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Le bagne de Sedan pendant la Grande Guerre

La citadelle de Sedan. Face avant d'une carte postale envoyée le 8 novembre 1915 par le soldat allemand Franz à ses parents.
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Pendant toute la Première Guerre mondiale, les Ardennes ont été occupées par les Allemands. Face à la résistance civile, des camps de concentration ont été mis en place, dont le fameux Bagne de Sedan, où sont morts des centaines de travailleurs, dans des circonstances souvent floues. Cent ans après, les historiens travaillent à la réhabilitation de la mémoire du bagne, en confrontant des sources d'archives souvent fragmentées. 

Sedan se transforme dès septembre 1914 en base arrière de l’armée allemande, en particulier du fait de son nœud ferroviaire important et de ses nombreux bâtiments imposants (casernes, usines, collèges, etc…). Une partie de ceux-ci sont transformés en hôpitaux de campagne où se « reposent » les blessés légers (voir le film de propagande de l'époque, conservé par les Archives allemandes et visible en ligne.)

D’autres lieux servent d’espaces de détente pour les soldats. Plusieurs bâtiments abritent des camps de travail pour les prisonniers ou déportés civils que l’occupant requiert pour exécuter diverses tâches. Parmi ces derniers, qui sont le plus souvent contraints de travailler pour l’ennemi, quelques hommes s’opposent à leurs gardiens et deviennent des « fortes têtes » qu’il faut mater. Confrontés aussi à d’autres Français et Belges qui s’opposent à eux plus directement, les Allemands mettent en place début 1917 le « Bagne de Sedan ».

Témoignages de prisonniers

Deux témoins majeurs ont évoqué le Bagne de Sedan : Joseph Schramme et Marcel Savart.

De nationalité belge, Joseph Schramme met par écrit son expérience dans ce lieu de détention1 dès 1919 ; c’est d’ailleurs au titre de son livre que nous devons cette dénomination du lieu. Il y sera détenu du 20 novembre 1917 au 21 mars 1918.

Marcel Savart, jeune Ardennais, met quant à lui beaucoup plus de temps à murir son témoignage. Les "déportés civils" de 14-18 étaient si peu nombreux après la guerre, au milieu des millions de morts au front et des anciens combattants, que ce n’est qu’après les atrocités de la Seconde Guerre mondiale qu’ils prendront réellement conscience de la nécessité de leurs témoignages, et que ceux-ci seront enfin audibles2. C’est grâce à son action que nous devons la plaque commémorative qui se trouve à l’entrée ouest du château fort de Sedan.

Quelques travaux sur le système des camps allemands furent menés bien plus tard, en particulier par Jean-Claude Auriol. Ils mettent en lumière les différents types de lieux d’emprisonnement, dont les ZAB (Zivilarbeiterbataillon), bataillons de travailleurs civils, plus communément connus en France sous le nom des « brassards rouges ».

Le Bagne de Sedan, Strafgefangenen-arbeiter bataillon Nr. 2, littéralement "Camp de concentration d’Empire des prisonniers punis n°2", a été créé en janvier 1917 pour susciter la crainte chez les prisonniers civils et ainsi rétablir l’ordre et la discipline dans les camps de travail. Il ne faut pas oublier que les prisonniers civils, main d’œuvre gratuite, étaient très utiles à l’occupant pour mener des tâches harassantes mais indispensables à leur effort de guerre. 

Situé au point le plus haut du château-fort de Sedan, le bagne occupait dix salles surplombant à pic la cour du château côté sud. Côté nord, une vaste esplanade, battue par les vents, permettait de compter chaque jour les prisonniers. Selon les témoins, entre 400 et 600 captifs étaient logés ensemble, ce qui a pu engendrer une promiscuité certaine, l’ensemble de ces salles ne couvrant que 600 ou 700m². Un numéro de matricule fut apposé sur le brassard de chacun.

Les témoins décrivent notamment la sous-nutrition, les travaux forcés, les punitions qui sont leur quotidien.

Les travaux forcés étaient exécutés dans la ville de Sedan, des colonnes se rendaient matin et après-midi sur leur lieu de labeur. A cela s’ajoute deux Kommando (camp de travail annexe) à Bazeilles (photo d'archive ci-contre) et à Mont-Saint-Martin (en Meurthe-et-Moselle), tous deux nœuds ferroviaires très importants pour l’occupant. L’entretien des voies était une activité indispensable, quotidienne et très dangereuse, compte-tenu du passage incessant de trains. A Mont-Saint-Martin les prisonniers furent aussi contraints chaque jour de charger dans des wagons les scories des hauts fourneaux qui ensuite étaient utilisées pour la fabrication de béton ou de routes.

