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Le secret des Poilus pour déjouer la censure

Extrait d'une lettre de Jean Bouyala à sa famille
© Archives municipales de Marseille
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Les combattants de la Grande Guerre savaient que leurs correspondances pouvaient être lues par la censure militaire. Certains ont trouvé des astuces pour la contourner. Sylvie Clair, des Archives municipales de Marseille, raconte comment elle a découvert l'une de ces techniques grâce au décryptage des lettres du soldat Jean Bouyala*.

Le centenaire de la Grande Guerre a, en-dehors même des grandes opérations nationales de collecte, suscité des dons spontanés d’archives ou d’objets aux institutions patrimoniales. Les Archives municipales de Marseille ont ainsi reçu des ensembles remarquables d’écrits de poilus, dont les quelque 700 lettres écrites par Jean Bouyala à sa famille.

Jean Bouyala, qui devînt après la guerre un chirurgien marseillais réputé, est né dans cette ville le 6 juillet 1896. Devançant l’appel, il est incorporé sous les drapeaux le 10 avril 1915 et affecté au 163e régiment d’infanterie en tant que seconde classe. Il passe au 152e régiment d’infanterie le 28 novembre 1915, devient caporal le 13 janvier 1916 puis intègre le 167e régiment d’infanterie. Il suit les destinées de ce régiment dans la Meuse, la Marne, la Meurthe-et-Moselle et la Somme. Nommé sergent le 15 janvier 1917, puis aspirant le 15 février, il est promu sous-lieutenant à titre temporaire le 16 août 1918, à titre définitif le 17 août 1919.  Il participe à de durs affrontements (en Lorraine, où son régiment est surnommé « les loups du Bois-le-Prêtre », mais aussi au Moulin de Laffaux, à la Ferme Mennejean, etc.) au cours desquels il est blessé à plusieurs reprises. En 1918, il participe à la libération de la Belgique puis à l’occupation française en Allemagne. Il est démobilisé le 9 octobre 1919.

Outre l’importance et la richesse du contenu, l’étude de ce corpus a conduit à la découverte d’un mystère, qu’une enquête digne d’un détective a permis de résoudre. Plusieurs lettres se présentaient, comme on le voit sur la photographie, avec une partie écrite recouverte d’encre noire (sauf un endroit, où l'encre est rouge). Comme il s’agissait bien entendu d’une correspondance soumise à la censure, le premier réflexe a été d’y voir une tentative de dissimulation du texte d’origine, qui donne effectivement des indications géographiques interdites. Explication peu convaincante puisque, de fait, l’écriture reste parfaitement lisible sous ce badigeon.

Les archivistes se sont alors tournés vers le réseau des Archives de France pour savoir si certains avaient déjà vu ce type de document et en avaient trouvé la clé de lecture.

Une réponse est venue des Archives de la Corrèze, qui conserve une lettre du caporal Eugène Delbos, du 21e BCP ( 9 septembre 1915, 79Num). Ce poilu décrit à ses parents - sans doute en faisant passer la lettre par l’intermédiaire d’un permissionnaire - une technique lui permettant de leur faire passer des nouvelles « dans le cas où je viendrai (sic) à être fait prisonnier par exemple ». Malheureusement, la lettre a subi des dommages et une partie de l’écriture a disparu, délayée sous une tache : « En écrivant d’abord […] sur du papier blanc avec de […] on laisse sécher. Vous n’avez ensuite qu’à passer avec un pinceau une couche d’encre sur la partie blanche qui a été écrite et que je marquerai d’un signe spécial pour voir apparaître très lisiblement tout ce qui aura été écrit . »

Il restait touteois deux énigmes à résoudre.

Premièrement, dans les lettres de Jean Bouyala, aucun signe n’apparaît signalant que ce qui semble être du papier blanc est en réalité un écrit masqué. Comment sa mère, destinataire de ces courriers, savait-elle où passer le pinceau ? En reprenant les lettres badigeonnées, le mystère a été résolu. La première, datée du 12 avril 1916 (157 II 5) mentionne « Je laisse un peu de place à mon ami Salive qui voudrait vous dire un mot »,  et, d’une autre écriture, « Affectueuses amitiés à tous. Bonjour à Blanche.», avec la signature de Salive. D’autres lettres présentent les « amitiés de Salive ». Visiblement, le nom de cet ami sans doute imaginair est le signe de reconnaissance.

Deuxièmement, quel est le produit utilisé pour fabriquer cette écriture invisible ? On pense facilement à du jus du citron, employé dans nos jeux d’enfants et dont le tracé apparaît lorsqu’on chauffe la feuille. Mais difficile d’imaginer des poilus munis de citrons dans les tranchées ! Alors, de quel produit peut facilement disposer un poilu dans une tranchée ou dans quelque lieu où il se trouve, sans que son emploi attire l’attention ? Et si, finalement, la clé employée par Jean Bouyala était à double serrure ? Si le mot « Salive » était révélateur de sa méthode ?

Plusieurs essais ont en effet montré que c'est bien la salive qui devait être utilisée. Avec un peu de salive et du papier, les poilus se sont moqués de la censure. Comme l’écrit Eugène Delbos : « Comme ça, ça pourrait passer sous le nez de n’importe quel gardien, il ne s’en méfierait pas ! »

*La correspondance de guerre de Jean Bouyala est conservée aux Archives municipales de Marseille sous la cote 157 II.