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La Baïonnette (1915-1920) et Le Rire Rouge (1914-1919)

La Baïonette, 18 avril 1918 / Le Rire Rouge, 15 juillet 1916
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Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La Baïonnette et Le Rire rouge peuvent être considérés comme les titres les plus représentatifs de la presse satirique parisienne entre 1914 et 1918, tant la virulence du trait y côtoie la préoccupation d’une diffusion large, à l’intention du grand public.

Dans les deux cas, le papier est de bonne qualité, l’impression polychrome de haute tenue (similigravure), ce qui n’est pas si courant compte tenu de la pénurie du moment. La volonté du haut commandement de canaliser et de contrôler le flot iconographique a pourtant toléré une petite part de production satirique. Manifestement, les gages donnés par les directeurs de presse étaient suffisants. On assiste donc à une entrée en guerre quasi-consensuelle des dessinateurs, la fleur au pinceau, ce qui peut surprendre de la part d’artistes longtemps en rupture avec les institutions ou la morale dominante.

La Baïonnette, revue créée en janvier 1915

La Baïonnette est fondée le 23 janvier 1915 par un vétéran du dessin de presse, Henri Maigrot, dit « Henriot », ancien directeur du Charivari et longtemps soutier de L’Illustration. Henriot n’est pas le plus connu des artistes, mais il fédère manifestement et parvient, peut-être mieux que Le Rire rouge, à rassembler les deux clans de dessinateurs Humoristes séparés en deux salons concurrents depuis 1911. Encore plus que dans Le Rire rouge de Félix Juven, Henriot parvient également à amalgamer les deux générations de talents qui animent l’univers satirique de la Belle Époque, et même les crayons montants… Ainsi trouve-t-on ensemble, dans les pages du journal, les signatures de Willette, Léandre, Robida, Métivet, Capy, Bofa ou Poulbot, mais aussi les presque débutants Louis Icart ou Gerda Wegener. Comme Le Rire, la feuille d’Henriot emprunte volontiers aux journaux étrangers, y compris aux publications allemandes qu’il détourne parfois.

Le titre exact est, à l’origine, À la Baïonnette !, de format 22x31 cm, et demeure sous cette facture originelle durant vingt-trois numéros, sur seize pages. Celui du 3 juillet 1915 annonce une série de cinq numéros spéciaux après lesquels la publication doit reprendre normalement. Cette mention dissimule en fait une reprise en main par la maison L’Édition française illustrée, qui conserve Henriot comme fédérateur, mais confie la gestion à Charles Malexis, sous-entendant une fois encore l’inaptitude des dessinateurs à conduire seuls une entreprise de presse. Le titre devient plus simplement La Baïonnette, le bandeau se stylise et perd son point d’exclamation, le format monte à 24x31 cm, la qualité s’améliore et toutes les parutions deviennent, chaque semaine, des « numéros spéciaux ».

La ligne éditoriale de La Baïonnette est claire : « Toujours familiale et de bon ton. » La distorsion manifeste entre l’outrance graphique et le moralisme affiché témoigne parfaitement de la propagande à destination de l’arrière, de même que l’imbrication entre les charges envers l’ennemi et un humour de temps de paix transposé à la guerre… Ainsi ce faux aveugle-sourd-muet campé par Poulbot : l’individu est arrêté par la maréchaussée, à l’hilarité de la rue montmartroise, qui le regarde s’éloigner alors qu’il proteste à force cris de son état, paradoxe pour un muet. Il s’agit par là de stigmatiser les espions soi-disant infiltrés au cœur du quotidien.

Pendant le conflit, Le Rire, devenu « rouge », reparaît

À l’inverse de la nouveauté de La Baïonnette, la reparution à Paris du Rire labellisé « rouge », dès le 21 novembre 1914, est un premier indice d’inscription du conflit dans la durée. La reprise de ce fleuron de la Belle Époque constitue le meilleur indice de la suprématie du titre de Félix Juven sur l’ensemble des parutions d’humour d’avant-guerre. Compte tenu des difficultés du moment, il a sans doute fallu des trésors de diplomatie au directeur du Rire pour obtenir d’être le premier titre satirique à reprendre sa parution. L’impertinence est toujours vue d’un mauvais œil par les autorités militaires. A contrario, il faut se soucier de l’état de l’opinion et du moral du public de l’arrière, en particulier dans la capitale. Qu’importe. La presse d’humour doit donner des gages de sagesse en abandonnant son volet politique pour se concentrer sur la caricature de l’ennemi. Derrière les lignes de front, la guerre devient économique, logistique mais également culturelle. Comme l’analyse Christian Delporte, « pendant quatre ans, le visuel alimente les imaginaires de guerre. Les images jouent notamment un rôle essentiel pour accréditer l’idée de la barbarie allemande. En la représentant, elles la concrétisent pour l’Opinion, en matérialisent les différents aspects, elles apportent les preuves visuelles. » Cela peut expliquer l’ultranationalisme de la ligne éditoriale, concentrée principalement sur la disqualification graphique la plus outrancière de l’ennemi d’outre-Rhin.

