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Facteur et vaguemestre, messagers du trauma de guerre

Paris, 10e arrondissement, les premières femmes facteurs, le 1er juin 1917 (photographie de presse / Agence Rol).
© Gallica/BnF
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Les facteurs et les vaguemestres sont apparus en France pour la première fois au XVIIe, le facteur à Paris dans l’organisation de la Petite Poste en 1653, et, le vaguemestre au sein de la Poste aux armées installée par Louvois, les deux personnages partagent une proximité chronologique initiale qui jette les bases d’une analogie affirmée pendant la Première Guerre mondiale.

Deux personnages hybrides pour une même tâche

En août 1914, le facteur est un fonctionnaire appartenant au puissant ministère des PTT. Il est reconnu des Français puisque depuis 1864, sa tournée est quotidienne dans les campagnes, et même pluriquotidienne dans les plus grandes villes. Près de 35 000 d’entre-deux sillonnent le pays, balisé par 15 000 bureaux de poste et 84 000 boîtes aux lettres. En août 1914, le vaguemestre est un militaire, sous-officier, souvent adjudant ou sergent, affecté à raison d’au moins un par régiment. On en dénombre moins de 1 500, pouvant être secondés par des agents de liaison, placés sous la responsabilité de l’officier payeur du régiment. Tout ce personnel se trouve sous la tutelle de la trésorerie et de la poste dans le grand ensemble de l’intendance aux armées.

Le bureau du payeur est la base d’attache du vaguemestre, le bureau de poste celui du facteur. Suivant un cycle immuable, vaguemestre et facteur quittent chaque matin leur base. En charrette, à dos de mulet, à bicyclette, rarement en automobile, le vaguemestre va chercher les dépêches concernant son régiment et y déposer celles collectées la veille, à la gare de ravitaillement la plus proche. Il revient au bureau du payeur, y trie et classe les plis et colis à distribuer, puis repart vers les cantonnements de troisième, tranchées de la seconde, exceptionnellement de première ligne, pour sa distribution pédestre ou en selle : le vaguemestre circule parmi les compagnies, au sein desquelles il privilégie le regroupement des soldats autour de lui pour une remise collective. Quant au facteur, il déroule sa tournée, en marchant ou pédalant, qui atteint alors en moyenne 32 km en zone rurale, au cours de laquelle il distribue le courrier et relève les boîtes aux lettres situées sur son parcours.

L’analogie est certes marquante, mais le vaguemestre est singulier tel « un indigène populaire au front. Des caractéristiques le distinguent car il tient à la fois le milieu entre un facteur des PTT et un encaisseur de la Banque de France » (...) comme décrit par l’organe officieux des sapeurs du 7e Génie, Le Camouflet, le 1er mai 1916. L’analogie est convaincante si l’on considère que le protecteur des facteurs, Saint-Désiré, est aussi devenu, par extension en 1914, le saint-patron des vaguemestres.

Pour les deux fonctions, le verni d’une aura construite au fil de la guerre a dû être résistant à plusieurs écueils.

Le premier a trait à l’impréparation des vaguemestres à correctement exercer leur tâche postale. Le colonel Gassouin, commissaire du Gouvernement devant la Chambre des députés, décrit en mai 1916 une situation complexe qui dure depuis août 1914 : « nous avons appelé l'attention des chefs de corps sur la nécessité de désigner comme vaguemestres des agents des Postes. Mais le service du vaguemestre n'est pas exclusivement postal ; et quand un bon vaguemestre se rencontre, même s'il n'est pas attaché d'habitude au service des Postes, on hésite à le changer ». Affecter des facteurs aux fonctions de vaguemestre au front, c’est la grande réclamation faite par les autorités politiques et administratives, Alfred Marty en tête en arrivant au grand quartier général, auprès du commandement militaire sur le terrain, pour professionnaliser leur tâche. L’absence d’instruction, la mauvaise formation des vaguemestres ont impliqué trop d’erreurs ou négligences. Par exemple, lors des premiers mois, les lettres pour les soldats tués sont renvoyées directement à leurs familles, qui apprennent ainsi brutalement, par « retour postal » la mauvaise nouvelle. L’opinion publique s’émeut alors de ces dysfonctionnements, imputés à ces agents pourtant difficilement interchangeables, tel que le relèvent en octobre 1916, les Nouvelles de France et Bulletin des Français résidant à l’étranger : « Son poste, c'est la poste. Ses attributions ne sont pas celles d'un postier du temps de paix. Elles sont beaucoup plus étendues. Le vaguemestre est à la fois convoyeur, ambulant, percepteur, payeur, préposé au tri, chargé des colis postaux; il reçoit les souscriptions aux emprunts nationaux ; à l'occasion il est facteur. (...) ».

