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Les religions dans la Grande Guerre

Prêtre italien donnant la communion à des soldats britanniques, 1917. Photographie de presse / Agence Rol.
© Gallica/BnF
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Dans Les diverses familles spirituelles de la France, ouvrage paru en 1917, l’écrivain nationaliste Maurice Barrès montre comment les religions, parmi d’autres « forces morales », soutiennent l’effort de guerre du pays. Son analyse peut être étendue aux autres puissances belligérantes de la Grande Guerre, dans les États laïcs comme dans ceux où existe une religion officielle, tels l’anglicanisme en Grande-Bretagne ou l’orthodoxie en Russie : partout, les Églises – c’est-à-dire le cadre institutionnel des religions et la communauté de leurs croyants, même si ce terme s’applique surtout au christianisme – se mobilisent. C’est que le fait religieux continue à représenter une force morale, culturelle et sociale et à exercer une influence en Europe, malgré la sécularisation des sociétés contemporaines.

Un engagement massif des religions dans la guerre

La participation des religions à la guerre revêt plusieurs formes. Elle est d’abord géopolitique, dans la mesure où les Églises défendent des intérêts temporels dans le monde. Elle est institutionnelle, car ce sont des organisations religieuses qui se mettent au service des États en guerre. Elle relève aussi d’approches culturelles : les différentes confessions véhiculent ou inspirent des représentations religieuses du conflit, assimilé à une guerre sainte ou à une croisade. Elle a également des incidences sociales avec la mobilisation de fidèles et de membres des clergés. Elle s’appuie sur une théologie qui permet de légitimer la guerre. Elle a enfin un caractère rituel, voire liturgique, puisque les cérémonies religieuses sont adaptées aux circonstances du conflit, en particulier à la mort de masse.

Mais si les religions apportent à la guerre leur tonalité, faite de sacré, de foi et de transcendance, elles tentent parfois aussi d’appeler à la paix et au respect de l’adversaire. Ce rôle moins souvent mis en avant répond à la tradition pacifique de leurs doctrines, fondée notamment sur le commandement biblique « Tu ne tueras point » ou sur l’imprécation évangélique : « Celui qui prend l’épée périra par elle ». L’engagement des religions dans la guerre est donc porteur de contradictions.

Dès août 1914, les Églises se mobilisent. En France et en Italie, où le clergé est soumis aux obligations militaires depuis la fin du XIXe siècle, les ministres des différents cultes rejoignent l’armée et endossent l’uniforme : plus de 30 000 prêtres, religieux et séminaristes, 500 pasteurs et élèves de théologie protestante, une centaine de rabbins sont concernés en France. La presse catholique exalte l’exemple des religieux exilés après les lois de 1901 et de 1904 contre les congrégations et qui, répondant à l’appel de mobilisation, reviennent en métropole. Des clercs incitent les fidèles à accomplir leur devoir de soldats et de citoyens. En Grande-Bretagne, des pasteurs anglicans relaient dans leurs paroisses les appels à l’engagement, le recrutement de l’armée britannique reposant encore sur le seul volontariat. La mobilisation générale s’accompagne en outre d’un regain de ferveur : la perspective des séparations familiales, les périls pressentis des combats à venir, les bouleversements de la vie quotidienne conduisent les croyants, parfois éloignés de toute pratique religieuse régulière, vers les églises, les temples et les synagogues. Les Églises prennent également leur part dans les unions sacrées qui caractérisent la plupart des pays belligérants. Pour certaines communautés soumises à des persécutions, comme les juifs de Russie, ou au moins considérées avec méfiance, tels les catholiques en Allemagne, cette adhésion patriotique est un moyen d’affirmer leur fidélité à leur pays et à leur souverain, mais aussi de faire pièce aux allégations de ceux qui les présentent comme des corps étrangers à la nation.

La foi au front

Au front, la religion apparaît sous deux formes principales, l’une institutionnelle, l’autre plus anthropologique. La première est incarnée par les aumôniers militaires, présents dans toutes les armées, avec une grande diversité de statuts et d’organisations, mais où l’on retrouve partout une représentation pluri-confessionnelle (onze cultes dans l’aumônerie britannique en 1918) et des missions semblables. Ils doivent d’abord permettre aux soldats de pratiquer leur foi, en célébrant pour eux les offices de leur confession. Ils accompagnent aussi blessés et mourants – d’où leur assimilation au personnel sanitaire et le port d’un brassard avec une croix rouge –, assurent parfois inhumations et funérailles quand les conditions du champ de bataille le permettent, président des cérémonies à la mémoire des tués. Ils visitent enfin les soldats ou les accueillent dans leurs foyers, comme ceux des Young Men’s Christian Associations ou à Talbot House à Poperinghe (Belgique). Il est en revanche plus rare que des aumôniers, comme en Italie, haranguent les troupes en vue du combat. Mais par leur proximité avec les combattants, ils contribuent à entretenir leur moral, sinon à soutenir leur foi, et ils les aident à tenir. Figures originales, que l’on retrouvera ensuite parfois représentées sur des vitraux d’églises, les aumôniers sont à la croisée du spirituel, du culturel et du militaire. Certains d’entre eux tireront de leur expérience du front des méthodes pastorales renouvelées, les amenant à « aller au peuple ».

