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L’entrée en guerre des engagés volontaires irlandais

Volontaires irlandais à Clonmahon co. Meath, 1914 (photographie de presse / Agence Rol).
© Gallica/BnF
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Au début du vingtième siècle, la société irlandaise se déchire entre les partisans d’un État autonome et les unionistes majoritairement implantés dans le nord du pays.

Les élections législatives britanniques de 1910 accentuent cette division. Alors que les conservateurs et les libéraux se retrouvent à égalité, Herbert Asquith est contraint de s’allier aux quatre-vingt-quatre députés irlandais qui siègent à Westminster afin d’obtenir une majorité au parlement. En échange de son soutien politique, le candidat libéral promet à John Redmond, le représentant du Parti Parlementaire irlandais, d’œuvrer pour que l’Irlande obtienne le statut de Home Rule, projet politique envisageant de donner une certaine autonomie à l’Irlande tout en la maintenant sous la tutelle de l’Empire. En dehors de la possibilité pour le peuple irlandais de gérer ses propres affaires internes, les questions de défense et de politique extérieure relèveraient toujours de Westminster. Plus important encore, la politique économique de l’île se déciderait toujours à Londres.

Les élections remportées, le Premier Ministre britannique fait voter en 1911 le Parliament Act, dernier obstacle au Home Rule, qui empêche la Chambre Haute d’opposer son veto plus de trois fois à une même proposition de loi. Ainsi, lorsque le Home Rule revient pour la troisième fois devant le parlement britannique en 1912, la Chambre des Lords, qui s’était déjà opposée par deux fois à ce projet en 1886 et 1893, ne dispose plus de son veto suspensif et ne peut bloquer une nouvelle fois le projet d’autonomie.

Soucieux de remporter les élections, Sir Asquith négocie alors l’avenir de l’île dans les couloirs de Westminster sans tenir compte des intérêts des loyalistes d’Ulster. Fidèles au gouvernement britannique depuis l’Acte d’Union de 1801, les unionistes du nord s’indignent de cette manœuvre politicienne. Alors que le Parliament Act éveille l’espoir des fervents nationalistes, la restriction du droit de veto des Lords révolte les loyalistes. C’est ainsi que le 28 septembre 1912, plus de 400 000 unionistes signent l’Ulster’s Solemn League and Covenant et jurent de s’opposer par tous les moyens possibles à l’établissement d’un parlement autonome à Dublin. En janvier 1913, les partisans britanniques lèvent l’Ulster Volunteer Force (UVF), une milice armée qui résisterait à toute tentative visant à sortir l’Ulster du Royaume-Uni. La province du nord entendait non seulement garder sa place au sein de l’Empire mais envisageait également de se soulever contre le gouvernement britannique si celui-ci décidait d’imposer cette forme modeste d’autonomie à l’île toute entière. L’insoumission du nord faisait désormais obstacle au projet nationaliste.

La résistance armée de la province unioniste indigne les partisans du Home Rule qui décident aussitôt de se mobiliser. Le 25 novembre 1913 naît l’Irish Volunteer Force, un corps armé de volontaires nationalistes prêts à s’opposer militairement aux forces insurrectionnelles unionistes.

1914 ou la menace de la guerre civile irlandaise

En juillet 1914, quelques jours avant que n’éclate la Première Guerre mondiale, 182 000 volontaires nationalistes et 85 000 volontaires unionistes se préparent à une guerre civile sur le territoire irlandais. L’entrée de la Grande-Bretagne dans le premier conflit mondial, le 4 août 1914, et la décision des autorités britanniques de reporter l’application du Home Rule après la guerre, font avorter la guerre civile sur le point d’éclater en Irlande.

La crise politique conduit à l’engagement de milliers de volontaires irlandais dans le conflit. Elle oblige les parlementaires à soutenir l’Angleterre dans sa lutte contre l’Allemagne afin d’assurer la mise en place du Home Rule une fois la guerre terminée. Pour la première fois depuis l’Acte d’Union de 1801, les députés nationalistes décident de soutenir militairement la Grande-Bretagne dans sa lutte. Le premier conflit mondial provoque ainsi une rupture avec la ligne politique traditionnelle des élites nationalistes irlandaises. Néanmoins, si les parlementaires nationalistes soutiennent dès le début des hostilités la position de l’Angleterre, leur discours évolue sensiblement entre août et septembre 1914.

