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L'armée américaine en 1917 : une force jeune et inexpérimentée

Des soldats américains préparant des masques à gaz à Lunéville, le 1er mars 1918.
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Si l'arrivée massive des troupes américaines à partir de juin 1917 en France est vécue comme un débarquement salvateur par des Alliés épuisés par quatre ans de guerre, il faut garder à l'esprit que États-Unis de l'époque n’ont pas les moyens militaires de combattre en Europe ; ils passeront plusieurs mois dans des camps d'entraînement en France avant d'être opérationnels sur le front, comme le rappelle Michaël Bourlet dans l'article ci-dessous, extrait de son livre L'armée américaine dans la Grande Guerre*.

En avril 1917, les États-Unis entrent en guerre aux côtés des Alliés mais la jeune nation n’a pas les moyens militaires de combattre en Europe. Les Américains doivent organiser et entraîner une armée, développer et diversifier une industrie de l’armement et se doter des moyens de projeter et d’installer durablement une force expéditionnaire outre-mer. Toutefois, les États-Unis disposent de plusieurs atouts.

L’armée américaine : combien de divisions en avril 1917 ?

En 1917, les forces de l’Union se répartissent au sein de deux composantes : l’armée régulière, à la disposition du gouvernement fédéral, et les milices de chaque Etat, la garde nationale, recrutées par les gouverneurs qui en ont la responsabilité en temps de paix. Enfin, en temps de guerre, une troisième composante peut être activée sous la forme de corps de volontaires, appelée aussi armée nationale.

La première caractéristique de l’armée américaine est la faiblesse de ses effectifs, qui sont recrutés par le biais des engagements volontaires. Quelques réformes entreprises avant 1914 permettent à l’armée régulière d’aligner environ 4 000 officiers et 67 000 hommes. Organisée et équipée sur le modèle de la régulière, la milice territoriale est forte d’environ 110 000 hommes encadrés par 9 000 officiers. En avril 1917, les effectifs ont légèrement augmenté : 6 000 officiers et 128 000 hommes dans l’armée active, et 14 000 officiers et 180 000 hommes dans la garde nationale. Mais le poids de l’armée, mal considérée aux États-Unis, reste faible.

Au sommet de la hiérarchie, le secrétaire à la Guerre est responsable devant le Président. Il est secondé par un sous-secrétaire d’État, un haut fonctionnaire chargé des questions administratives et politiques et un conseiller militaire, le chef d’état-major général. Il n’y a pas d’état-major organisé à l’européenne mais un Conseil supérieur de la défense de la nation est constitué. Les troupes américaines de l’armée régulière sont regroupées au sein de régiments d’infanterie (24), de cavalerie (14), d’artillerie de campagne (6), du génie (2), de bataillons de transmetteurs et d’artilleurs des côtes (environ 17 000 hommes). En 1913, les premières grandes unités permanentes sont organisées sur le territoire américain : elles comprennent trois divisions d’infanterie et une division de cavalerie. Outre les troupes cantonnées en Amérique du Nord, des soldats américains sont déployés aux Philippines (21 000), à Porto Rico (13 000), en Chine (13 000), à Hawaï (10 000) et en Alaska (1 000). Quelques régiments sont composés de soldats noirs, mais ils sont encadrés par des officiers blancs, tels les 24e et 25e régiment d’infanterie ou les 9e et 10e régiments de cavalerie (« Buffalo soldiers »). Un régiment d’infanterie recrute à Porto Rico, et les États-Unis entretiennent des « troupes indigènes » : cinquante compagnies indigènes d’éclaireurs (scouts) philippins commandés par des officiers américains, et un petit corps d’éclaireurs indiens (Indian scouts) dans l’Ouest américain.

Etat des lieux

Ces troupes ont pour mission principale de garder la frontière mexicaine et d’assurer la souveraineté des territoires contrôlés par les Etats-Unis outre-mer. L’expérience de cette petite armée se résume aux guerres indiennes dans l’Ouest américain, à la guerre hispano-cubaine en 1898 suivie de l’insurrection des Philippines (1899-1902), à la levée du siège des légations étrangères pendant la Révolution des Boxers à Pékin en 1900 et enfin aux interventions au Mexique.

En 1916, l’équipement de l’infanterie américaine se réduit à 400 000 fusils, dont 300 000 armes modernes comme le célèbre fusil à magasin Springfield du modèle 1903 et 1 500 à 2 000 mitrailleuses, en particulier les Vickers Sons and Maxim. L’artillerie est dotée de 600 pièces d’artillerie, en particulier d’un canon à tir rapide de 76,2 mm et d’un canon Vickers-Maxim e 75 mm pour certaines unités spécialisées. En revanche, l’United States Navy est la troisième marine de guerre du monde, derrière la Royal Navy et la Kaiserliche Marine. Cette marine moderne et nombreuse est servie par près de 80 000 marins. Tous ces moyens militaires sont néanmoins insuffisants pour soutenir une guerre lointaine impliquant un engagement massif.

Depuis le début des hostilités en Europe, plusieurs milliers d’Américains combattent déjà en qualité de volontaires. En France, ils sont incorporés dans la Légion étrangère à l’instar du poète Alan Seeger, dans la célèbre escadrille La Fayette, créées en 1916, ou dans divers organismes qui secourent les civils et militaires français comme l’American Ambulance Field Service.