Les témoins évoquent par ailleurs le sort réservé à ceux qui ne sont plus en capacité d’être utiles à l’occupant, conduits au quartier d’Asfeld où une école de médecine militaire est en fonctionnement… leur sort, encore sujet à controverse entre historiens, fait pourtant peu de doute.

Georges Goubet, survivant, a écrit : « […] Sedan le bagne, les poux, la faim, la soif, les coups, le froid, j’ai fait Bazeilles où comme mes bêtes j’ai mangé de l’herbe, […] ». Il ne voudra jamais en écrire plus sur son expérience.

En recoupant les témoignages, on peut estimer que 5 200 personnes ont été internées au Bagne de Sedan, Jean-Claude Auriol avance une mortalité à hauteur de 80%.

Une chose est sûre, à plusieurs reprises entre 1916 et 1918, le Conseil municipal de la Ville sera amené à débattre et valider l’agrandissement des zones du cimetière Saint-Charles destinées à accueillir les dépouilles mortelles des prisonniers civils, certes pas tous issus du Bagne.

 

Les archives concernant le Bagne de Sedan

Marcel Savart se désole de ne pas avoir de listes pour retrouver les traces de ses codétenus, pourtant, bien que longtemps ignorées, des archives existent et permettent d’éclairer les faits rapportés par les témoins.

Dans les registres d’état-civil de Sedan, on ne trouve aucune trace des travailleurs civils dans les actes de décès, seulement quelques personnes déplacées y sont mentionnées. Cependant, après-guerre et sur une décision du tribunal civil de Sedan, un juge de paix est chargé d’établir des registres des décès des prisonniers civils morts à Sedan pendant l’occupation. Ces registres comportent un seul acte de décès pour 1914, 25 pour 1916, 226 pour 1917 et 441 pour 1918 ! soit un total de 649 pour les deux années où le Bagne existe.

Sedan est une ville qui, malgré les aléas de l’histoire, a la chance d’avoir conservé des archives municipales particulièrement volumineuses et de grande qualité. Plusieurs cotes concernent les "déportés civils" ou "prisonniers civils" pour reprendre les terminologies de l’époque3.

On y trouve pêle-mêle divers documents et de multiples « notes » relativement éparpillées dans des ensembles plus vastes. On y trouve surtout plusieurs listes, rédigées généralement au crayon de papier.

La plupart du temps, ces listes sont établies par semaine ou par quinzaine. Certaines sont assez courtes tant dans le nombre de prisonniers que dans la durée. Elles concernent des réquisitions de civils pour certaines tâches, mais aussi des listes de prisonniers pour certains Lager (camp) tels le Lager Bogny, le Lager Lepage, le Lager Dijonval, etc, la dénomination du camp se trouvant presque exclusivement liée au lieu où il se trouve dans Sedan ou à l’usine occupée. Les camps Lepage et Bogny semblent avoir concerné uniquement des hommes en âge d’être conscrits, ce sont d’ailleurs les seuls dont la situation géographique est précisée sur le grand plan allemand de Sedan daté de l’été 1918 et conservé à la médiathèque Georges Delaw de Sedan.

Il faut aussi préciser que les recherches sur le Bagne ne sont pas facilitées par la présence au château-fort d’un lazaret où sont aussi envoyés des prisonniers civils. Il y a même des listes de prisonniers civils décédés dans les Lazarett  allemands : difficile donc de s’y retrouver...

 

Néanmoins, il y a une liste des prisonniers du Strafgefangenen-arbeiter bataillon Nr. 2, qui débute en juin 1917 et se termine la 2e quinzaine du mois d’octobre 1918 : 194 pages au total, 6 839 lignes, et au final 1 753 noms4. La première liste indique des numéros de prisonniers, le dernier porte le numéro 789 alors que la liste n'est constituée que de 85 noms ; on peut donc légitimement supposer que 704 autres prisonniers sont « passés » au Bagne avant cette date, ce qui porte le total à 2 458. 

A ces sources locales s’ajoute le cimetière saint-Charles de Sedan. A la sortie de la guerre, le lieu ressemble à un champ de bataille. On y retrouve des milliers de corps en fosses communes ou en sépultures individuelles, qu’il s’agisse de soldats allemands, français, russes, roumains, italiens, britanniques... parfois même de nationalités inconnues, auxquelles s’ajoutent 940 sépultures de prisonniers civils. 

De nos jours on y trouve un carré militaire qui regroupe 947 Français, 113 Belges, 51 Britanniques, 8 Roumains et 372 Russes. Tous les Belges et 587 Français sont des civils, ainsi identifiés sur leur sépulture.