Le second écueil concerne le corps des facteurs. Amputé d’1/7e de ses effectifs lors de la première vague d’appel sous les drapeaux en août 1914, il se trouve affaibli en nombre mais aussi en compétences professionnelles, que les remplaçantes n’acquerront pas de sitôt. En effet, dès janvier 1915, l’appel à l’auxiliariat temporaire permet à quelques femmes, 120 à 150 dans la capitale et moins d’un millier au total affecté uniquement dans les grandes villes, de combler comme elles peuvent, certains des rangs vidés chez les facteurs urbains. La revue Lecture pour tous, à l’été 1917, décrit le labeur physique de l’une d’elles à Paris : « Toute rouge sous l’ardent soleil de juin, elle s’épongeait le visage de temps en temps, soulevait son fardeau qui semblait lui arracher l’épaule. Cette factrice était une femme d’une trentaine d’années à peine, avec la tête fine et intelligente d’une parisienne mais attristée par des chagrins récents et les soucis de la guerre ». De plus, par un arrêté d’octobre 1915, l’administration accorde aux veuves et orphelines de guerre une dérogation d’âge jusqu’à 30 ans, au lieu de 25, pour un emploi prioritaire1. Au sein de la branche postale, elles deviennent releveuses de boîtes aux lettres, factrices, trieuses ou boulistes pour le service de la poste pneumatique.

Front et arrière impatients

Comme on peut le lire dans la rédaction de 1918 reproduite ci-dessous, pour un élève passant le certificat d'étude « le meilleur moment du jour [pour le soldat au front] est celui où le vaguemestre paraît avec son paquet de missives à distribuer ».

« Quel est, à votre avis, le meilleur moment de la journée : Pour le soldat aux tranchées ? Pour la famille ? Qui a au front un être cher ? Quel est-il pour vous-même ? (Sujet de rédaction pour le certificat d'études primaires, Mortcerf, Seine-et-Marne, 1916)

En ce triste temps où toutes nos heures sont absorbées par l'unique-pensée de la guerre, peut-il encore y avoir de bons moments pour nous, pour le combattant serré dans les tranchées, pour la famille qui a au front un être cher, et pour moi-même ? Oui. Et d'abord, pour le soldat aux tranchées, j'imagine que le meilleur moment du jour est celui où le vaguemestre paraît avec son paquet de missives à distribuer. Peut-être y-a-t-il une lettre pour lui ? Oh ! Comme, d'avance, l'espoir de recevoir des nouvelles des siens doit faire battre son cœur de satisfaction ! Il est vrai que lorsque la lettre attendue n'arrive pas, ce moment est suivi d'une amère déception. Mais quand il y a un pli pour lui, quelle joie, quelle ivresse, quelle douce émotion goûte le soldat à lire, à dévorer les lignes qui lui sont adressées et lui disent comment on va chez lui, chez tous ceux qu'il aime! Et comme son courage doit en être renouvelé ! Assurément, la distribution du courrier est bien pour lui le meilleur moment du jour.

