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La Roumanie dans la Grande Guerre : des affrontements aux monuments

Mausolée de Soveja
© MDD Bucarest 2013
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La neutralité de la Roumanie

La Roumanie, à l'image d'autres pays européens comme l'Italie, entre tardivement dans la Première Guerre mondiale. Le roi Carol Ier (1839-1914) monte sur le trône de Roumanie, une monarchie parlementaire, le 26 mars 1881. Ce roi issu de la dynastie allemande des Hohenzollern-Sigmaringen se met sous la protection de l'Allemagne par un accord secret qui n'est révélé qu'en août 1914 au moment de l'entrée en Guerre. Cependant,  le conseil de la couronne refuse de s’engager aux côtés des puissances centrales et opte pour la neutralité. À la mort de Carol Ier, le 10 octobre 1914, c'est son neveu Ferdinand Ier qui monte sur le trône. Bien que faisant partie de la même dynastie germanique que son oncle, il est davantage imprégné de culture roumaine et tend à rejoindre les causes de l’Entente.

La Roumanie reste pourtant neutre pendant deux ans. Les négociations avec l’Entente sont longues et secrètes, elles ne permettent pas à l’Armée roumaine de se doter des équipements et des armements nécessaires non seulement à sa défense mais surtout à sa victoire. Après la signature d’un accord secret, le Conseil de la couronne ordonne la mobilisation générale et déclare la guerre à l’Autriche-Hongrie et à l’Allemagne le 27 août 1916.

Les combats de l’année 1916

L’offensive est déclenchée en Transylvanie et répond à des revendications territoriales et à l’objectif politique de la libération du peuple roumain alors qu’une attitude défensive est adoptée le long du Danube, au sud du pays. Dans les premiers temps, les forces du roi Ferdinand Ier sont accueillies en libératrices dans la ville hongroise de Brasov qui est atteinte et dépassée en quelques jours (voir carte ci-après).

La réaction des puissances centrales ne tarde pas à renverser la situation. Tout d’abord, c’est par la Bulgarie (qui déclare la guerre à la Roumanie le 1er septembre), et donc par le sud, que les troupes germano-bulgares attaquent la Roumanie et ouvrent en quelques jours la route entre Bucarest et Constanţa. L’offensive des armées de l’Entente sur le front de Salonique n’a pu être déclenchée, laissant aux effectifs des armées allemandes et bulgares la possibilité de s’engager dans une offensive vers le nord.

En Transylvanie, la situation des unités roumaines n’est pas plus enviable. L’euphorie des premiers jours de guerre disparaît et les troupes allemandes venues du front de l’ouest bénéficient d’une expérience des combats acquise au cours de deux années de guerre. Elles ne tardent pas à repousser les forces du roi Ferdinand Ier sur la frontière des Carpates où se cristallise, pendant un temps, la résistance roumaine. Le commandement allemand envisage d’abord de fondre sur Bucarest par le trajet le plus court en passant par le sud de Brasov, par Câmpulung, puis par un chemin plus long empruntant le défilé de Jiu. Mais toutes ces tentatives des puissances centrales du mois d’octobre 1916 se soldent pourtant par des échecs et les forces austro-allemandes ne parviennent pas à franchir les positions roumaines.

Au mois de novembre, les évènements s’accélèrent. Les troupes austro-allemandes finissent par faire céder les résistances roumaines dans les Carpates malgré leur renforcement par des troupes russes. Craiova tombe le 21 novembre, et le 6 décembre le général von Mackensen, qui commande les forces allemandes du front sud, entre dans Bucarest. La ville est aussitôt évacuée par le gouvernement, la famille royale et une partie de la population. Au mois de janvier 1917, l’offensive des puissances centrales est suspendue et leurs effectifs se contentent d’une attitude défensive sur le front Roumain.

