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Les psychiatres face aux troubles mentaux de guerre

Salle d'éléctrothérapie à l'hopital du Val de Grâce, Paris, août 1915
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Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

En France, l’histoire des Poilus devenus fous à la guerre a longtemps été méconnue. Pourtant, entre 1914 et 1918 puis jusqu’à la disparition des derniers anciens combattants internés, la situation des soldats atteints de troubles mentaux a soulevé des enjeux scientifiques, militaires, politiques, économiques, sociaux et culturels de première importance, comme l'explique la chercheuse Marie Derrien dans son article "Les fous de guerre, une histoire redécouverte", dont nous publions ci-dessous la deuxième des trois parties.

De quoi souffrent précisément les mobilisés qui, au front ou à l’arrière, présentent des troubles mentaux et pourquoi tombent-ils malades ? Telle est la question à laquelle les autorités attendent que les médecins soient en mesure de répondre. Or lorsque le conflit éclate, la majorité des psychiatres et des neurologues envisagent l’étiologie des maladies mentales dans une perspective organiciste. À l’image de Gilbert Ballet, titulaire de la chaire de clinique des maladies mentales et de l’encéphale entre 1909 et 1916, la plupart des spécialistes en viennent à « se demander si toute la pathologie mentale […] ne serait pas la pathologie d’une région spéciale du cortex »[1]. L’apparition de maladies mentales à la suite de traumatismes du cerveau retient donc tout particulièrement l’attention et, dès 1915, les troubles des soldats exposés à des tirs d’artillerie, en particulier aux explosions d’obus, de grenades et de mines, sont envisagés comme la conséquence d’une commotion cérébrale[2]. Pour désigner le déplacement d’air qui accompagne ces explosions et projette les hommes au sol, on invoque le fameux « vent du boulet ». Mais la théorie des médecins napoléoniens, qui désignaient ainsi l’état de stupeur des combattants épargnés par les projectiles passés tout près d’eux[3], est revisitée à la lumière des découvertes sur le fonctionnement du système nerveux. Le conflit offre en effet aux médecins l’opportunité d’approfondir leurs recherches. Comme le résume Pierre Goret, interne des hôpitaux de Paris et élève de Gilbert Ballet :

« On s’est lancé dans des distinctions pyrotechniques, entre la déflagration, l’explosion et l’éclatement ; on s’est livré à de fastidieuses énumérations d’obus, de torpilles, de minenwerfer, de bombes d’avion, de mines, d’éclatement de pièces d’artillerie, d’explosion de dépôts de munitions, etc… On s’est laissé aller à faire avec les hommes des distinctions entre le 210, le 305 et le 77 […] »[4]

Les hypothèses sont donc nombreuses mais les psychiatres manquent de preuves irréfutables. Incapables de prouver l’existence de lésions internes, ils doivent en outre admettre que tous les hommes soumis à des déflagrations ne présentent pas de symptômes de commotion alors que ces mêmes symptômes peuvent s’observer chez des hommes qui n’ont pourtant pas subi le souffle d’une explosion[5]. C’est pourquoi, en observant que si tous les commotionnés n’ont pas été exposés au « vent de l’obus », tous ont en revanche été saisis d’une grande frayeur peu avant l’apparition de leurs troubles mentaux, psychiatres et neurologues envisagent que l’origine de leur maladie puisse résider dans l’émotion subite et intense qu’ils ont ressentie. En raison des perturbations physiologiques qu’elle provoquerait dans l’organisme, celle-ci serait susceptible de provoquer le développement de troubles mentaux. Les débats se poursuivent durant tout le conflit entre ceux qui mettent en avant le rôle pathogénique de la commotion et ceux qui affirment que l’émotion joue un rôle capital. Ces deux grandes théories sont d’ailleurs parfois défendues par les mêmes médecins, ces derniers considérant que les états mixtes sont fréquents. Valable sur le papier, la distinction entre « commotionnés » et simples « émotionnés » se révèle en effet particulièrement délicate à repérer sur le terrain[6].

Quoi qu’il en soit, en accordant à l’émotion un rôle de premier plan dans la genèse des maladies mentales, psychiatres et neurologues semblent reconnaître le traumatisme subi par les soldats. Pourtant, ils ne considèrent pas que la guerre suffise à rendre fou. Comment expliquer sinon que certains hommes résistent ? Telle est la question posée par Angelo Hesnard, chef du centre neuropsychiatrique de l’hôpital maritime de Bizerte, et Antoine Porot, chef du centre de neurologie de la 19e région militaire, qui estiment qu’« on ne saurait attacher de valeur étiologique spéciale aux conditions morales communes à tous les mobilisés, pas plus qu’aux évènements impressionnants, blessures, visions d’horreur, bruits du champ de bataille qui constituent une somme moyenne d’émotions pour tous les combattants […] »[7].

