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Le génocide des Arméniens : un bilan des recherches

Camp de concentration de Ras ul-Aïn, janvier 1916 (coll. Archives nationales d¹Arménie).
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Dans le contexte du centenaire du génocide des Arméniens, la communauté scientifique internationale entend faire le bilan de cent ans de recherche en proposant notamment un colloque dans une perspective globalisée et pluridisciplinaire à Paris, du 25 au 28 mars 2015. Sont également prévues de nombreuses manifestations culturelles et scientifiques, en province et à l’étranger. Annette Becker et Raymond Kevorkian dressent un état des connaissances sur le génocide des Arméniens.

L’extermination des Arméniens, le sommet des crimes de guerre, des crimes dans la guerre pendant la période de la Première Guerre mondiale, est désormais qualifiée de génocide par un anachronisme rétrospectif très signifiant, puisque le terme de génocide n’a été forgé qu’en 1943 par Raphaël Lemkin, juriste qui s’était passionné pour le sort des Arméniens dès les années vingt. L’étude du génocide des Arméniens est sortie de la logique unique des rapports de force entre grandes puissances où elle avait été confinée dans le prolongement de la Question arménienne qui a émergé sur la scène internationale au XIXe siècle, même si l’on sait bien que ce que Donald Bloxham appelle ‘le grand jeu du génocide’ a reconfiguré sans le transformer le ‘grand jeu’ du démembrement de l’Empire ottoman.

Aujourd’hui on part de la dimension ottomane, en particulier sous l’angle idéologique de la dictature jeune-turque. Le caractère universel du crime contre les Arméniens est examiné dans le cadre de ce qui fut pour les Ottomans une guerre de dix ans, de 1911 à 1922, incluant la Première Guerre mondiale. Comme l’Empire allemand, l’Empire ottoman se sentait la victime d’un encerclement par des grandes puissances ennemies, les Russes au Nord, Les Britanniques au Sud et à l’Est. Comme l’Empire russe, l’Empire ottoman a voulu profiter de la guerre pour une tentative d’ingénierie sociale et démographique par les déplacements forcés de population, et dans ce cas par l’extermination. Si les Ottomans ont perdu la guerre, les Turcs l’ont gagnée. Mais la tentative d’homogénéisation de leur nation a été payée par les minorités chrétiennes qui ont été détruites : les Arméniens, situés au cœur du programme meurtrier de l’Etat (sans doute 1,3 millions de morts, accompagnées de viols, d’enlèvements de femmes et d’enfants et de conversions forcées) et, secondairement, les Assyro-Chaldéens ou Syriaques.

De nombreux fonds d’archives sont désormais étudiés et souvent publiés, archives diplomatiques américaines, allemandes, britanniques, témoignages des missionnaires, archives du Vatican, archives ottomanes du Premier ministre, archives arméniennes. Ces matériaux, en particulier consulaires, ont permis de grandes avancées dans la connaissance des procédures d’extermination des populations dans les provinces, en particulier par l’étude du fonds du Deuxième Bureau, attaché au ministère de l’Intérieur, sur le programme que le Comité central jeune-turc a mis en œuvre : planification administrative des déportations, volonté des chefs jeunes-turcs de transformer la composition démographique de l’Asie Mineure, au besoin en éradiquant les groupes susceptibles d’entraver leur projet. La recherche qui se poursuit apportera des précisions sur certains points, comme les différences locales, mais le cadre général de cette histoire est désormais établi.

La radicalisation des Jeunes Turcs : des Guerres balkaniques à la Grande Guerre

Le rôle des Guerres balkaniques (1912-1913) et de la défaite humiliante subie par l’Empire ottoman face à ses anciens vassaux serbes, bulgares et grecs est central dans le processus de radicalisation du Comité central jeune-turc, dès la première prise de décision, en février 1914 : déporter d’abord les populations grecques des rives de la mer Égée, puis les populations arméniennes. Les documents ottomans ont permis d’identifier les principaux commanditaires et exécutants du génocide, dont un début de mise en œuvre a été observé de mars à juin 1914. Les neuf membres du Comité central du Comité Union et Progrès ont largement débattu ; les uns, majoritaires, étaient favorables à la destruction systématique des Arméniens, tandis qu’une minorité suggérait de limiter ces massacres aux zones frontières avec la Russie et de se contenter de déporter la population arménienne restante dans les déserts de Syrie et de Mésopotamie. Entre le 22 et le 25 mars 1915, des réunions qui ont décidé du sort des Arméniens se sont tenues à Istanbul.