En août 1914, John Redmond militait pour que les recrues défendent exclusivement le territoire national. Le représentant du Parti Parlementaire irlandais cherchait ainsi à lever une force de défense intérieure, ce qui permettrait au gouvernement britannique de retirer ses troupes du pays et de remettre la défense de l’île à un corps d’armée exclusivement composé de volontaires irlandais. Initialement, les engagés devaient assurer la sécurité du territoire dans l’éventualité d’une invasion allemande. En aucun cas il n’était question de les envoyer combattre les puissances de l’Axe en France ou dans les Dardanelles.

La victoire diplomatique que représente la signature du Home Rule constitue bientôt une contrainte obligeant John Redmond à militer pour l’envoi de volontaires sur les champs de bataille. En septembre 1914, confronté au refus du Premier Ministre britannique d’implanter le Home Rule avant la fin du conflit, John Redmond n’a d’autres choix que de se plier aux demandes de Londres. Les élites parlementaires nationalistes espéraient ainsi arracher le Home Rule dans les tranchées de la Somme et de Gallipoli.

Alors que John Redmond exhorte le peuple irlandais à soutenir la Grande-Bretagne, Sir Edward Carson, chef de file de l’opposition unioniste au Home Rule, lance un appel à tous les fidèles de la Couronne pour défendre l’Empire britannique. Les unionistes espèrent s’opposer à l’instauration d’un parlement à Dublin auquel Belfast devrait prêter allégeance. Leur engagement constitue un  acte de civisme et d’appartenance nationale qui renforce l’identité « britannique » des recrues et s’érige comme un gage de loyauté envers la mère patrie, l’Angleterre.

Le vote du Home Rule détermine l’engagement des fervents volontaires nationalistes et unionistes et muselle les représentants des deux communautés irlandaises. John Redmond ne pouvait plus espérer lever une brigade qui se contenterait de garder les côtes de l’île. Pour Sir Edward Carson, il apparaissait désormais impératif que les enfants de l’Ulster partent pour le continent pour combattre une éventuelle autonomie de l’Irlande. Le gouvernement britannique venait d’opérer un véritable coup de maître diplomatique en parvenant à différer la guerre civile tout en garantissant une mobilisation importante.

Motivations et attentes des engagés volontaires irlandais

Au désir de se battre pour des convictions politiques et idéologiques viennent s’ajouter des considérations personnelles. Les spasmes politiques qui secouent l’île depuis plusieurs années ne permettent pas d’expliquer dans toute leur complexité les attentes des 134 202 volontaires irlandais.

La guerre, c’est aussi la possibilité de vivre une expérience hors du commun. Le conflit se présente alors comme une échappatoire à l’ennui et une expérience initiatique pour les jeunes hommes dans la force de l’âge. Découvrir de nouveaux pays, de nouvelles cultures, de nouveaux peuples et aussi devenir un homme en se confrontant à l’inconnu. L’avenir politique du pays importe peu. Animés par une vision romantique de la guerre, beaucoup sont fascinés par le conflit. Or, très peu s’attendaient en effet à vivre dans la boue des tranchées, au milieu de cadavres en décomposition. La puissance de destruction des obus, le démembrement des corps, les lambeaux de chair éparpillés sur les champs de bataille ; toute cette réalité de la guerre leur échappait totalement.

Des considérations économiques entrent aussi en compte dans l’engagement des volontaires. À la veille de la Première Guerre mondiale, l’Irlande détient le triste record de mortalité des îles britanniques avec 16.3 décès pour 1000 habitants, contre 15.5 en Écosse et 14.0 au Pays-de-Galles. 25% de la population de la capitale s’entasse dans des taudis d’une seule pièce occupés par plus de quatre personnes. La guerre pousse les plus infortunés à prendre l’uniforme britannique et ce, quelles que soient leurs orientations politiques et idéologiques. Afin de s’assurer une solde leur permettant de subvenir aux besoins de leurs proches, ouvriers agricoles, travailleurs sans qualification, ou marginaux ne sachant ni lire ni écrire, se portent volontaire pour l’effort de guerre. Sir Francis Vane, qui recrute pour le 9ème bataillon des Royal Munster Fusiliers, se souvient de ces centaines de fermiers amaigris qui, accompagnés de leurs fils, viennent s’engager dans l’Armée dès le début des hostilités. Les sergents recruteurs arpentent les zones délaissées de l’île et les périphéries urbaines où s’entassent les plus démunis. Des taudis sortent des corps décharnés au regard livide et affamé. C’est dans l’antre de la misère que les représentants de l’armée britannique entendent également mobiliser le plus grand nombre de recrues.