Mais la religion au front, c’est aussi l’expression d’un large éventail de croyances, de celles qui s’inscrivent dans une doctrine théologiquement encadrée jusqu’aux superstitions les plus variées, en passant par les rites de religion populaire. Devant les horreurs de la guerre, la peur, la souffrance et le doute, nombreux sont les hommes à se rattacher à une transcendance, à chercher aide, protection ou assurance dans l’au-delà, voire à recourir à des pratiques considérées comme porte-bonheur. Il y a de ce point de vue une part d’irrationnel qui est à la hauteur du bouleversement provoqué par la violence du conflit.

Les religions tiennent avec l’arrière

À l’arrière, les religions prennent aussi leur part dans la mobilisation des populations. Renouant avec leur rôle traditionnel de consolatrices des affligés, elles s’efforcent de répondre aux attentes inquiètes des familles dont des proches sont mobilisés ou des civils exposés aux bombardements : en mains endroits, la pratique religieuse augmente. Leur participation à l’effort de guerre des sociétés se fait de leur propre initiative, stimulée par l’esprit d’union sacrée, ou sur la sollicitation des pouvoirs publics. Les croyants, notamment les femmes, qui ne sont pas appelées à l’armée, se consacrent à l’aide caritative et humanitaire, un domaine d’expérience traditionnel pour eux et désormais réorienté vers les besoins des soldats, des prisonniers, des blessés et des réfugiés. Des religieuses servent dans des hôpitaux militaires. Des croyants œuvrent également dans le domaine de la propagande : en France, Mgr Baudrillart, recteur de l’Institut catholique de Paris, institue en 1915, à la demande du ministère des Affaires étrangères, un « comité catholique de propagande française à l’étranger ». Toutefois, les unions sacrées ne perdurent pas toujours, et les anciennes contestations ou « doctrines de haine », comme l’anticléricalisme, l’antiprotestantisme et l’antisémitisme – celui-ci est notamment virulent en Allemagne et plus encore en Russie –, reprennent parfois contre les Églises et les religions. L’arrière, ce sont également les régions occupées par l’adversaire. Là, en plusieurs circonstances, des croyants et des symboles religieux sont la proie de l’hostilité et de la violence du vainqueur. Des gréco-catholiques de Galicie autrichienne occupée par les troupes du tsar orthodoxe sont ainsi déplacés de force vers la Russie en 1915. En même temps, la religion peut être une aide, un refuge, un motif d’espérance pour les populations qui souffrent. Elle inspire en outre des actes ou des paroles de résistance. Le cardinal Mercier, archevêque Malines-Bruxelles, appelle ainsi les fidèles de Belgique à ne pas baisser les bras dans sa lettre pastorale de Noël 1914, au titre révélateur, Patriotisme et endurance.

La guerre étant mondiale, ce ne sont pas seulement le Vieux Continent et l’Amérique du Nord qui sont impliqués, mais également « l’outre-mer », en partie colonisé par les Européens. Or les religions y constituent parfois un enjeu dans le conflit. Celui-ci provoque des tensions entre les missions françaises ou belges et celles des Allemands, tandis que la concurrence entre celles des catholiques et celles des protestants anglo-américains s’en trouve renforcée. Au Cameroun, conquis par les forces de l’Entente en 1916, les pères pallotins allemands sont rapidement remplacés par des missionnaires français. Dans les pays et les territoires peuplés de musulmans, la mobilisation de l’islam revêt une allure stratégique, surtout après l’appel au djihad du sultan-calife à Istanbul, lors de l’entrée en guerre de l’Empire ottoman aux côtés des puissances centrales en novembre 1914. Toutefois, malgré cette incitation, les musulmans vivant dans les territoires sous tutelle française ou anglaise ne se dressent pas contre leurs colonisateurs.