Sur l’influence du contexte international et du jeu des Puissances sur le génocide, les historiens de la Grande Guerre ont bien montré l’instrumentalisation de la Question arménienne par les Puissances et les capacités du régime jeune-turc à jouer de la concurrence qui les opposait les unes aux autres. Ni la Grande Bretagne ni la France ne désiraient la guerre mais elles n’ont pas été prêtes à faire des efforts pour l’éviter. La question du rôle de l’Allemagne reste controversée. On sait bien l’habileté avec laquelle le régime jeune-turc a exploité son alliance avec les puissances centrales pour mener sa propre politique. Mais l’Allemagne était sans doute le seul État en mesure de freiner la politique de destruction des populations arméniennes ottomanes et elle ne l’a pas fait pour des raisons de stratégie militaire, laissant les mains libres aux Jeunes-turcs agissant « sous le couvert de la Grande Guerre » dans le racisme et le darwinisme social.

Les deux phases du génocide 

Fondée sur l’usage extensif du témoignage des victimes et des rescapés, l’approche géographique du génocide permet de mesurer son impact local, d’apprécier les différences de traitement d’une région à l’autre et de saisir la complexité de la machinerie exterminatrice y compris dans sa dimension socio-économique. En pénétrant jusqu’au niveau des communautés villageoises et en rendant compte du comportement des bourreaux, des victimes, et de ceux qui se « trouvaient là » (des témoins aux participants aux massacres, tels des Kurdes), on peut fixer dans le temps avec précision la « fin du monde » qu’a constitué le génocide pour la population arménienne d’Asie Mineure et d’Anatolie : ses membres ont payé de leur vie le désir de construction d’une unité nationale édifiée sur la destruction de la diversité ethnique.

Le niveau d’analyse microhistorique permet de préciser les étapes de la destruction des Arméniens et la chronologie des événements pour chaque région. La première phase du génocide (mars 1915 à avril 1916) se décompose en un préalable qui consiste à arrêter et à exterminer les mobilisés (mars 1915) et les élites (avril-mai à Istanbul comme en province) ; suivent l’arrestation et le massacre, à proximité de leurs lieux de résidence, des autres hommes adultes (mai-juin), avant la déportation du reste de la population (juin-août). À peu près tous les convois de déportés ainsi que leurs itinéraires ont été identifiés et leur départ daté. On connaît les escadrons de l’Organisation spéciale et les sites à partir desquels ils opéraient pour exterminer les déportés en cours de route. Une liste assez complète d’environ 1 700 criminels impliqués dans les opérations de déportation et de massacre peut être dressée : hauts fonctionnaires, militaires, chefs des clubs jeunes-turcs locaux, inspecteurs délégués sur place par le Comité central du Comité Union et Progrès, officiers de l’Organisation spéciale, etc.

Des monographies régionales nous aident notamment à comprendre comment l’administration ottomane se chargeait des tâches officielles, comme le recensement des déportés et de leurs biens, l’organisation des convois, laissant aux paramilitaires de l’Organisation spéciale le travail officieux, à savoir la destruction.

Une fois les étapes du processus de décision de déportation et d’extermination des Arméniens connues, on a pu isoler ce que Raymond Kervokian appelle la seconde phase du génocide, qui s’étend d’avril à novembre 1916. Elle a visé les déportés qui étaient parvenus jusqu’à « leurs lieux de relégation » (formule officielle), dans les déserts de Syrie et Mésopotamie : on dépasse là la volonté de « purification » et de « nettoyage ethnique » puisqu’on ne se trouve plus sur le territoire « sacré » de la Turquie. 25 camps de concentration administrés par la Sous-direction des déportés établie à Alep étaient dispersés dans ces régions. Enfin, 192 750 survivants arméniens ont été exécutés à Der Zor et sa périphérie entre juillet et novembre 1916, comme un point final au programme d’extermination conçu par l’Ittihad. Les récits de rescapés mis par écrit « à chaud », entre 1917 et 1920 se sont révélés indispensables pour saisir de l’intérieur le sort des convois de déportés ou la vie dans les camps de concentration de Syrie et de Mésopotamie. La dimension économique du génocide, par le projet de création d’une Millî itiksat (« économie nationale »), consistant à capter les entreprises arméniennes et grecques et à les transférer à des entrepreneurs « turcs » est connue, en particulier la confiscation des biens arméniens, dont plus de 2 000 églises et 400 monastères, qui constituent le patrimoine monumental principal.

Tuer, et après ?

