Espace scientifique > Pays Belligerants > Retour sur 1917, "l'année terrible" de la Grande Guerre

Retour sur 1917, "l'année terrible" de la Grande Guerre

Soldats britanniques travaillant sur une voie ferrée, Crête de Vimy
© gallica.bnf.fr - Bibliothèque nationale de France
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Rédigée par le professeur Robert Frank à la demande du conseil scientifique de la Mission du Centenaire de la Première Guerre Mondiale, la note ci-dessous décrit l'importance tantôt historique, tantôt mémorielle des évènements qui ont marqué l'année 1917.

Les évènements de l’année 1917 ont une portée historique considérable au point d’en faire, c’est bien connu, le tournant de la Grande Guerre. Bien plus, certains d’entre eux contribuent à façonner le XXe siècle. Mais, il faut en être conscient, les traces qu’ils impriment dans la mémoire ne sont pas nécessairement proportionnelles à leur importance dans l’histoire. Les mutineries de 1917 par exemple ont fini par laisser une empreinte mémorielle profonde en France. Elles seront évoquées dans le cycle remémoratif de 2017. Pourtant, elles n’ont changé ni  le cours de la guerre ni le cours du siècle, si on les compare à d’autres faits majeurs de cette « année terrible ».

Batailles terrestres

Les batailles terrestres de 1917 ont des caractéristiques communes : préparées pour briser enfin les lignes ennemies, elles ne sont pas décisives au plan stratégique ou tactique. Et, leurs conséquences politiques et sociales sont considérables, car nombre de ces offensives paraissent inutilement sanglantes après deux ans et demi de combats intenses. C’est le cas, à partir du 16 avril de l’offensive Nivelle au Chemin des Dames et sur les Monts de Champagne (il convient de ne pas oublier ces derniers) qui contribue, en partie seulement, au déclenchement des mutineries (lire à ce propos la note d’André Loez). Mais l’armée française n’est pas seule en cause et il serait bon que les commémorations françaises de 2017 n’omettent pas les sacrifices des autres armées. La bataille de Vimy (9-12 avril) est un événement fondateur de l’identité nationale canadienne. Celle de Passchendaele (ou troisième bataille d’Ypres) entre fin juillet et novembre est une des plus meurtrières de la guerre avec 250 000 pertes (morts et blessés) chez les Britanniques, 15 000 chez les Canadiens, 220 000 chez les Allemands. L’offensive italienne sur le plateau de Bainsizza en août-septembre se termine par un bain de sang. Puis, la bataille de Caporetto en octobre-novembre est une défaite italienne retentissante qui déstabilise l’Italie, sa société, son armée, mais sans réel changement d’équilibre stratégique en faveur des Austro-Allemands. Une exception : la victoire de ces derniers sur le front de l’Est en juillet, avait été au contraire déterminante, puisqu’ils avaient cassé l’offensive Kerenski et infligé aux Russes un désastre militaire qui désorganise de fond en comble leurs armées et le nouveau régime issu de la révolution de « février ».

Batailles maritimes

Les batailles en mer sont moins sanglantes mais décisives en 1917. La bataille du Jutland de la fin  mai 1916 avait confirmé l’incapacité de la marine de surface allemande face à la supériorité de la marine britannique même si celle-ci avait subi des pertes plus importantes dans cet affrontement naval. Au blocus maritime infligé par la Grande-Bretagne qui provoque de graves pénuries, préjudiciables à ses industries de guerre, à son ravitaillement et au moral de sa population, l’Allemagne répond par l’attaque des navires de commerce par ses sous-marins. En janvier 1917, elle décrète même « la guerre sous-marine à outrance » dont les premiers succès sont indéniables. En avril, plus de 860 000 tonnes de bâtiments marchands sont envoyés par le fond. Après les empires centraux, les alliés connaissent donc à leur tour de sérieux problèmes de ravitaillement. Mais, le Royaume-Uni, avec l’aide des Américains, gagnent cette bataille de l’Atlantique en organisant des convois pour protéger les navires civils. Les pertes tombent à 400 000 tonnes en décembre et à 300 000 au début de l’année suivante. La dissymétrie est rétablie : les pénuries frappent plus durement l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie que la France ou la Grande-Bretagne. Surtout, même si les Allemands en ont mesuré le risque, la guerre sous-marine provoque l’entrée en guerre des Etats-Unis contre eux.