La plupart des psychiatres considèrent donc que l’action pathogène des émotions ne s’exerce que chez ceux qui présentent une « constitution émotive ». Celle-ci peut résulter d’une prédisposition héréditaire mais elle peut aussi être acquise sous l’effet d’émotions répétées ou parce que l’organisme a été affaibli par des infections ou des intoxications. La fatigue, la mauvaise alimentation, la frustration sexuelle et l’alcool, dont le professeur Jean Lépine souligne à plusieurs reprises la consommation excessive sur le front[8], sont donc pris en compte comme autant d’éléments susceptibles de créer un terrain favorable à l’éclosion de troubles mentaux. Cette interprétation permet de comprendre que des hommes qui se sont distingués par leur courage et ne présentent aucun antécédent héréditaire puissent développer des troubles mentaux.

Reste cependant à déterminer dans quels cas une prédisposition préexiste et ceux pour lesquels elle est apparue à la faveur de « l’occasion » que constitue la guerre. Sur ce point, rares sont ceux qui se risquent à fournir des réponses catégoriques. La démarche adoptée par les psychiatres est généralement la suivante : plus on peut établir d’antécédents psychopathiques chez un malade et moins le rôle de la guerre sera considéré comme déterminant. Simple en apparence, cette solution soulève en réalité de multiples problèmes. C’est particulièrement net dans le cas des militaires atteints de paralysie générale, alors qu’il s’agit a priori de la maladie la moins susceptible d’être imputée au service. En effet, l’hypothèse de l’origine syphilitique de la paralysie générale, bien qu’elle ne soit pas encore admise par tous, a déjà convaincu un certain nombre de psychiatres qui affirment la vérifier quotidiennement auprès de leurs malades et refusent par conséquent d’établir un lien de causalité entre cette pathologie et la guerre. Telle est d’ailleurs la position définie en décembre 1916 par la Société de neurologie[9].

Pourtant, en juillet 1917, à l’occasion de la réunion des membres de la Société de psychiatrie, de la Société médico-psychologique et de la Société clinique de médecine mentale, les docteurs Mignot et Duclos présentent des conclusions déconcertantes : en l’espace de quelques mois, sans les épisodes de rémission habituellement constatés, les soldats atteints de paralysie générale, en particulier ceux qui viennent du front, atteignent le stade terminal de la maladie. Les deux médecins considèrent par conséquent que la participation active à la guerre doit être prise en compte. S’ils admettent que son rôle reste flou, ils estiment qu’il ne peut être rejeté tant qu’il n’aura pas été possible d’expliquer autrement les formes galopantes de paralysie générale dont souffrent les militaires.

Si les dossiers médicaux établis dans les asiles d’aliénés montrent que la guerre ne permet pas l’émergence d’une nouvelle approche de la maladie mentale sur le plan étiologique ou thérapeutique[10], ils révèlent par contre combien elle modifie les modalités de l’assistance psychiatrique. La nécessité de soigner des « blessés psychiques » toujours plus nombreux fournit l’opportunité de faire aboutir des réformes réclamées depuis de longues années car, désormais, éviter l’internement n’est plus seulement une mesure d’utilité médicale ou sociale mais aussi une nécessité militaire. Les psychiatres parviennent à obtenir la mise en place d’une prise en charge spécifique pour les combattants atteints de troubles mentaux qui repose sur la coordination entre trois types de structures : les centres situés près de la ligne de feu, ceux qui sont installés à l’arrière du front et les asiles d’aliénés. Pendant la guerre, ces derniers ne sont pas uniquement réservés aux soldats jugés dangereux et incurables, destinés à un long internement. Ce phénomène n’échappe pas aux représentants du ministère de la Justice chargés d’inspecter les asiles d’aliénés. Dans un rapport sur l’asile de Saint-Dizier (Haute-Marne) adressé au garde des Sceaux le 24 juin 1916, le procureur général de la Cour d’appel de Dijon écrit :

« Parmi les hommes figurent 80 militaires qui ont été évacués à l’asile à la suite de commotions cérébrales causées par les combats […] Il y a un va et vient continuel d’entrées et de sorties pour cette catégorie d’aliénés dont les guérisons sont souvent assez rapides […] »

Pourtant, d’après la Statistique annuelle des institutions d’assistance, le taux de guérison dans les asiles français n’augmente pas pendant le conflit[11]. Il faut donc admettre que les militaires qui obtiennent une sortie ne sont la plupart du temps pas guéris : leur état s’est seulement amélioré. La définition de l’amélioration, très subjective, est en effet devenue moins restrictive durant la guerre, l’objectif étant de « faire sortir les malades aussi rapidement que possible », c’est-à-dire dès qu’ils ne présentent plus de danger pour eux-mêmes ou pour les autres, afin de désencombrer les asiles[12]. Certes, la nécessité de rendre des hommes à l’armée pèse sur les décisions des psychiatres et les incitent à ne pas prolonger l’internement de ceux qui sont susceptibles de reprendre les armes. Cependant, les renvois directs au corps sont rares : à la Maison nationale de Charenton par exemple, la majorité des soldats internés qui sortent de l’asile ont été réformés. Sans être à l’abri d’une éventuelle récupération[13], ils ne réintègrent pas immédiatement leur corps.

