Une société à l’épreuve de la guerre

Une société à l’épreuve de la guerre

Anstehen nach Lebensmitteln Deutschland, um 1917.
© DHM, Berlin
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

L’épreuve de la guerre bouscule la société allemande, d’abord, par l’instauration d’une économie de guerre, puis par l’épreuve de la faim, et, enfin, par le spectre de la division apparaissant à la faveur de cette guerre qui s’éternise.

L’épreuve d’une économie en guerre

La guerre se traduit aussi par la désorganisation des circuits économiques. À l’été 1914, aucun État n’est autarcique ou autosuffisant.

L’Allemagne, par exemple, importe l’essentiel de son fourrage de Russie. En 1914, les importations alimentaires représentent 27% des protéines consommées, ce qui n’est pas négligeable. Les effets délétères de cette rupture des circuits économiques traditionnels sont exaspérés par les dysfonctionnements du fait de la mobilisation massive des hommes. Des millions de bras en moins compliquent déjà la reconversion de l’économie de paix à une économie de guerre, mais aussi, la satisfaction des besoins vitaux de la population. A Freiburg, par exemple, avant la guerre, étaient consommés 50 000 litres de lait par jour. La quantité, début 1916, atteint à grande peine les 20 000 litres.

À ces facteurs s’ajoutent les conséquences du blocus mis en place par les Britanniques et les Français. Comme l’écrit Winston Churchill après la guerre, premier Lord de l’Amirauté et, à ce titre, un des artisans majeurs du blocus et de son durcissement, le blocus vise « ouvertement à réduire toute la population par la faim – hommes, femmes et enfants, vieux et jeunes, blessés et bien portants1 »

L’historien Holger Herwig2 évoque une nouvelle forme de guerre, « une guerre par règle à calcul », à savoir l’estimation des ressources ennemies dans le cadre d’une stratégie visant à les en priver. Le blocus est mis en place dès août 1914, pour s’accentuer en 1915. Pourquoi un renforcement ? La raison en est simple. La carte de la guerre occidentale est alors largement contraire. Les Allemands occupent le Nord et l’Est de la France, la percée attendue ne se fait pas. Le blocus, en affamant les civils, doit permettre de sortir de l’impasse militaire du front occidental, en forçant le gouvernement impérial à négocier. Le 11 mars 1915 est donc décrété le blocus inconditionnel et total de l’Allemagne. Les effets, dès 1914, sont patents. En cela, le blocus est un succès. L’agriculture souffre rapidement d’une pénurie d’engrais, en raison de l’arrêt brutal des importations de nitrates du Chili, ce qui exacerbe les difficultés de l’économie allemande.

Les autorités réagissent de deux manières. D’une part, d’une manière empirique. Les Allemands mettent en place une véritable économie de prédation dans les territoires qu’ils occupent. Produits alimentaires, alcools, mais aussi cuivre, fer, or, alcools sont réquisitionnés, volés, pillés. De même, les uniformes, le matériel ennemi sont récupérés. Cela permet d’équiper et de nourrir les troupes impériales. Sont aussi inventés des produits de substitution, dont le nom Ersatz est entré dans notre langue. Le cuir venant à manquer, par exemple, on trouve de moins en moins de chaussures neuves. La réparation, l’entretien même des bottes, des sandales etc. devient de même problématique. Début 1918, la majorité de la population de Freiburg doit porter des Ersatzschuhen, qui s’avèrent inconfortables, lourdes, évidemment peu esthétiques et provoquant des douleurs. On se débrouille, on invente, on innove pour faire face à la pénurie. L’industrie chimique allemande crée des engrais de substitution. On élabore aussi le pain de guerre (Kriegsbrot), mêlé de fécule de pomme de terre. La seconde manière est la mise en place d’un rationnement. Dès février 1915, certaines municipalités mettent en place un rationnement du pain. À Lübeck, on signale dès la deuxième moitié de 1915 les premières pénuries de certaines denrées, de vêtements et de bois de chauffage.

En 1916, les civils ne peuvent se procurer beurre, viande, œufs, thé, café, sucre, pommes de terre qu’uniquement avec une carte de rationnement. En mai 1916, pour la première fois est introduite une carte pour la viande. La ration est fixée à 800 grammes par semaine. A la fin de l’année, la ration est tombée à 225 grammes ! Face au rationnement qui ne suffit pas, les autorités locales, régionales et impériales tentent de réagir. En janvier 1915 est décrétée la mort du cochon, « concurrent alimentaire » des êtres humains. Neuf millions de cochons sont tués dans toute l’Allemagne. On s’intéresse aussi au sort des populations les plus pauvres. Un sixième de la population de Hambourg bénéficie ainsi des soupes populaires offertes par la municipalité ! Cela ne suffit pas pour redresser une situation fragile. Le directeur de l’office de santé de Freiburg écrit ainsi fin 1916 :

« La viande manque, les oeufs manquent davantage, les deux sont si chers, que les pauvres et  même les couches moyennes... ne peuvent se permettre ce luxe ».