Le front de Roumanie d'août 1916 à janvier 1917

Les missions d’assistance

La Roumanie était mal préparée à un conflit de cette envergure et son armée n’était pas en mesure de faire face à une guerre moderne. Dès les premiers jours, Bucarest avait fait l’objet de bombardements d’aviation auxquels l’armée roumaine n’avait à opposer qu’une demi-douzaine d’appareils.

Après sa défaite, la Roumanie a bénéficié d’une aide militaire étrangère prévue par les accords passés avec les pays de l’Entente. Si les Russes sont, parmi les Alliés, les plus massivement présents avec près d’un million de soldats, la France, l’Italie, la Serbie, la Belgique et le Royaume-Uni ont aussi envoyé des missions d’assistance plus modestes. Ces dernières ont œuvré pour réorganiser et former l’armée roumaine. Leur action s’est accompagnée de livraisons d’équipements, de munitions, et d’armes comme les mitrailleuses qui faisaient défaut dans l’armée de Ferdinand 1er.

Casque Adrian portant un insigne roumain

La mission française, commandée par le Général Berthelot, était essentiellement composée d’officiers et de spécialistes dans tous les domaines, de l’infanterie à l’administration en passant l’artillerie, le génie, la marine et l’aéronautique.

Le rude hiver 1916-1917 n’a pas empêché l’armée roumaine de se recomposer et de se renforcer. Les effectifs ont aussi été augmentés. Les militaires roumains étaient alors équipés des tenues bleu horizon et du casque français Adrian sur lequel était fixé un insigne roumain reprenant l’emblème du roi Ferdinand.

Les victoires roumaines de l’été 1917 : de l’offensive aux victoires défensives

La bataille de Mărăşti est la principale offensive roumaine au cours de l’année 1917. Le 22 juillet, après trois jours de préparation d’artillerie, les effectifs roumains se lancent à l’assaut des positions fortifiées adverses et créent une brèche de 10 km  dans le front. Au premier jour de l’attaque, la ville de Mărăşti et la puissante position fortifiée de Mănăstrieasca sont prises par l’armée roumaine. Le front est rompu mais la brèche ne peut être exploitée car les effectifs russes impliqués sur le front romain sont affaiblis et passablement désorganisés par la révolution bolchévique. Malgré l’arrêt prématuré de l’offensive roumaine le 26 juillet, cette bataille reste une victoire pour la Roumanie. Elle coûte la vie à 1500 soldats roumains et 2200 Austro-hongrois. Mais à la fin des combats, près de 300 villages sont reconquis, le front est rompu sur 53 km de longueur, 20 km de profondeur et plus de 2000 prisonniers sont entre les mains de l’armée roumaine.

Cependant, la défection russe qui intervient pendant cette attaque marque un tournant dans la guerre sur le front roumain. L’armée russe est de plus en plus désorganisée par la révolution ce qui a pour conséquence directe d’empêcher toute initiative au plan stratégique. Une faiblesse que le commandement allemand souhaite exploiter dans une série d’attaques à Mărăşeşti et à Oituz, qui ont pour but de percer les lignes de défense et d’entrer en Moldavie roumaine afin de provoquer la capitulation de la Roumanie.
Ces deux batailles opposent l’armée allemande aux armées roumaines et russes qui résistent sur un front très resserré entre le 6 et le 19 août 1917 à Mărăşeşti et du 8 au 22 août à Oituz. Les forces allemandes ne parviennent pas à franchir les positions russo-roumaines. Les pertes s’élèvent, tous belligérants confondus, à 117.000  tués, blessés et prisonniers.

La victoire roumaine associée à la violence des combats et aux pertes humaines, a poussé à qualifier cette bataille de « Verdun roumain ». À la fin de l’été 1917, le front est à nouveau stabilisé.

Le front et les combats en Roumanie au cours de l'été 1917

De la Révolution russe à la paix de Bucarest

Mais, les victoires roumaines au cours de la « bataille des Portes de la Moldavie » ne suffisent pas pour renverser la situation en faveur de la Roumanie car à la suite la prise du pouvoir par Lénine la Russie se retire du conflit. La Roumanie se trouve alors complètement coupée de ses alliés d’Europe occidentale. Par ailleurs, elle est elle-même menacée par les troubles qui ont lieu en Russie. La couronne de Roumanie doit songer à négocier.