Pareillement pour la famille qui a au front un père, un fils, un être chéri, le meilleur moment du jour n'est-il pas celui où l'on guette le passage du facteur dans la douce attente d'une lettre ? Car la famille vit dans une continuelle angoisse sur le sort de l'absent bien-aimé qui court de si gros dangers à la guerre. Elle voudrait tant être rassurée et apprendre qu'il est vivant, qu'il ne souffre pas, qu'il n'est pas blessé, qu'il est toujours bien portant et plein de courage ! Oui, l'heure où le facteur passe et apporte une lettre du front est bien également pour la famille le meilleur moment de la journée.

Et quel est-il, ce moment-là, pour moi qui ai mon père au front ? Ah! Sans doute, il m'est bien doux aussi le moment où nous recevons de ses nouvelles, bien doux également l'instant que j'emploie, chaque semaine, à lui écrire, pour lui parler de la maison et de chacun de nous. Mais pour mon cœur de fils, le meilleur moment est encore celui que je consacre, chaque soir, dans toute la ferveur de mon âme, à prier pour que le ciel protège mon bien-aimé papa et m'accorde le bonheur de le revoir sain et sauf après la victoire ! 

Malgré les soucis d’organisation – l’impréparation professionnel parmi les vaguemestres et l’affaiblissement des effectifs au sein des facteurs-, et malgré l’alourdissement de la tâche à assumer par chacun, vaguemestre et facteur ont très largement été les protagonistes d’une vision positive de « l’attente ».

L’école et la famille. Journal d’éducation, d’instruction et de récréation, 1er janvier 1918

À un rythme commun, quotidiennement au moins, la tournée des deux agents rythme la journée des Français. À l’arrière, les femmes l’attendent aux fenêtres et bas des immeubles des villes. À la campagne, on le guette au milieu des champs ou à l’entrée des villages. « Ecrivez-nous vite ! Voyez comme nous attendons le facteur » est la supplique faite par les femmes aux hommes du front, par une célèbre carte postale du temps.

Au front, les soldats ont érigé le passage du vaguemestre comme un des cinq piliers de leur quotidien avec le réveil, le frichti, la corvée et la relève. Le journal Le Front, exclusivement rédigé par les poilus de l’avant, décrit le 1er janvier 1916 cette scrutation teintée d’impatience bienveillante : « Le soleil s’incline à l’horizon. Dans la tranchée, la soupe du soir vient d’être mangée et les poilus devisant et fumant se reposent des travaux de la journée. Vers le boyau qui vient de l’arrière, les regards se tournent fréquemment et chaque bruit de pas dans cette direction modère les voix et retient l’attention. Enfin, voici qu’apparaît au dernier coude du boyau, un caporal que charge lourdement un sac de toile et ficelé. Brusquement la conversation est suspendue, les yeux s’illuminent et, comme sur un ordre, chacun se lève pour laisser le chemin libre au nouvel arrivant, auquel tous emboîtent le pas. C’est lui le visiteur attendu : c’est le vaguemestre de la compagnie (...) ». Vécu comme un soulagement, un moment de légèreté dans la grisaille, le passage du vaguemestre relève du rituel : celui de la liaison par la pensée avec l’arrière. C’est d’ailleurs parce que des vaguemestres zélés ont fait remonter via la hiérarchie militaire, le constat d’un  fort isolement de poilus ne recevant ni lettres ni paquets pendant les premiers mois de guerre, qu’ont été créées les marraines de guerre en janvier 1915. Ces femmes dévouées, par leur correspondance entretenue avec les soldats sans liens amicaux ou familiaux, devaient les faire sentir aussi aimés et chéris que leurs camarades.