La création de structures ad hoc, tel l’Office du Reich pour le ravitaillement (Reichsernährungsamt) en mai 1916, ne parvient ni à juguler le marché noir, ni à instaurer un rationnement correct. Les administrations se croisent, se superposent, se concurrencent dans un pays où les échelons de pouvoir sont multiples. Des stocks se constituent, bien mal répartis, fort mal distribués, sauf pour les trafiquants qui se sont révélés habiles à exploiter les failles du système. Les ordonnances de prix maxima (Höchstpreisverordnung) sont sans effet pour enrayer l’inflation et stopper  le recours à l’économie parallèle. Qu’en retient la population allemande, si ce n’est l’incapacité patente (et coupable) de l’État impérial à la nourrir ? Car celle-ci est désormais confrontée à la faim.

L’épreuve de la faim

L’année 1917 est pour les Allemands une année terrible. Il y a évidemment une raison structurelle, l’incapacité des autorités à combattre les effets du blocus et à proposer à sa population une alimentation suffisante. Mais il y a aussi une cause conjoncturelle. Une récolte catastrophique de pommes de terre à l’automne 1916 aggrave la pénurie alimentaire. Il faut remplacer la pomme de terre, aliment de base, par le navet. Les Allemands évoquent « l’hiver des navets », le « Steckrübenwinter » ou  « Kohlrübenwinter ». Des situations dramatiques sont observées dans les villes allemandes. Une habitante de Hambourg rapporte :

« Déjà cinq semaines sans pommes de terre, à peine de la farine et du pain. On va au lit affamé et on se réveille affamé. Que les sempiternels navets, pas de pommes de terre, sans viande, le tout (si on ose dire...) cuit dans l’eau ».

Le navet devient l’aliment-panacée, même s’il s’avère plus ou moins un placebo, vu sa faible qualité nutritive. On trouve des soupes, des cotellettes, des boulettes, des compotes et même des confitures, qui ont laissé dans l’opinion allemande un souvenir désagréable, qui s’apparente à celui de bien de nos aïeux qui ont connu les temps assassins de l’Occupation.

Cet hiver renforce le recours à l’économie parallèle. Fin 1917, une livre de beurre peut atteindre jusqu’à 10 Reichsmarks, soit quatre fois le prix supérieur autorisé, l’œuf atteint lui deux fois le prix officiel fixé par le gouvernement. Certains Allemands ont recours au système D, se rendent à la campagne le weekend, pour trouver, œufs, fromage, beurre et pommes de terre. Un journal évoque de « véritables processions », image qui laisse deviner l’ampleur des flux. Les amendes n’empêchent pas les civils de recourir à cette économie parallèle, car sans celle-ci, la faim serait encore plus grande. Or, cette économie clandestine suscite frustrations et colères. Dans toute l’Allemagne, des civils meurent de faim, et ce, dans toutes les catégories sociales. En 1918, la situation est encore plus dramatique. La ration des civils tombe à moins de 1000 calories par jour ! Soit 60 à 70% de la ration nécessaire. Ce n’est qu’en juin 1919 que le blocus sera levé.

Le bilan est terrible. Les historiens ne s’accordent pas sur le bilan humain du blocus et des privations alimentaires. Le chiffre couramment admis est celui de 450 000 victimes3. Certains historiens allemands, comme Joachim Mohr4 évoque près de 700 000 personnes décédées des conséquences de la sous-alimentation.

L’épreuve de la division

La faim pousse à la colère. Dès la fin 1915, des émeutes de la faim sont attestées dans plusieurs villes du pays. Les queues5, selon un processus bien connu, favorisent l’agitation, l’échauffement des esprits et le passage à l’acte violent. Les incidents peuvent faire tache d’huile. Le 15 octobre 1915, dans le quartier berlinois de Lichtenberg, quelques femmes protestent contre le prix du beurre. Le cycle de l’émeute frumentaire est amorcé. Le soir, ce sont 5 à 6000 personnes qui se sont rassemblées, protestant, lançant des pavés, poussant des slogans hostiles à la guerre, obligeant la police à intervenir.  À Freiburg, à l’été et à l’automne 1916, sont également observés des incidents violents (bris de vitrines, blessés) devant des magasins d’alimentation. Le rationnement est de plus en plus mal vécu, au fur et à mesure que les pertes deviennent massives, que la guerre n’en finit pas de durer. Les femmes avec leurs enfants protestent, s’agitent, manifestent. Elles vont même jusqu’à pénétrer de force dans l’hôtel de ville. L’enjeu alimentaire est ainsi devenu une question politique.