Les interrogatoires des Français qui sont évacués par la Suisse ne sont pas d’un grand secours5, tout comme un certain nombre de témoins qui ne laisseront dans leurs écrits, soit aucune mention, soit quasiment aucune trace du Bagne. Certains, comme Philippe Stephani, laissent cependant imaginer le quotidien du bagne lorsqu'il dit, à la fin de son témoignage6 paru en 1919 : « […] le jour où l’on connaîtra dans l’horreur de tous leurs détails, les crimes, les cruautés, les infamies de toutes sortes commis par la soldatesque de Guillaume II […] »

Rigobert Fay, observateur attentif et averti de la vie sedanaise n’évoque jamais clairement le sort des prisonniers du Bagne dans son journal7.

Une fois cette liste du Bagne établie, « authentifiée » par le recoupement avec les noms cités par les survivants, il reste de nombreuses pistes à explorer pour tenter de retrouver les destinées de ces personnes : l’état-civil, les demandes de pensions ou de médailles qui sont conservées par lieu de résidence.

Enfin, il reste une source, celle des familles, des descendants, des proches des prisonniers qui, au gré de leurs recherches, ont appris que "leur déporté" avait séjourné à Sedan durant ces années terribles de 1917 et 1918. De ce côté ce sont plutôt des Belges qui sont cités.
 

Comprendre l'histoire du bagne de Sedan par les archives

Le prisme de chacune de ces sources archivistiques est chaque fois partial ou partiel. Le principal problème se trouve dans la liste conservée aux Archives municipales de Sedan. Elle ne contient quasiment aucun Belge, alors que les différents témoins évoquent pour le moins une « parité » des origines géographiques. De fait, en doublant les résultats de la liste retrouvée dans ces archives municipales, on atteint un nombre qui avoisine l’estimation évoquée par les témoins, soit environ 5 800 prisonniers. 

De même, plusieurs témoins n’apparaissent jamais aux dates où ils sont détenus au Bagne ou alors de façon épisodique. Par exemple, Joseph Schramme est totalement absent des listes. De leur côté, les dossiers de demandes de pensions ou de médailles n’ont rien d’automatique, seules les personnes qui ont sollicité l’administration font l’objet d’un dossier. Le corpus ardennais qui a été étudié dans la liste du Bagne totalise 233 individus. Or seulement une vingtaine de dossiers attestent ces demandes.

Ces archives engendrent aussi une source de nouveaux questionnements, comme la présence dans la liste du Bagne en juillet 1918 d’Auguste Massé de la Fontaine, qui est très probablement l’un des collaborateurs de l’occupant pour avoir participé à la rédaction de La Gazette des Ardennes !

La confrontation des sources est aussi parfois énigmatique. Ainsi, par exemple, Ovide Gobinet figure bien dans la liste des prisonniers jusqu’à son décès le 1er février 1918, mais celui-ci est constaté dans le Lazarett n°4. Eugène Leporcq est lui décédé au Lazarett d’Asfeld fin septembre 1917 et pourtant son nom est toujours dans les listes jusqu’en décembre de la même année.

Les archives du procès de Leipzig, récemment (re)découvertes, nous permettront peut-être d’éclaircir un peu plus le "mystère" qui entoure la destinée de la majorité des prisonniers passés par le Bagne de Sedan.

Le travail collaboratif effectué ces dernières années pour relever ces listes et les recouper, mises en ligne sur Internet, a également permis à cetaines personnes de se manifester pour signaler qui est « passé » à Sedan ; certains y sont parfois décédés, mais la plupart des noms qui nous sont soumis n’apparaissent dans aucune liste. Il reste cependant bon nombre de listes à restituer, publier et recouper.

Notes : 

1 Joseph SCHRAMME, Au Bagne de Sedan, Editions Desclée, De Brouwer, Bruxelles 1919.
2 Marcel SAVART, Occupation 1914-1918. Quarante ans après, martyrologe de la zone envahie, massacres et déportations, Edition Confédération des associations D.I.V.C.F., Nancy, 1958. Du même auteur, Épisodes de l'occupation 1914-1918. Le Bagne de Sedan, 2de contribution à l'histoire de l'occupation en pays envahis..., Nancy, 1963.
3 Par exemple cartons H 161 et H 168.
4 L’ensemble de ces noms sont consultables sur le site de la Société d’histoire et d’archéologie du Sedanais.
5 Mes remerciements sur ce point à Jean-Louis Michelet qui m’a transmis ses notes sur ces archives.
6 Philippe Stéphani, Sedan sous la domination allemande 1914-1918. Notes d’un occupé, Ed. Grasset, Paris, 1919.
7 Rigobet Fay, Sedan, prison sans barreaux, Ed. SOPAIC, Charleville-Mézières, 1997.