Lassitude et "fatigue des peuples"

La « fatigue des peuples » (Pierre Renouvin) est la grande caractéristique de l’année 1917. L’arrière aussi est affecté par un fort sentiment de dépression. Cette lassitude se manifeste par des grèves, des mouvements sociaux de plus ou moins grande envergure, en Grande-Bretagne, en France en Italie, et par des troubles plus graves là où les pénuries sont les plus sévères : des émeutes de la faim éclatent en Allemagne sur l’initiative de femmes désespérées de trouver boutique vide ; de même en Autriche et en Russie, toutes deux épuisées. Partout, sauf dans ce dernier pays cité, la situation se stabilise : les soldats et les sociétés « tiennent » finalement. Il convient de ne pas sous-estimer cependant les effets à plus long terme, ici ou là, de cette première conscientisation de masse des violences et des souffrances de guerre. La faille de 1917, même recouverte, a pu s’ouvrir à nouveau sous le coup des rejeux de mémoire : comme par exemple le syndrome de Caporetto qui, inaugurant une période de « quatre années rouges », a sapé le régime libéral italien, car les promesses de réformes sociales faites après cette cruelle bataille, pour que la population « tienne », n’avaient pas été honorées.

Efforts de paix

Les tentatives de paix, nombreuses en 1917, échouent, mais l’idée d’une paix durable après la guerre, garantie par une organisation internationale, progresse très nettement dans les esprits. Le projet de « société des nations » souvent proposé par Léon Bourgeois entre 1899 et 1909, pris à son compte par le président américain Wilson en mai 1916, est porté par tout un mouvement en sa faveur en 1917, principalement aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France. En juin, le gouvernement français, jusqu’alors réticent, le fait adopter sans grand débat dans l’opinion par la Chambre des députés, comme un de ses buts de la victoire future, en témoignage de la nouvelle solidarité avec l’Amérique, et ce, six mois avant que Wilson ne le consacre avec éclat dans le dernier de ses célèbres 14 points.

Révolutions russes

Les deux révolutions russes sont évidemment le fait majeur, dont les conséquences sont actives pour plus de sept décennies. Pourtant, elles révèlent l’exception de la Russie, seul État où la fatigue des peuples de 1917 débouche sur une situation révolutionnaire. Celle de « février » (8-23 mars de notre calendrier grégorien) met fin au tsarisme, puis celle d’« octobre » (6-8 novembre), en donnant le pouvoir aux bolcheviks, conduits par Lénine, détruit la jeune République démocratique issue de la première révolution. La naissance du communisme soviétique ouvre, selon les expressions d’Eric Hobsbawn, « l’âge des extrêmes » ou  le « court XXe siècle » jusqu’à la chute de l’URSS en 1991, une période de choc des idéologies et d’espérances contraires avec son cortège de violences, de tensions développées par les totalitarismes, la seconde guerre mondiale et la guerre froide. Il est rare qu’un événement ayant une telle portée dans la durée soit né d’une façon aussi circonstancielle : il n’est pas sûr qu’il aurait pu avoir lieu sans la Grande Guerre, sans le concours de la conjoncture tragique de l’année 1917, bien utilisé par le volontarisme des bolcheviks.

Intervention américaine

L’entrée en guerre des États-Unis en avril, entre les deux révolutions russes, constitue l’autre événement fondamental, avec des conséquences à court et à long terme. Elle change d’abord le rapport des forces en faveur de l’Entente. Combinée avec la défection russe qui, après la « révolution d’Octobre », paraît redistribuer les cartes, elle transforme dans les deux camps la façon de faire et de conduire la guerre.  Le Reich, qui a maintenant la possibilité de masser ses troupes sur le front occidental, entend précipiter les événements en y préparant une grande offensive qu’il espère décisive – elle sera lancée en mars 1918 – avant l’arrivée massive des soldats américains. À l’inverse, les grandes puissances alliées européennes, maintenant toutes démocratiques après les bouleversements en Russie, comprennent désormais qu’elles ont la capacité de « tenir » longtemps : recevant dès le printemps 1917 de très larges crédits par les États-Unis, elles puisent dans leurs richesses en même temps qu’elles se font aider par leurs marines de guerre et de commerce dans l’importante bataille de l’Atlantique. Même si elles s’inquiètent de la lenteur de leurs amis du Nouveau monde à devenir opérationnels sur le front, elles savent pouvoir compter dans quelques mois sur leur renfort qui leur donnera une nette supériorité en hommes et en matériels ; elles espèrent beaucoup aussi de la production d’une nouvelle arme. « J’attends les chars et les Américains » : la célèbre phrase du général Pétain en décembre 1917 illustre l’intérêt des démocraties à ne pas brusquer les choses. Quant à l’effet durable de l’entrée en guerre de l’Amérique, c’est le gain de sa suprématie commerciale, maritime, financière et culturelle qui s’ajoute à la prépondérance industrielle acquise dans les années 1890 ; c’est son implication dans les affaires du monde qui, bien qu’elle soit moindre de 1921 à 1941, ouvre un long XXe siècle américain.

