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L’impossible monument aux Parisiens morts à la guerre ?

Inauguration du monument aux morts du IXème arrondissement en 1932. Photographie de presse - Agence Meurisse
© Gallica/BnF
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

À l’issue du premier conflit mondial, Paris déplore de nombreux morts : ressortissants tombés au front, soldats soignés dans ses hôpitaux, civils ayant succombé aux bombardements de l’ennemi et aux restrictions massives du temps de guerre… Après 1918, les communes françaises ont dans leur quasi-totalité rendu hommage à leurs habitants morts sous les drapeaux par un monument, certaines ont en outre étendu leur hommage aux civils (notamment ceux auxquels la loi du 12 juillet 1915 confère le statut de « Mort pour la France », comme les victimes des bombardements ennemis). Depuis un siècle, pourtant, Paris ne dispose d’aucun monument dédié à l’ensemble des Parisiens morts à la guerre.

Paris, siège du monument national

Paris n’est pas dépourvu de monuments ni d’une mémoire forte du conflit, en particulier parce que son statut de capitale et la survalorisation de tout ce qui s’y déroule incitent l’Etat à s’y déployer. La question du monument parisien se pose dès lors en lien avec celle du monument national.

L’idée d’ériger un monument national est rapidement développée à la fin du conflit et Paris s’impose d’emblée pour accueillir ce monument. Le Panthéon et l’Arc de triomphe, que l’on songe à réutiliser, se trouvent bien sûr dans la capitale. Mais à cela vient s’ajouter le rôle de Paris pendant la guerre. A la Chambre, Georges Bonnefous rappelle que la ville fut « le centre de la résistance contre l’invasion des barbares et d’organisation de la victoire » ; il fait ainsi référence d’une part à la proximité de Paris avec le front, notamment patente lors des batailles de la Marne et tangible à travers les bombardements allemands, d’autre part aux fonctions institutionnelles, politiques et militaires de la capitale. Ces aspects se conjuguent pour que le rôle symbolique de Paris joue à plein. Le député François Fournier affirme ainsi qu’il est « tout naturel qu’il [Paris] ait la glorieuse mission de transmettre à la postérité l’attestation matérielle et symbolique de la grandeur de nos sacrifices et de la beauté rayonnante de notre histoire ». Par la loi du 25 octobre 1919, les parlementaires décident qu’« un monument national commémoratif des héros de la Grande Guerre tombés au champ d’honneur sera élevé à Paris ou dans les environs immédiats de la capitale ». Si la décision d’élever un monument original aux morts de la guerre n’est finalement pas exécutée – puisqu’on réutilise un monument existant, l’Arc de Triomphe, pour y installer la tombe du Soldat inconnu –, la localisation du monument national à Paris est en revanche bien respectée.

Il apparaît en effet sans grande surprise que Paris s’impose comme haut lieu du souvenir de la guerre, alors même que placé à Paris, le monument national est assuré de son unicité.

A Paris, la dispersion des monuments locaux

Si Paris est le siège incontournable du monument national de la guerre, il existe aussi de multiples monuments locaux dans très cette grande ville. Ces monuments sont en grande partie érigés dans le cadre de communautés soudées autour de ce qui fait l’identité de leurs membres au quotidien : l’appartenance à un établissement scolaire ou universitaire, une profession ou une entreprise, l’attachement à une paroisse ou une association. Ces monuments sont l’émanation d’une activité de mémoire, tandis qu’ils contribuent à leur tour au travail de mémoire : ils focalisent le rappel, ils offrent un support pour les commémorations, ils sont le lieu d’un échange rituel qui permet de rendre quelque chose aux morts. On peut noter qu’ils sont d’une grande variété quant aux objectifs de leurs instigateurs, à leur processus d’élaboration, à leur financement, à leur forme et au lieu de leur édification, au déroulement de leur inauguration et aux usages ultérieurs auxquels ils donnent lieu.

De leur côté, les communes de banlieue érigent elles aussi des monuments, par le biais d’acteurs divers (municipalité, comité de notables, anciens combattants…). Comme dans le reste du pays, les inaugurations sont nombreuses dès le début des années vingt dans les petites communes, et elles se prolongent dans la deuxième moitié des années vingt pour les villes de plusieurs dizaines de milliers d’habitants.

