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L’engagement militaire indien pendant la Grande Guerre

Travailleurs militaires de l’Indian Labour Corps dans la Somme en 1917
© Coll. National Army Museum n°102888
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Lors de la Première Guerre mondiale, l'Inde entre en guerre contre l'Allemagne sur décision du vice-roi des Indes Lord Hardinge, qui mobilise les troupes indiennes le 8 août 1914, à la demande de Londres, sans que le Parlement de New Delhi ne soit consulté. L’Inde entière se mobilise : sa population, ses princes locaux, son armée, et même le Mahatma Gandhi, qui estime que l'Inde doit aider l'Angleterre comme membre de l'Empire et qu’elle en recevra certainement plus d’autonomie après la guerre (l’Inde n’obtiendra l’indépendance qu’en 1947).

Parties depuis le port de Bombay, les troupes traversent l’Océan Indien, le Canal de Suez, la Méditerranée, et débarquent enfin à Marseille le 26 septembre 1914 avant de remonter de 1000 km vers le nord pour combattre aux côtés des alliés français et belges. L’Indian Corps est constitué en France des éléments de trois unités : la 3e Division d’infanterie Lahore, la 7e Division d’infanterie Meerut, et la 4e Brigade de cavalerie Secunderabad. L'organisation militaire de l’Indian Corps compte des combattants issus d’origines ethniques, linguistiques et religieuses diverses. On distingue notamment les Rajputs, les Pathans, les Jats et les Gurkhas. Trois religions prédominent : l'hindouisme, le sikhisme et la religion musulmane. Les chrétiens sont minoritaires.

Environ 1,3 millions de soldats indiens participèrent au conflit en Europe ou au Moyen-Orient (contre la Turquie), dont 800 000 combattants et 500 000 non-combattants. Parmi ces soldats indiens, 140 000 servirent en France : 90 000 combattants et 50 000 noncombattants. Tous fronts confondus, plus de 74 000 soldats indiens (combattants et non combattants) furent portés morts ou disparus durant la Grande Guerre et autant furent blessés : 320 sont inhumés au cimetière de La Chapelette à Péronne.

Les Indiens sur le front

« Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales. Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s'ils les reverront (…) ». Guillaume Apollinaire, Calligrammes, 1918.

Dès 1914 les troupes indiennes sont totalement engagées dans les combats du Nord-Pas de Calais où elles subissent de lourdes pertes. Elles souffrent également beaucoup du froid intense de l’hiver 1914-1915. C’est pourquoi une grande partie du corps expéditionnaire indien est retirée du front français à l’automne 1915 pour être envoyée en Afrique et au Moyen-Orient, notamment face aux Turcs. Seules les unités de cavalerie indienne restent en France jusqu'au printemps 1918 et sont associées à la Bataille de la Somme en 1916, puis aux combats dans les Flandres, l’Artois et le Cambrésis le long de la ligne Siegfried en 1917, notamment lors de l’offensive sur Cambrai en novembre 1917. Des soldats indiens participent au défilé du 14 juillet 1916 à Paris. 

En mars 1918, ces unités de cavalerie quittèrent la France elles-aussi et furent envoyées en Palestine. Mais les Indiens combattants sont dès l’été 1917 remplacés en masse par des unités indiennes non-combattantes, appartenant à l’Indian Labour Corps et qui resteront en France jusque 1919. Les membres de l’Indian Labour Corps font partie des unités non-combattantes de l’armée britannique. Indispensables à la bonne logistique des armées en campagne, les « Labourers » approvisionnent les hommes en munitions, en nourriture et en équipements divers, nourrissent le bétail, fournissent du carburant aux véhicules, aménagent des routes, des chemins de fer et des campements, voire participent au déminage dans l’immédiat après-guerre.

Le Labour Corps possède sa hiérarchie, son règlement et son uniforme, ainsi que son propre badge : une couronne de feuilles de chêne avec au centre un fusil, une pelle, une pioche entrecroisés, le tout surmonté d'une couronne impériale ; à l’exergue la devise "Labor Omnia Vincit" (Le travail vient à bout de tout). L'Indian Labour Corps fut recruté au printemps 1917, dans six provinces indiennes (United Provinces, Bihar et Orissa, Assam, Frontière du Nord-Ouest, Birmanie et Bengale) parmi 12 peuples qui formèrent des compagnies, numérotées de 21 à 85, séparées ethniquement car ils ne voulaient pas travailler ensemble.

Ces hommes s’engagent d’abord pour des raisons économiques : une exonération d’impôt foncier, la paye de 20 roupies par mois, et 3 repas garantis. C’était aussi l’opportunité de découvrir un pays étranger (la France) avec le prestige de porter un uniforme. Massivement issus des zones rurales et montagneuses, ils sympathisent facilement avec les civils français qu’ils côtoient, au grand dam de l’armée britannique qui fait tout pour éviter ces « fraternisations » et consigne le plus souvent les Indiens dans leurs camps pendant les périodes de repos.

Le cimetière britannique et indien de La Chapelette (CWGC)

Les 34e, 55e et 48e Centres de tri des blessés britanniques (CCS pour Casualty Clearing Station) sont établis à La Chapelette d’avril 1917 à mars 1918, au sud de Péronne. À proximité immédiate du champ de bataille et de moyens de transports (la gare de Flamicourt et le fleuve Somme), ces unités médicales effectuent un premier diagnostic parmi les blessés, les stabilisent avant de les envoyer vers les hôpitaux de campagne. C’est aussi là que ceux qui ne survivent pas à leurs blessures décèdent : d’où l’origine du cimetière militaire de La Chapelette, qui n’est donc pas un site de bataille.

Comptant 577 tombes, le cimetière militaire de La Chapelette se divise en deux parties : un carré britannique et un carré indien. Le carré indien se compose de 320 tombes, regroupant Indiens combattants (cipayes, lanciers du Bengale) et non-combattants (sapeurs-ouvriers militaires de l’Indian Labour Corps) : ce sont ces 320 hommes venus volontairement depuis l’autre côté de la planète et issus d’une très grande diversité ethnique, linguistique et religieuse, qui seront mis à l’honneur pour la cérémonie franco-indienne inédite du 10 septembre 2017.