À chacun sa bravoure, les deux agents, civil et militaire, ont payé le prix de leur dévouement à assurer le fait que la « lettre passe coûte que coûte ». 37 agents des PTT trouvent la mort en fonction pendant le conflit. Les facteurs de Reims sont même cités comme exemplaires, pour avoir, pendant le bombardement de l’automne 1914, poursuivi leur tournée. Le journal corporatiste Le Réveil Postal, relate le 27 avril 1919, la conduite remarquable du postier Martel assidu à la tâche, malgré la guerre autour : « On nous signale la belle conduite, pendant les heures critiques, d’un modeste fonctionnaire, Henri Martel, facteur des Postes à Saint-Venant (Pas-de-Calais). Jamais, à aucun moment et sous les bombardements les plus intenses, il n’interrompit son service. En avril 1918, à l’évacuation, il resta à son poste et quelques jours plus tard, par dévouement, il rétablissait le service dans les communes de Busnes, Robercq, Montbernenchon, Calonne-sur-La-Lys, Lestrem, Saint-Floris, Haverskerque, Saint-Venant, à la satisfaction des habitants privés jusqu’alors de toute correspondance. A défaut de témoignage officiel de satisfaction, nous sommes heureux d’adresser nos sincères félicitations au camarade Martel ». En octobre 1918, le même journal fait le bilan sur les postiers du Pas de Calais, dont plusieurs ont été blessés par des éclats d’obus et trois ont tués dans l’exercice de leurs fonctions.

Sur le front, le vaguemestre ne s’expose qu’exceptionnellement dans les tranchées de première ligne, à l’occasion d’une distribution à vocation « stimulante » pour la troupe, ordonnée par le commandement. Il arrive que certains le paient de leur vie, comme l’annonce la Revue normande de la guerre datée de décembre 1915, au sujet du sergent vaguemestre François Berger, « tué par un éclat d'obus en venant apporter la correspondance aux combattants ».

Globalement, facteur et vaguemestre ont en commun de partager une très franche popularité. Au front, difficile de trouver un vaguemestre à accabler ou qui ne fasse pas l’unanimité parmi les rangs de ses congénères soldats. « Il est presque aussi populaire que le cuistot. Si ce dernier donne la pâture au ventre, le vaguemestre, lui, apporte la manne du cœur et de l'esprit. (...) Le vaguemestre, mais c'est un peu, et tour à tour, la maman, la fiancée, le frère ou la soeur, le petit chérubin laissé à la maison, l'ami très cher pour lequel on tremble. Il est le clocher, le champ, le foyer, ensemble tous les souvenirs et tous les espoirs (...) Brave cœur et bon soldat ! », clame Le Canard Poilu, journal du front, hebdomadaire, torsif, et antiboche, dans son édition du 7 juillet 1915.

À l’arrière, l’image du facteur, à tout le moins dans sa version paternaliste et âgée, ou bien maternelle car féminisée, ne souffre d’aucune aspérité. Au pire, on le châtie bien, puisqu’on l’aime bien. Comme dans la correspondance de la famille Résal, ou celui-ci est décrit comme  « tellement paresseux » en novembre 1914 dans une lettre de Cherifa à sa mère Julie, ou bien « chevalier sauveur » dans un courrier de Meriem à son frère Paul en septembre 1918. Le court-métrage Noël de guerre, daté de 1916, fait l’éloge d’un vieux facteur, père et grand-père, intermédiaire au bonheur, pour faire se réaliser les vœux contenus dans la lettre au Petit Jésus, d’un enfant pauvre, sans espoir de cadeau.

Cette parabole du milieu de la guerre est la bienvenue pour évoque le jugement des contemporains sur les deux messagers de l’époque. Et une fois la paix revenue, le vaguemestre démobilisé, c’est d’ailleurs au facteur de voir rejaillir sur lui seul, l’accumulation de cette sympathie construite par les deux fonctions pendant ces longs mois douloureux. Et d’ouvrir ainsi le temps glorieux d’un XXe siècle de popularité immense pour ce fonctionnaire définitivement mis au pinacle par Jacques Tati dans les années 1940.

 

Notes

1 Peggy Bette, « De l’emploi prioritaire à l’emploi réservé : l’emploi des veuves de guerre aux PTT entre 1914 et 1939 », Les Cahiers de la FNARH, n°105, 2007.