Qu’elles soient idéologiques ou matérielles, ces motivations ne permettent cependant pas à l’armée britannique de lever suffisamment de volontaires irlandais. Dès les premières semaines du conflit, les bataillons des 10ème, 16ème et 36ème divisions irlandaises sont en sous-effectif. Les sergents recruteurs se heurtent souvent au refus des jeunes hommes dans la force de l’âge. « Ne nous demandez pas de nous engager pour défendre nos maisons quand la plupart d’entre nous avons des logements dans lesquels même des animaux ne supporteraient pas de vivre » s’entendaient-ils répondre. Ne parvenant pas à recruter suffisamment de volontaires, le gouvernement britannique réfléchit à un moyen de motiver un nombre plus important d’hommes. En 1915, Londres élabore une stratégie plus efficace et promet alors à tous les engagés un logement décent une fois la guerre terminée. Les officiers en poste en Irlande utilisent ces promesses officieuses pour recruter. Le général William Hickie, commandant de la 16ème division irlandaise, assurait à chaque recrue qu’elle recevrait deux hectares de terre ainsi qu’un logement à son retour du front. Le directeur général du recrutement en Irlande,  Sir Henry McLaughlin, déclarait publiquement que tout engagé obtiendrait systématiquement une maison une fois que les armes se seraient tues. Les compensations matérielles s’inscrivent dans une logique de recrutement visant à mobiliser le plus d’hommes possibles pour la guerre tout en palliant le déficit de logements salubres.

D’un autre côté, certains citoyens irlandais, convaincus que la nation irlandaise ne peut rester neutre face à l’invasion de la Belgique, n’hésitent pas à tout quitter pour le front. L’avenir de l’Europe inquiète les classes sociales plus aisées. Les commerçants par exemple répondent en nombre à l’appel. Avocats, notaires, ingénieurs ou médecins se mobilisent également. James Fitzsimon de Thurles, père de huit enfants, entrepreneur dans le bâtiment, part pour les tranchées de la Somme.

Car la Première Guerre mondiale détermine aussi un moment historique pour le pays. Après des semaines de négociations tendues avec les députés irlandais, Londres accepte de lever trois corps d’armée britannique d’appellation irlandaise. L’Irlande entre ainsi en tant que nation dans un conflit mondial. C’est la raison pour laquelle des recrues mettent un point d’honneur à combattre dans l’une des trois divisions qui font la fierté de la nation irlandaise en 1914. Lorsque la guerre éclate, Robert Milne, alors en poste en Argentine, fait partie de ces volontaires qui démissionnent pour rentrer s’engager en Irlande. C’est aussi le choix de Jeremiah Quill qui, policier en Nouvelle-Zélande, quitte son poste pour s’engager dans l’armée britannique. Frank Thorp, gérant d’une fabrique de charpentes au Canada, part lui aussi rejoindre son pays d’origine.

Défendre l’avenir de la nation irlandaise, que cet avenir soit ou non lié au Royaume-Uni, obtenir enfin un logement décent dans lequel on reviendra vivre avec sa femme et ses enfants, percevoir une solde suffisante pour subvenir à ses besoins ou contrer le militarisme allemand sont autant de motivations et d’attentes qui animent les volontaires. Sans oublier l’influence des proches, des camarades. La mobilisation prend souvent une dimension familiale. Les engagés irlandais ne partent généralement pas seuls. Leur décision rejoint très souvent celle d’un membre de leur famille. Les deux fils de William Wolfe quittent le domicile familial en 1914 tandis que les trois frères d’Henry Ginn partent ensemble pour le front cette même année. Parfois, ce sont presque des familles entières qui se mobilisent comme la famille de Patrick Flynn. Lorsque les hostilités éclatent, lui et  ses sept frères s’engagent dans l’armée britannique.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, certains combattants envisagent également le conflit comme une préparation militaire. En effet, quelques volontaires cherchent ainsi à acquérir une formation militaire pour, un jour peut-être, défaire l’armée britannique sur le sol irlandais. Ces volontaires agissent là comme de véritables transfuges qui, quelques années plus tard, viendront grossir les rangs de l’Armée Républicaine irlandaise pour défaire l’armée dans laquelle ils avaient combattu quelques années auparavant. Mais encore leur fallait-il sortir vivant du confit.