Le gouvernement roumain signe l’Armistice de Focşani le 9 décembre 1917. Ce pays signe une paix séparée avec les pays de la Triplice à Bucarest le 7 mai 1918. Les missions militaires étrangères quittent le pays en mars et la Bessarabie est rattachée à la Roumanie en avril 1918.

La seconde entrée de la Roumanie dans la Grande Guerre et la création de la « Grande Roumanie »

À la suite de l’affaiblissement de ses anciens adversaires au sud du Danube, les Alliés comptent à nouveau sur la Roumanie pourtant largement occupée par les Puissances centrales pour venir à bout de ces derniers. Les effectifs, notamment français et anglais, traversent la Bulgarie à l’automne 1918 et s’approchent de la frontière roumaine. Finalement, sous l’impulsion du Général Berthelot, le roi Ferdinand Ier de Roumanie déclenche une seconde mobilisation générale au moment où les Français franchissent le fleuve en direction de Bucarest et le pays rentre une seconde fois en guerre, quelques heures avant l’armistice de Rethondes du 11 novembre 1918.

Carte de la "Grande Roumanie"

Dans les deux derniers mois de l’année 1918, la couronne de Roumanie rattache quatre régions à son royaume : le Banat, la Bucovine, la Transylvanie et la Dobroudja.

La consécration de la « Grande Roumanie » est célébrée le 1er décembre 1918 par une entrée triomphale du couple royal dans Bucarest accompagné du général Berthelot.

Cependant, cette unité est fragile et la guerre ne s’achève pas par les affrontements de novembre 1918. Elle se poursuit par une attaque de la République des Conseils de Hongrie contre la Roumanie en avril 1919 qui provoque elle-même une contre-attaque victorieuse de l’armée roumaine et conduit à près de quatre mois d’occupation de la capitale hongroise. Ainsi, en Roumanie, la Première Guerre mondiale est souvent présentée comme la « Guerre de 1916-1919 », mais également comme la « Guerre de l’Unité » (Razboiul de Intregire).

Les monuments de la Grande Guerre en Roumanie

La mémoire de la Grande Guerre occupe en Roumanie une place particulière. Les combats du front roumain ont été violents et meurtriers. D’autre part, les conséquences territoriales ont été considérables.

À côté des multiples monuments communaux, plusieurs édifices monumentaux, comportant en leur sein des ossuaires et des tombes, perpétuent la mémoire du sacrifice des militaires et figurent parmi les plus importants lieux de mémoire de Roumanie.

Le Mausolée de Mateias

Mausolée de Mateias

Le Mausolée de Mateias est le seul d’entre eux qui ait été construit sur le front de 1916. Il commémore les combats de l’entrée en guerre de la Roumanie. Il a été construit entre 1928 et 1935. Il est constitué de deux bâtiments correspondant à deux phases de construction.

Le plus haut bâtiment est composé d’une tour en forme de phare à laquelle on accède par une première pièce circulaire dont les murs sont recouverts par des plaques de marbre où sont inscrits les noms des soldats morts en service.

Dans les années 1980, ce monument a bénéficié d’importants travaux de rénovation et de modernisation. Au cours de cette période a été construit un second bâtiment horizontal au niveau inférieur. Celui-ci accueille un musée dédié à la bataille de l'automne 1916. Entre les deux bâtiments se trouvent des bas reliefs qui représentent des scènes de bataille. Il sont complétés par deux épitaphes rendant hommage au sacrifice des soldats.

Quatre autres mausolées, installés dans le département de Vrancea, rendent hommage aux combattants des affrontements de l’été 1917 (front du Siret).

Le Mausolée de Soveja

Le Mausolée de Soveja a été construit entre 1927 et 1929 sur une initiative locale et avec le soutien de l’Office national pour le culte des héros (organisme qui a la charge de l’entretien des tombes et de la mémoire des combattants morts pour la Patrie).