Dans Paris intramuros, les arrondissements peuvent pour bien des aspects de la gestion courante être considérés comme des communes. De fait, ce sont eux qui entreprennent le cas échéant d’ériger des monuments à leurs morts. Force est néanmoins de constater la discrétion de ces réalisations dans le marquage symbolique de la capitale. Le plus souvent, les monuments d’arrondissements sont situés à l’intérieur des mairies où ils restent peu accessibles – les anciens combattants, qui souhaitaient les voir érigés sur la voie publique, se sont opposés sur ce point aux services municipaux de l’architecture. S’ils ont sans surprise un caractère funèbre, la majorité d’entre eux ne comporte pas la liste des noms qui partout ailleurs donne leur force dramatique aux monuments aux morts. Qui plus est, peu font référence à une identité proprement parisienne, seul le monument du VIIIe arrondissement figurant un Paris armé de glaives et décoré de la Croix de Guerre. Dans l’ensemble, par leur dispersion, leur caractère tardif et non systématique, leur faible visibilité et leur maigreur symbolique, les monuments d’arrondissements sont de peu d’importance dans la construction mémorielle de Paris ; ils restent aujourd’hui encore mal connus.

La difficulté d’un monument proprement parisien

Entre monument national et monuments locaux, l’échelle de la capitale comme entité globale semble manquer. Pour rendre hommage à tous les morts parisiens, la réalisation la plus attendue serait en effet un monument aux morts communal.

Or à l’armistice, la capitale a d’abord vu naître des initiatives parisiennes, notamment au Conseil municipal, pour un monument… national. Assez rapidement, faute de projet consensuel et de moyens pour le réaliser, l’action de la municipalité a été rattrapée par l’action de l’Etat sur son territoire, avec l’inhumation du Soldat inconnu.

La Ville de Paris se replie alors vers l’idée d’un monument aux morts… parisiens. Au Conseil municipal, René Fiquet fait valoir « l’intérêt moral qui s’attache à [la] prompte réalisation [d’]un monument unique pour tout Paris », sans lequel la population n’aurait pas de lieu adapté pour se recueillir. Les années 1920 et 1921 ont vu se multiplier les inaugurations de monuments aux morts dans les communes jusqu’en banlieue parisienne, de même que dans les établissements scolaires et les administrations de la capitale. Le Conseil municipal, dont l’inaction dans ce domaine devient criante, est sollicité pour accorder des emplacements à divers monuments particuliers. Il s’agit donc de remédier à la situation, d’éviter la dispersion, ainsi que de maintenir le contrôle de l’espace public parisien par la municipalité centrale. Le conseiller municipal Jean Fernand-Laurent doit ainsi rappeler encore en 1924 que « la seule personne morale qui ait qualité pour rendre un hommage officiel aux enfants de Paris tombés à l’ennemi, c’est la Ville de Paris elle-même ». Il engage alors l’administration municipale à reprendre d’urgence l’étude des projets relatifs à l’édification d’un monument parisien aux morts de la guerre, en insistant sur l’urgence : « Nous devons nous hâter. Plus tard, ce geste, trop longtemps différé, aurait perdu de sa valeur et de sa signification. » Mais c’est à l’heure où elle réaffirme une dernière fois sa volonté de contrôler le paysage commémoratif parisien que la Ville de Paris perd définitivement la main dans ce domaine : en se révélant incapable d’occuper le terrain par des réalisations concrètes, elle laisse le champ libre à d’autres initiatives, plus décentralisées.

Les exhortations le cèdent alors aux regrets. Ce sont par exemple ceux du président du Conseil municipal, Maurice de Fontenay, venu en 1932 inaugurer le monument aux morts du IXe arrondissement : « La Capitale, écrasée sous le poids des innombrables sacrifices consentis par ses fils n’a pu encore dresser un autel digne de leur immense holocauste (…). Une heure sonnera peut-être où le recul du temps, l’occasion et le génie d’un artiste inspiré permettront à la Cité d’exprimer dans leur puissance infinie sa douleur et sa fierté totales de métropole en deuil. »

Aujourd’hui, le recul du temps est advenu ; mais le lancement du monument virtuel aux Parisiens morts pour la France, en février 2016, exprime sans doute désormais moins la douleur et le deuil que l’intérêt pour un passé que le Centenaire de la guerre contribue à faire redécouvrir. Pour le 11 novembre 2018, la maire de Paris Anne Hidalgo voudrait inaugurer sur les berges de la Seine un monument aux 91.000 morts parisiens de la Grande Guerre ; un siècle exactement après la fin du conflit, ce monument n’aurait alors plus rien de virtuel.