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Les mutins russes de la Courtine

© Archives du diocèse de Laval
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L’année 1917 est marquée par un large mouvement de mutineries au sein de l’armée française. Le terme « mutinerie » désigne différentes formes de désobéissances collectives et de contestation de la guerre. Il a pu toucher d’autres armées engagées dans le conflit et cela dès 1914. Les mutineries d’une partie du corps expéditionnaire russe en France s’inscrit dans cette histoire.

Les brigades russes en France

Le principe de l’envoi de soldats russes sur le front de France est acquis lors de la mission de Paul Doumer en Russie, à l’automne 1915. Ces troupes de l’allié russe étaient destinées à combler les vides laissés au front après les saignées des combats de 1914 et 1915. Le gouvernement français promet en échange des fusils pour l’armée russe. Sur quatre brigades mises sur pied, deux d’entre elles, les 1ère et 3ème, partent pour la France. La 1ère débarque à Marseille en avril 1916 via la Sibérie et la voie maritime de Vladivostok. Elle est mise à l’instruction au camp de Mailly et affectée sur le front dès l’été 1916 près d’Auberive, à l’est de Reims. Les troupes russes y subirent immédiatement des pertes importantes avant d’être lancées dans la grande offensive Nivelle d’avril 1917, au cœur du dispositif d’attaque, dans les secteurs du Mont Spin et du fort de Brimont.

Les événements de mars 1917 en Russie sont d’abord bien accueillis par les soldats russes en France. Le gouvernement provisoire, en nommant de nouveaux représentants, donne des consignes de démocratisation de l’armée. Des soviets apparaissent au sein de la 1ère brigade dans le 1er régiment mais leur action se limite à l’expression d’un retour en Russie « pour aider la révolution », sans remettre en cause l’acceptation de la guerre.

Cependant, les bouleversements de la première révolution russe, l’échec sanglant de l’offensive d’avril puis la crise des mutineries dans l’armée française, soutiennent l’expression du mécontentement. Le 1er mai 1917, des manifestations éclatent où les drapeaux rouges sont levés. Les ordres des officiers russes ne sont plus respectés.

De la quarantaine à la révolte

Les soldats russes, suspects aux yeux des autorités françaises apeurées par un possible phénomène de contagion, sont retirés du front et placés dans différents camps, avant d’être internés au camp de La Courtine à partir de juin 1917. Les soldats russes se divisent entre partisans de la poursuite des combats aux côtés de l’armée française et révoltés souhaitant au plus tôt rentrer chez eux. Le 5 juillet, les Comités de soldats de la 1re brigade organisèrent une première assemblée générale ; sur les 5000 hommes présents, plusieurs centaines appartiennent à la 3e brigade. La proclamation adoptée insiste sur deux revendications : la fin des mauvais traitements et le rapatriement.

Les soldats désireux de continuer à combattre au front sont placés à l’extérieur du camp. L’intervention des autorités russes ne réussit pas à convaincre les soldats du camp, désormais encerclés par un cordon sanitaire de l’armée française. Le général Foch préconise fin juillet le retour des troupes russes dans leur pays. Dans le même temps, sur décision de l’Etat-major russe en France, les troupes russes de la 3e Brigade sont éloignées au camp de Courneau en Gironde. A La Courtine, des tranchées sont creusées par les soldats russes mutinés et de l’artillerie positionnée en vue d’un assaut possible contre le camp. L’issue était scellée.

De véritables combats eurent lieux du 16 au 19 septembre 1917. Le dernier jour, les loyalistes cernent le quartier du Breuil et les bois environnants. La résistance cessa et les derniers mutins, ainsi que leur chef et meneur, Globa, furent arrêtés. Le camp fut occupé tout entier par les Russes loyalistes ;  les quelques rebelles isolés dans les bois des alentours furent arrêtés le lendemain.

Les meneurs furent jugés et emprisonnés, notamment sur l’île d’Aix (Charente-Maritime). Les autres mutins eurent le choix entre retourner au front dans l’armée française ou travailler pour l’effort de guerre notamment dans des compagnies de travailleurs à l’arrière. Ceux qui refusaient étaient envoyés en Algérie dans des compagnies agricoles. Les derniers représentants des contingents initiaux, reformés à Laval, servent avec la division marocaine au premier semestre 1918.  En 1919, le gros des hommes fut finalement rapatrié à Odessa, dans le sud de l’Ukraine actuelle.

La révolte de La Courtine a fait officiellement neuf morts. Mais le bilan est vraisemblablement supérieur à cent tués.