D’autre part, si les soldats quittent l’asile plus facilement, c’est aussi parce qu’il existe désormais des solutions dont ne disposaient pas les psychiatres avant la guerre. L’existence des centres de psychiatrie et de neuropsychiatrie, créés par le Service de santé militaire et où les hommes sont pris en charge sans être internés[14], permet d’envisager la sortie dès que l’état d’un malade montre des signes encourageants. D’autre part, les psychiatres peuvent faire attribuer aux soldats des congés de convalescence : les malades font alors l’objet d’une contre-visite réalisée par un médecin militaire ou, à défaut, par un autre médecin civil désigné à cet effet[15], ce qui signifie que la responsabilité de la sortie n’incombe pas entièrement au psychiatre de l’asile. Enfin, la guerre accentue l’implication des familles qui sont nombreuses à réclamer leur proche. Parents âgés, filles et épouses privés de soutien par la mobilisation sollicitent la sortie de leur malade pour qu’il puisse leur venir en aide.

> La troisième et dernière partie de cet article (Les "mutilés du cerveau" : des internés au long cours) sera disponible le 5 mai

 

[1] Gilbert Ballet, Traité de pathologie mentale, Paris, Doin, 1903, p. III.

[2] Albert Mairet, Henri PiÉron, Bertha Bouzansky, « De l’existence d’un syndrome commotionnel dans les traumatismes de guerre », Bulletin de l’Académie de médecine, t. 73, 1915, p. 654-661.

[3] Voir Louis Crocq, Les traumatismes psychiques de guerre, op. cit., p. 35. Sur les troubles mentaux des soldats de l’armée napoléonienne, on peut se reporter à François Houdecek, « Blessures psychiques des combattants de l’Empire. Sources d’étude et premières approches », Napoleonica. La Revue, n° 17, 2013/2, p. 55-65.

[4] Pierre Goret, Étude clinique d’un lot de militaires évacués du front pour éclatement d’obus à proximité, thèse soutenue devant la faculté de médecine de Paris, 1919, p. 16.

[5] Voir à ce sujet la remarque de Gustave Roussy, chef du centre de neuropsychiatrie de la 7e région militaire : Société de neurologie, séance du 6-7 avril 1916, Revue neurologique, vol. 1, 1916, p. 583.

[6] André LÉri, Commotions et émotions de guerre, Paris, Alcan, 1918.

[7] Antoine Porot, Angelo Hesnard, L’expertise mentale militaire, Paris, Masson, 1918, p. 54.

[8] « Toute la pathologie mentale de l’armée à notre époque est viciée par la question de l’alcoolisme », affirme-t-il dans un rapport présenté devant la Société de neurologie. Voir Jean LÉpine, « Réformes, incapacités, gratifications dans les psychoses », Revue neurologique, vol. 2, 1916, p. 800. Le rôle de l’alcool est également analysé dans son ouvrage publié en 1917 : Troubles mentaux de guerre, op. cit.

[9] « Réunion de la Société de neurologie de Paris avec les chefs des centres neurologiques et psychiatriques militaires », Revue neurologique, vol. 2, 1916, p. 803-804.

[10] L’étude des diagnostics et des traitements mis en œuvre montre une grande continuité entre les méthodes d’avant-guerre et celles appliquées pendant le conflit.

[11] Statistique annuelle des institutions d’assistance, années 1914 à 1919, Paris, Imprimerie nationale, 1921.

[12] Jean LÉpine, Troubles mentaux de guerre, op. cit., p. 177.

[13] Tout au long de la guerre, on examine à plusieurs reprises les réformés et les exemptés, y compris ceux qui ont été placés dans cette position avant le conflit mais qui appartiennent aux classes encore soumises aux obligations militaires, les hommes du service auxiliaire susceptibles de rejoindre des unités combattantes et les ajournés.

[14] Sur l’origine et le fonctionnement de ces centres, voir les travaux cités en note 2.

[15] Voir Ministère de la Guerre, Cabinet du ministre, État-major de l’armée, Permissions et congés de convalescence, Paris, Imprimerie nationale, 1917.