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1959 : le retour aux vérités des combattants

André Ducasse, Jacques Meyer et Gabriel Perreux, Vie et Mort des Français 1914-1918. Couverture.
© D.R.
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Quarante ans après la fin de la Première Guerre mondiale, Hachette publiait Vie et Mort des Français, un livre qui racontait l’histoire de 1914-1918 en donnant une large place aux témoins. Les trois auteurs (André Ducasse, Jacques Meyer, Gabriel Perreux), s’ils n’étaient pas des historiens professionnels, faisaient cependant partie des anciens élèves de l’École normale supérieure et des agrégés de l’Université. Et ils avaient combattu pendant la Grande Guerre, ainsi que leur préfacier, Maurice Genevoix, de l’Académie française, lui-même auteur d’un précieux témoignage sans cesse réédité.

Dans le livre, apparait la dimension de révolte de la génération du feu contre les légendes malfaisantes et les idées reçues, contre les historiens de « l’héroïsme » ou contre les livres d’histoire qui ignorent les hommes. Déjà, dans l’entre-deux-guerres, Jacques Meyer avait donné son témoignage personnel aux éditions Albin Michel en 1928 (La Biffe) et 1931 (La guerre, mon vieux) ; André Ducasse avait écrit dans la revue Libres Propos (février 1930) une défense enthousiaste et solidement argumentée de Témoins de Jean Norton Cru, soulignant la probité, la finesse et la fermeté de sa méthode ; dans le même esprit, Ducasse avait publié chez Flammarion (1932) une anthologie de témoignages, sous le titre La Guerre racontée par les combattants, annoncée ainsi : « Si l’on veut que les générations futures ne s’en tiennent point à un "maquillage sans vergogne", il est temps de réagir, de revenir aux meilleurs historiens de la guerre : les combattants. »

Passée la période d’hégémonie de la seconde guerre mondiale dans l’édition, le livre de 1959 entendait réaliser cette ambition sans s’interdire d’exprimer de virulentes critiques. On n’hésite pas à condamner certains chefs peu soucieux d’économiser les vies humaines, ignorants des réalités des premières lignes parce qu’ils ne s’en approchaient pas. On souligne la méfiance des soldats pour l’imprimé, pour une presse qui s’est déshonorée, le rejet du bourrage de crâne, le mépris pour ceux qui font profession de patriotisme « avec la peau des autres ». On relève que les chefs ne peuvent pas connaitre l’état d’esprit des soldats car ceux-ci ne se livrent pas devant leurs supérieurs. N’en faisons cependant pas un livre de contestation systématique. Les combattants survivants restent conscients d’avoir accompli avec courage une œuvre surhumaine. Les mutineries de 1917 n’occupent que deux pages. Le deuil n’est pas oublié, pas plus que les épreuves subies par les civils dans les régions occupées.

Le grand succès du livre tient à l’accueil des anciens combattants de 14-18 encore nombreux en 1959, et à ce que le public commençait à être sensible à la dimension humaine de l’histoire. Si bien que les éditions Hachette demandèrent à deux des auteurs de participer à la collection « La Vie quotidienne » avec des volumes sur les soldats (Jacques Meyer) et sur les civils (Gabriel Perreux) de la Grande Guerre. C’était en 1966, au cœur du cinquantenaire de la Première Guerre mondiale.

André Ducasse, Jacques Meyer et Gabriel Perreux, Vie et Mort des Français 1914-1918, présentation de Maurice Genevoix, Paris, Hachette, 1959, 512 p.

Article extrait du supplément 4 du Monde « Le Journal du Centenaire », 12 mai 2014.