Des discours religieux contradictoires sur la guerre

Il convient de revenir sur ce paradoxe des religions qui peuvent à la fois justifier la guerre et la condamner, au nom de leur message et de leurs Écritures. Le premier cas de figure est le plus répandu : il caractérise l’attitude des Églises nationales, c’est-à-dire celles qui sont organisées à l’échelle de chaque pays belligérant. Une convergence s’opère alors dans les communautés de croyants entre la foi en Dieu et la foi en la patrie. Les religions essaient de donner une signification religieuse à la guerre, qui, par son déchaînement et son caractère apocalyptique, semble avoir quelque chose à la fois de surhumain et d’inhumain. Des catholiques français voient ainsi dans le conflit un châtiment envoyé par Dieu à leur pays, pour le punir de ses péchés, mais aussi en vue de sa rédemption et de sa régénération morale et spirituelle. La guerre est d’abord juste, parce que chaque pays se sent agressé, avant d’être présentée comme sainte. C’est même une croisade qui est menée dans l’esprit de certains croyants, avec toutes les images, les réminiscences et les références historiques associées à cette idée. La victoire allemande de Tannenberg (21-31 août 1914) efface symboliquement la défaite, au même endroit en 1410, des chevaliers teutoniques engagés dans les croisades nordiques. Le soldat qui combat pour sa patrie et se sacrifie pour elle revêt alors parfois la figure du martyr, même si cette notion fait l’objet de débats théologiques chez les catholiques, puisque le combattant, à la différence du martyr, meurt les armes à la main. Guerre sainte, guerre de religion, croisade : chacun est convaincu que Dieu est dans son camp. Des signes, des légendes et des prodiges, dont des témoins assurent avoir eu la vision et dont la rumeur se propage, seraient ainsi la preuve d’un soutien céleste aux belligérants. L’un des exemples les plus connus en la matière est celui de l’ange de Mons arrêtant les Allemands, que des soldats britanniques disent avoir aperçu dans le ciel lors de leur retraite en août 1914.

Dans ce contexte, les paroles de paix portées par des hommes d’Églises ont beaucoup de mal à être entendues. Le pape Benoît XV, élu le 3 septembre 1914, s’efforce de tenir une ligne de neutralité et d’impartialité, dans la mesure où des catholiques sont présents dans les deux camps en présence. Mais chacun cherche à obtenir son soutien et sa caution. Aussi, ses appels à la paix sont rejetés, en particulier sa note d’août 1917 qui proposait une paix blanche, sans vainqueur, ni vaincu : cela lui vaut de virulentes critiques, y compris de la part de catholiques. De même, l’archevêque luthérien d’Uppsala (Suède), Nathan Söderblom, tente vainement de promouvoir la paix en s’adressant aux responsables d’Églises protestantes des deux camps. Ce sont des neutres qui s’expriment en ce sens. Dans les pays belligérants en revanche, les croyants ouvertement pacifistes sont très rares.

Un bilan mitigé de la guerre pour les religions

Si le conflit a bouleversé l’Europe et le monde, il a aussi des incidences sur les principales religions. Ces conséquences sont d’abord matérielles : il s’agit de restaurer ou de reconstruire les lieux de culte délibérément détruits par l’adversaire ou dévastés par les bombardements, comme les cathédrales de Reims et d’Ypres. C’est parfois l’occasion d’expérimenter de nouvelles techniques, d’utiliser de nouveaux matériaux ou d’esquisser de nouveaux styles architecturaux. En dépit – ou à cause – des horreurs qu’elle a provoqués, la guerre a par ailleurs favorisé le début d’un rapprochement entre chrétiens : l’œcuménisme, qui avait toutefois déjà été pensé au XIXe siècle, prend un nouvel élan, même s’il reste encore timide. Par ailleurs, des chrétiens, souvent isolés au départ, s’engagent en faveur de la réconciliation entre les anciens belligérants. De manière plus générale, les religions s’associent à la mémoire des morts dans les sociétés endeuillées de l’entre-deux-guerres. Ce sont des évêques qui sont par exemple à l’origine des mémoriaux de Douaumont et de Notre-Dame de Lorette. Mais les conséquences religieuses du conflit ont davantage encore une dimension géopolitique. Les modifications de frontières ainsi que la disparition de plusieurs Empires et la création de nouveaux États modifient la répartition des confessions en Europe. En Russie, l’orthodoxie se trouve affaiblie par la révolution puis la guerre civile, qui entraînent massacres, persécutions et exils de popes et de croyants. En Turquie, le patriarche de Constantinople, dont le siège est un temps menacé, conserve sa primauté d’honneur, mais il perd de nombreux fidèles avec les déplacements de populations consécutifs à la guerre gréco-turque (1919-1922). En revanche, des Églises autocéphales se constituent dans les États issus du redécoupage de l’Europe centrale. Les équilibres traditionnels du protestantisme européen se trouvent également modifiés, entre autres, avec l’arrivée des mouvements et sectes d’origines anglo-américaines au début des années 1920.

Conclusion

Il est possible ainsi de relire l’histoire de la Grande Guerre sous l’angle spécifique des religions. Par leurs discours de guerre sainte, par leur présence institutionnelle auprès des combattants, par leurs engagements en faveur des pays belligérants où elles sont implantées, elles concourent au processus de totalisation du conflit en le sacralisant. Chez nombre de croyants, le patriotisme prend le pas sur l’esprit pacifique, même dans les œuvres caritatives et humanitaires qui privilégient l’allié à l’adversaire souffrant, à l’encontre de la paix que le pape ou des hommes d’Églises de pays neutres cherchent à promouvoir.

À lire : Xavier Boniface, Histoire religieuse de la Grande Guerre, Fayard, avril 2014