La Commission des Responsabilités auprès de la Conférence de la Paix (février-avril 1919) a préconisé la création d’un Tribunal international pour juger les criminels de guerre et définir de nouvelles catégories de crimes comme ceux qui ont été perpétrés contre une partie de la population ottomane. Mais des anciens criminels de guerre ont trouvé leur place dans l’appareil d’État kémaliste : les effets du lien idéologique profond entre le régime jeune-turc (depuis 1908) et le nouvel État turc (depuis 1923) se font sentir jusqu’à nos jours. Ils révèlent la lutte d’influence qui existait dans l’immédiat après-guerre entre Mustapha Kemal et les cadres jeunes-turcs qui continuaient à obéir aux chefs ittihadistes réfugiés à Berlin depuis novembre 1918. L’étude des procès des criminels de guerre jeunes-turcs qui se sont tenus à Istanbul de 1919 à 1922 permet de comprendre ce qui se jouait alors dans la capitale ottomane et les difficultés que rencontraient des tribunaux locaux pour juger des nationaux, aussi lourdes que soient les charges pesant sur eux.

L’évolution du droit international en matière de crimes contre l’humanité doit beaucoup à l’œuvre accomplie par Raphael Lemkin et, concernant la qualification de génocide, à ses références à l’extermination des Arméniens dont l’impunité a constitué un des points de départ de sa réflexion dès les années vingt. L’essentiel de ces catégorisations nouvelles se retrouve dans la Convention de 1948 avec la prévention et la punition du crime de génocide.

Les études comparatistes sur les génocides dégagent les facteurs constants dans les crimes de masse, comme le contexte de guerre, l’instauration d’un régime totalitaire et l’usage systématique de paramilitaires pour la mise en œuvre des massacres. Le déchaînement des violences de guerre, la levée des interdits moraux et les promesses d’impunité pour les criminels et leurs commanditaires sont des conditions propices que l’on retrouve dans le cas du génocide des Arméniens avec les phénomènes de radicalisation d’un parti-État qui a décidé de mener une politique d’extermination à l’encontre d’un groupe constitutif de la société.

L’étude du génocide des Arméniens a, ces dernières années, pris une forme pluridisciplinaire et s’inscrit dorénavant dans le champ plus général des violences de masse, contribuant par là même à alimenter les études comparatistes. Ainsi des travaux ont été menés sur les « opérations de sauvetage » de rescapés entreprises durant la période du génocide et sur leur sort, sur la question de l’islamisation des jeunes femmes et des enfants arméniens, mais également sur des sujets plus directement liés à l’actualité, comme le déni officiel de l’État turc, le regard de la société turque sur son passé, ou encore le poids du passé en Arménie et dans la diaspora arménienne. L’évaluation de ces crimes de masse, sur lesquels la communauté scientifique porte un jugement globalement consensuel, ne souffre actuellement plus de discussion sur leur nature et sur leur qualification.

 

Ce texte à été rédigé par Raymond Kevorkian et Annette Becker à la demande du Conseil scientifique de la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale, qui l'a lu et approuvé après quelques modifications.

 

Ouvrages et recueils récents qui font tous la part belle aux données archivistiques

Raymond Kevorkian, Le génocide des Arméniens, Odile Jacob, 2006.

Taner Akcam, Un acte honteux : le génocide arménien et la question de la responsabilité turque, Folio Gallimard, 2012.

Jay Winter, (Dir.) The Cambridge History of First World War/La Première Guerre mondiale, 3 volumes, Fayard, 2013-4. (coordination Annette Becker)Vol. 1, Combats, chap. 11, Robin Prior, « La guerre contre l’Empire ottoman », chap. 17, Mustafa Aksakal, « L’Empire ottoman », chap. 22 : Hans Lukas Kieser et Donald Bloxham, « génocide », Vol. 3 Sociétés, Chap. 10, Annette Becker, « Populations emprisonnées ».

Annette Becker, Voir la Grande Guerre, un autre récit, Armand-Colin, 2014.

Annette Becker et Jay Winter, « Le génocide arménien et les réactions de l’opinion internationale » dans Vers la guerre totale, le tournant de 14-15 (ed. Centre de recherche de l’Historial ) Tallandier, 2010.

« Ailleurs, hier, autrement : connaissance et reconnaissance du génocide des Arméniens », Revue d’histoire de la Shoah, n°177-178, janvier-août 2003.

Donald Bloxham, The Great Game of Genocide : Imperialism, Nationalism, and the Destruction of the Ottoman Armenians, Oxford University Press, 2005.