Mondialisation du conflit

La mondialisation de la Grande Guerre s’amplifie. À la suite des États-Unis, de nouveaux pays entrent en guerre du côté de l’Entente : le Panama et Cuba en avril, la Grèce en juillet après la fin de son « schisme national » (la partie du territoire contrôlée par Venizelos l’était déjà en 1916), le Brésil en octobre, la Chine en août.  Cette dernière, qui avait déjà envoyé des travailleurs en Grande-Bretagne et dans le nord de la France (140 000), n’est pas récompensée pour ces actes après la guerre, alors que le Japon héritera des droits allemands sur la province du Shandong, du moins jusqu’en 1922.  Les Chinois, humiliés, éprouvent pour longtemps une frustration profonde.

Révolte arabe et cause sioniste

La vieille question d’Orient change de configuration avec la déclaration Balfour. Déjà, en 1916, commence la révolte arabe contre les autorités turques, encouragée par les Britanniques ; la même année, le Royaume-Uni et la France signent  les accords Sykes-Picot qui prévoient, après la guerre, la fin de la tutelle ottomane sur les provinces arabes et le partage de ces dernières entre les deux puissances sous la forme de zones d’influence. En 1917, l’événement important est la lettre publique adressée le 2 novembre par le secrétaire britannique aux Affaires étrangères, Arthur Balfour, à Lord Rothschild, annonçant que son gouvernement « envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif ». Déjà Jules Cambon, secrétaire général du ministère français des Affaires étrangères, avait assuré  dans une déclaration, le 4 juin, « la sympathie » de la France à la cause sioniste, c’est-à-dire au projet « de colonisation israélite en Palestine ». Pendant ce temps, la révolte arabe gagne du terrain : en juin 1917, Fayçal, s’empare du port d’Aqaba. Le 31 octobre, le général britannique Allenby emporte sur les troupes germano-ottomanes la bataille de Beer-Sheva et entre à Jérusalem, le 9 décembre. Une nouvelle histoire commence à se jouer au Moyen-Orient.

1917 et le grand champ des possibles

Si nombre de ces événements de 1917 paraissent constituer la matrice du XXe siècle, tout n’est cependant pas écrit d’avance. Il convient de se garder de toute illusion rétrospective ou téléologique : il a fallu d’autres événements pour confirmer l’enracinement du communisme soviétique, la prépondérance américaine ou les nouvelles dynamiques des conflits moyen-orientaux. Néanmoins, l’année 1917 a ouvert le grand champ des possibles.

Comment commémorer l'année 1917 ?

Ce qui est historique  n’est pas toujours aisément commémorable. À l’inverse, ce qui est aisément commémorable ne produit pas spontanément un savoir historique. Il serait bon de résoudre cette double difficulté en établissant un pont entre mémoire officielle et mémoire savante. En apparence, l’entrée en guerre des États-Unis est facile à commémorer, avec les Américains. Le but serait cependant manqué si la commémoration se limitait à une « célébration » fondée sur l’émotion, sans recours à une explication distanciée de l’événement. La commémoration du Chemin des Dames ou des Monts de Champagne pourrait paraître plus difficile, tant la mémoire de ce désastre militaire est liée à l’affaire sensible des mutineries, même si le lien entre celles-ci et l’offensive Nivelle est plus distendu qu’on ne l’a longtemps cru. Mais, la difficulté ne doit pas être exagérée, si l’on replace ces faits dans un contexte historique large. Le centenaire de 1917 est en effet l’occasion de dire que ces manifestations n’étaient pas limitées au territoire de la France, que des mutineries, souvent très violentes, ont eu lieu aussi dans d’autres armées (russe, ottomane, allemande, italienne) et que la lassitude des soldats et des peuples en guerre était alors générale. Voilà bien une opportunité de faire comprendre concrètement les réalités sociales mais aussi politiques de cette guerre, au quotidien, au front, à l’arrière et à une échelle continentale. Quant aux révolutions russes, comment les responsables politiques français pourraient-ils les commémorer avec les acteurs russes actuels ? comment d’autre part se « remémorer  ensemble » des faits dont la mémoire produit de la division ? Là encore, leur évocation trouve sa pertinence si l’émotion mémorielle est accompagnée de réflexion historique et, d’une façon générale, les remémorations donneront du sens à tous ces événements si elles les mettent en perspective dans leur dimension mondiale. Le centenaire de l’année 1917 devrait susciter ce double exercice d’historicisation et de globalisation.