Ce n’est pas la seule donnée de la nouvelle équation politique qui se pose en Allemagne en raison d’une guerre qui n’en finit pas. Car, entretemps, la Burgfrieden a été rompue. À dire vrai, dès décembre 1914, les premières fissures sont patentes. Karl Liebknecht refuse de voter les crédits militaires, au nom du refus d’une guerre devenue « impérialiste ». Dans le Schleswig-Holstein, la police note une augmentation du mécontentement ouvrier contre les députés SPD en faveur de la guerre dès la fin 1915 et en septembre 1916, une pétition pour la paix recueille plus de 70 000 signatures dans les deux duchés. La SPD se divise donc peu à peu sur la question. Une aile gauche, maximaliste, animée par Liebknecht le « groupe Spartacus » dénonce la guerre. Un autre groupe se rassemble autour d’Hugo Haase, co-président du parti, député de Königsberg. Ce dernier estime que la nécessaire union sacrée ne doit pas éteindre les revendications sociales et politiques. Peu à peu ce groupe se renforce. En mars 1916, Haase constitue une fraction séparée de la SPD au Reichstag, ce qui cristallise les positions mais n’entraîne pas de rupture au sein du parti. En janvier 17, les 20 députés qui ont refusé de voter les crédits de guerre sont exclus. Ils forment le 6 avril l’USPD, un parti social-démocrate indépendant, manière habile de souligner que l’autre ne l’est plus.  Sous la présidence de Haase, la nouvelle formation recrute, notamment chez les ouvriers. Ses effectifs atteignent les 120 000 personnes en septembre 17, d’autant que l’USPD a su agréger le groupe Spartacus. Il attire aussi des jeunes Allemands, comme Werner Scholem (né en 1895), ou des militants de la Baltique qui ont souffert dès 1914 de la guerre. La majorité des députés du Schleswig-Holstein passe ainsi à l’USPD. Le succès s’explique aussi par l’activisme de la nouvelle formation. C’est lui qui organise les mouvements sociaux de 1917 et la grande grève dans les usines de munitions en janvier 1918.

L’année 1918 se caractérise, en effet, par une vague de grèves, perceptibles dans tout l’Empire. Des centaines de milliers d’ouvriers et d’ouvrières (500 000 ?) débrayent. A titre de comparaison, prenons l’année 1915. À l’échelle de toute l’Allemagne, on recense seulement 48 000 ouvriers concernés par des grèves, soit cinq fois moins environ qu’une année très ordinaire comme 1914. 1918 est très différent ! Le pic est atteint entre le 28 janvier et le 2 février. Les grands centres industriels allemands (Hambourg, la Ruhr, la Rhénanie, Kiel et Berlin, capitale des industries d’armement) sont touchés par des mouvements de masse. Dans la seule capitale berlinoise, ce sont 180 000 personnes qui manifestent. Or, ces grèves ne sont pas que sociales. Elles possèdent aussi une forte tonalité politique. L’USPD fait proclamer la grève jusqu’à ce qu’une paix, sans annexion, ni contribution, soit signée. La SPD, pour ne pas se faire dépasser sur son aile gauche, intègre le mouvement. Ses principales figures (Ebert, Scheidemann) rejoignent le comité directeur de la grève. A Berlin, vitale pour l’approvisionnement du front, le gouvernement militaire décide d’interdire le 29 janvier toute grève. Le 31 janvier, plus d’un demi-million de personnes manifestent sur la Lustwiese, obligeant les autorités à intervenir avec force et à fixer un ultimatum : le 4 février, quiconque n’aurait pas repris le travail serait immédiatement incorporé dans l’armée. Cette menace, l’appel d’Ebert à ne pas laisser les camarades du front sans munition, le rappel de 50 000 Berlinois provoquent un reflux, mais pas un arrêt total des mouvements sociaux.  En août 1918, dans la seule province de Freiburg, 200 ouvriers du bois de quatre entreprises différentes se mettent en grève ! La volonté de tenir et d’accepter les contraintes s’effondre, d’autant que les organismes sont affaiblis et que les journées de travail sont longues (souvent plus de douze heures par jour dans les usines d’armement) et les cadences infernales. L’appel au patriotisme, comme le constate la police de Freiburg, est devenu sans effet. Peu à peu les ouvriers et les femmes expérimentent la lutte sociale, ou la retrouvent. Ils sauront s’en rappeler en novembre 18.

En conclusion de cette partie, l’épreuve de la guerre est triple pour la société allemande. C’est d’abord la rigueur d’une économie de guerre, puis les aléas du rationnement, et, enfin, la rupture du consensus politique et social. Ce climat lourd complique d’emblée la sortie de guerre.

Notes

1 CHURCHILL, Winston, The World Crisis, New York, Scribner’s and Sons, 1927, vol. 3, p.218.
2 Pour étudier les effets sur les empires centraux de cette nouvelle forme de guerre, on peut se reporter à HERWIG, Holger H., The First World War. Germany and Austria-Hungary 1914-1918, London, Arnold - Hodder Headline, 1997.
3 LOEZ, André, Les 100 mots de la Grande Guerre, Paris, PUF, 2013, p.29. Coll. Que sais-je ?
4 MOHR, Joachim, « Hifloses Wimmern », Der Erste Weltkrieg. 1914-1918 : Als Europa im Inferno versank, Der Spiegel-Geschichte, n° 5, 2013, p.91.
5 Comme illustration, nous renvoyons à une photographie disponible sur le très bon site du Lebendiges Museum Online, dit « Lemo » : http://www.dhm.de/lemo/objekte/pict/ba005849_2/index.html. Consulté le 11 janvier 2014.