Ce mausolée est situé dans une zone forestière et un escalier monumental, flanqué de deux canons, conduit à l’entrée au dessus de laquelle figure l’inscription “Aici odihnesc ostaşii căzuţi pe aceste plaiuri în războiul 1916-1919” (Ici reposent les soldats qui sont morts dans ces terres pendant la guerre 1916-1919).

La crypte héberge les restes de 2.000 soldats roumains, russes, austro-hongrois et allemands morts au combat dans la région, au cours des offensives de l'été 1917.

Le Mausolée de Mărăşti

Mausolée de Mărăşti

Les villages de Mărăşti et Mărăşeşti ont été au cœur des batailles de l’été 1917. Il  gardent tout deux la trace des batailles.

Le village « martyr » de Mărăşti où s’est déroulée l’offensive de juillet 1917 est situé sur la crête d’une colline. On y pénètre par une porte monumentale qui a la forme d’un grand arc de triomphe comme pour marquer l’entrée dans un lieu sacré. Le mausolée et la porte ont été construits à l'initiative de la société d’entraide "Mărăşti" qui a aussi procédé à la reconstruction de nombreuses maisons, de l’école, de l’église et de nombreux bâtiments publics détruits par les combats. Achevé en 1928, le mausolée situé sur les lieux mêmes des combats, couvre à lui seul une superficie de 1 000 m².

Il est formé de deux imposants piliers décorés avec de grands bas reliefs en bronze. Au sommet sont placées deux urnes qui hébergent une « flamme éternelle ». Sur le mur central sont fixés des carreaux de marbre blanc, sur lesquels sont inscrits les régiments qui ont participé à la bataille et les noms de plus de 900 soldats roumains morts au cours de ces combats.

Le Mausolée de Mărăşeşti

Mausolée de Mărăşeşti

Le Mausolée monumental de Mărăşeşti a été érigé entre 1923 et 1938 d'après les plans de George Cristinel et de Constantin Pomponiu. De forme circulaire, il s’achève pour la partie supérieure par une « coupole de la gloire ». Des fresques et bas reliefs complètent la mise en valeur de l’édifice.

Le monument abrite la dépouille du général Grigorescu, un des héros de la bataille, ainsi que les ossements de 6000 soldats tombés dans cette région au cours de la Première Guerre mondiale. Les allées qui conduisent à ce monument sont bordées des statues de héros de la bataille et de la Première Guerre mondiale en Roumanie. Parmi elles se trouve un buste du général Berthelot.

Le Mausolée de Focşani

Mausolée de Focşani

Les travaux de construction du Mausolée de Focşani ont débuté en 1927 mais le projet a été lancé un an plus tôt. Son architecture est largement inspirée par l’art Byzantin notamment visible par son entrée surmontée d’un dôme. Le fronton porte la mention « Pro Patria » et la date de départ du projet de construction entouré d’ornementations végétales.

Ce mausolée regroupe les corps de soldats tombés pendant la Grande Guerre qui étaient enterrés à Focşani et dans les cimetières à proximité de la ville.

Conclusion

La Roumanie entre tardivement dans la Première Guerre mondiale, mais son implication dans ce conflit n’en n’est pas moins total ni moins violent. En outre, au cours du conflit, les trois quarts du pays ont été occupés et, pendant l’hiver 1917, une épidémie de typhus est venue s’ajouter aux difficultés militaires et économiques. Cependant, les combats et les victoires offensives et défensives de l’été 1917 montrent que l’armée roumaine a réussi à se réorganiser et à se renforcer grâce à l’énergie des soldats roumains et au concours des missions militaires étrangères.

La Première Guerre mondiale modifie durablement les frontières de la Roumanie. Dans le cadre de la préparation du centenaire de la Grande Guerre, un important travail de rénovation des lieux de mémoire est en cours. Ces travaux visent à la consolidation des moments, à leur mise en valeur pédagogique et à un meilleur accueil du public.