La première couverture illustrée du Rire rouge est signée d’Abel Faivre (une charge contre l’empereur Guillaume), un dessinateur réputé « conservateur ». Mais le journal continue d’employer le gratin des satiristes (excepté Steinlen ou Laforge), artistes du front compris (Riccardo Florès) allant même jusqu’à tirer Albert Robida de la retraite. La continuité avec l’ancien Rire est remarquable, ce qui est une nouvelle marque de l’inscription de la « culture de guerre » dans la culture de temps de paix préexistante. Le format est le même, l’exemplaire se compose toujours de douze pages avec une couverture et un dos en couleur, un dessin pleine page noir et blanc en page 7 (le nombre de pages recule à parfois à huit, effet premier du moindre volume de réclames). Le reste contient des brèves ou des articles illustrés de vignettes de taille variable, sans rapport explicite entre texte et dessins. À noter que l’avant-dernière page s’intitule toujours « Le rire à l’étranger » et présente dès lors nombre de caricatures antigermaniques provenant du monde entier. Le Rire « rouge » conserve son prix de 20 centimes, ce qui en fait un journal plus onéreux qu’en temps de paix, alors que sa diffusion dans les lieux publics semble se maintenir. Le périodique utilise en outre un papier solide, ce qui, en temps de guerre, est significatif d’un certain succès. Les rubriques s’adaptent mais demeurent somme toutes identiques, de même que le nombre de dessins et leur mise en page. Un dessin couleur en page 5 et un dos illustré mettent plus volontiers en scène une vue humoristique des tranchées que la couverture, plus orientée vers la charge graphique. L’examen de la collection complète montre un maintien du ton et du trait d’avant-guerre plus assumé qu’à La Baïonnette, cette dernière se présentant comme plus plastiquement innovante. Le Rire rouge décline les procédés de disqualification traditionnels, anamorphose, bestialisation, monstrification, augmentés d’un humour de situation très particulier, ce qui confère une importance plus grande aux légendes explicatives. On distingue une inflexion identique dans La Baïonnette, mais surtout dans les doubles pages centrales. Les couleurs dominantes de certaines couvertures ou dos du Rire Rouge sont assez frappantes par le rouge sang ou le bleu nuit employés, propres à traduire la violence imaginaire du « bourrage de crânes », en initiant un univers fantasmé d’une violence inouïe.

À chacune sa ligne éditoriale

En décalage de son homologue, la grande originalité de La Baïonnette au sein de la production de guerre est de proposer une approche thématique. Cela canalise l’imagination des dessinateurs et homogénéise leur travail en collant de plus près à l’actualité du moment. Se succèdent ainsi des numéros sur « Leurs espions », « Nos poilus », « Les profiteurs », « Le Kaiser rouge » ou, bien sûr, « Rosalie », autre nom pour désigner la baïonnette. Si l’on suit la thèse d’Olivier Forcade, La Baïonnette aura été encore moins victime de censure que son concurrent direct Le Rire rouge, ce qui souligne sa moindre violence graphique. En même temps, sans atteindre les audaces d’Iribe dans Le Mot, se fait jour au fil des pages une originalité stylistique qui annonce les années folles, en particulier sous les signatures de Georges Barbier ou de Gerda Wegener. Certaines parutions produisent des doubles pages en couleur, élément auquel Le Rire rouge a presque renoncé, à quelques exceptions près. Si les couvertures de La Baïonnette peuvent parfois présenter des similitudes avec ce dernier, en particulier sous le pinceau de Léandre, on peut affirmer qu’il y a un « style Baïonnette », avec la colorisation des motifs ou l’originalité graphique des dos. Cela n’empêche pas le journal d’« emprunter » certains dessins de petits formats à d’autres journaux, sans que l’on sache s’il s’agit là d’un accord ou d’une « légèreté » des dessinateurs ou du rédacteur en chef !

Le Rire rouge est sans doute le plus offensif, le plus dur des journaux satiriques de guerre (parmi les titres de grande diffusion), Félix Juven n’hésitant pas à publier en couverture certains dessins issus du recueil Sans Pardon de Willette, vigoureusement refusées par Le Journal. Cela peut lui valoir quelques ennuis avec la censure, comme certains échoppages relevés ainsi par Olivier Forcade pour un numéro d’avril 1915 : « Le Rire : échoppé 6 images représentant Joffre drogué devant un bureau fermé avec la légende “Les bureaux” et la phrase “Je viendrai à bout des Allemands, jamais des bureaux…” » On note ici qu’il ne s’agit pas d’une couverture.

En résumé, Le Rire rouge forme la somme satirique la plus violente de l’ensemble de la production, moins grivois que La Vie parisienne, moins original que La Baïonnette et beaucoup plus dur que Le Pêle-Mêle : autant d’atouts combinés qui lui permirent de survivre au premier conflit mondial et, redevenu « simple » Rire, de demeurer encore longtemps un des leaders de la production satirique.

La Baïonnette, quant à elle, continue de paraître après la fin de la guerre, pour ne disparaître qu’en 1920, après 250 livraisons. La rareté des premiers et des derniers numéros, déjà très convoités par les collectionneurs, témoigne de la fulgurante montée en puissance d’un titre sans lendemain, en synchronie avec le fameux « bourrage de crânes » dont l’acmé se situe entre 1915 et 1916. Ce désir de collection repose également sur une qualité esthétique particulière. Là où Le Rire rouge propose tout à la fois une rupture éditoriale par la violence de certaines couvertures et une continuité dans ses pages intérieures adaptant l’humour boulevardier à la situation de guerre, La Baïonnette déploie un éventail plus fourni de collaborateurs. Cette sollicitation de nouveaux talents aboutit logiquement à une diversité de styles et une fraicheur artistique unique.

 

Ce texte est la réécriture et la contraction de deux notices initialement parues dans le numéro 18 de la revue Ridiculosa, « Panorama de la presse satirique », EIRIS-UBO, Brest, 4e trimestre 2011, pp. 275-278. Merci à Jean-Claude Gardes d’avoir autorisé cette reprise.