Du National Defense Act au Selective Service Act

Le premier objectif est donc de recruter des hommes. Adoptée temporairement pendant la Guerre civile, la conscription, refusée et méprisée par la majorité des Américains, n’existe pas. Le recrutement s’effectue sur la base du volontariat, mais l’armée a mauvaise réputation et les carrières militaires, lentes et peu considérées, sont peu attrayantes. Seul le corps des officiers constitue une élite, au moins pour les cadres formés dans la prestigieuse United States Military Academy de West Point.

En juin 1916, le vote du National Defense Act enclenche le mouvement de la réforme. Cette loi fédérale, qui porte principalement sur la garde nationale, permet de porter les effectifs de l’armée régulière à 300 000 en cas de guerre et ceux de la garde nationale à 400 000, soit une armée forte, théoriquement, de 700 000 hommes, complétée par la réserve fédérale mobilisable en cas de guerre. Le président des États-Unis peut désormais convoquer ces forces, ordonner l’achat de matériel de guerre et imposer à l’industrie américaine la fabrication d’armement. A terme, l’objectif est de s’aligner sur les effectifs des armées européennes engagées en Europe. Bien qu’insuffisante, cette loi donne un premier cadre légal nécessaire à la constitution d’une armée.

Au lendemain de l’entrée en guerre des États-Unis, les engagements volontaires se limitent à quelques milliers d’hommes, loin de l’objectif des 700 000 hommes. Politiques et militaires envisagent d’imposer la conscription mais cela suppose des commissions de recrutement, des infrastructures pour accueillir des effectifs nombreux et de nouveaux camps militaires pour équiper et instruire les recrues. Enfin, si les Américains sont favorables à l’Entente, ils ne sont pas prêts à partir combattre en Europe. Beaucoup d’Américains, parmi lesquels des pacifistes, des syndicalistes révolutionnaires, des socialistes, des Irlando-Américains ou des Germano-Américains s’opposent à l’entrée en guerre. Pour le pouvoir fédéral, la priorité est de mobiliser les esprits et de convaincre l’opinion publique que la guerre est menée pour la sécurité des Etats-Unis, la liberté et la démocratie. Tout ce qui se rapporte à l’Allemagne est dénoncé et banni par la propagande, et plusieurs centaines de personnes suspectées d’avoir des liens avec l’Allemagne sont arrêtées.

Le 18 mai 1918, le Congrès vote la loi de conscription universelle – Selective Service Act. Elle impose la levée des troupes et l’instruction d’une véritable conscription aux États-Unis. Elle prévoit le recensement de tous les citoyens américains âgés de 21 à 30 ans. Des bureaux de recensement locaux, placés sous la responsabilité des Etats, s’activent pour recenser les hommes. Rapidement, près de 10 millions d’hommes sont enregistrés sans protestation.

L’assistance des Franco-Britanniques

Il faut également organiser l’équipement, l’habillement, l’entrainement des recrues et la formation des cadres et instructeurs. Les Franco-Britanniques proposent leur aide en s’engageant à fournir de l’armement moderne et en envoyant des missions militaires d’assistance, chargées de préparer l’entrée en guerre des Etats-Unis et gagner le cœur des Américains. Arthur James Balfour, secrétaire d’Etat des Affaires étrangères britannique, chapeaute la mission britannique. Il est secondé par le major général Georges Tom Molesworth Bridges, qui s’est distingué au combat à Mons en 1914 et dans la Somme en 1916. De son côté, du 24 avril au 15 mai 1917, la France s’empresse également de dépêcher une délégation française emmenée par le ministre de la Justice. René Viviani, et le maréchal Joseph Joffre, qui jouit d’une immense popularité outre-Atlantique.

Les Français et les Britanniques s’entendent sur le fait que les Américains sont incapables de projeter une armée en Europe. Nombreux sont ceux, dans le camp allié, qui proposent d’intégrer ou d’amalgamer les Américains dans une armée belligérante. Les Britanniques proposent de lever un contingent de 500 000 Américains qui, après instruction, seraient incorporés dans l’armée britannique. De son côté, Joffre se montre hostile à l’idée d’un amalgame et propose la création et le déploiement d’une armée américaine en France : « Jamais un grand peuple ayant conscience de sa dignité, et l’Amérique moins qu’un autre, ne pourrait admettre que l’on incorporât ses citoyens, en parents pauvres, dans les rangs d’une autre armée que la leur sous un drapeau étranger. » La décision des autorités américaines est d’envoyer rapidement des troupes américaines sous la forme d’une armée nationale et indépendante, au même titre que les autres armées alliées. En contrepartie, la France s’engage à fournir instructeur et armement. L’American Expeditionary Force (AEF) est officiellement créée le 3 mai 1917.

Black Jack and the Big Red One

Une fois le principe de la conscription retenu et l’idée d’une armée américaine combattant aux côtés des Alliés mais équipée par ces derniers acceptée, il faut désigner un chef pour commander le corps expéditionnaire. Le général pressenti par le président américain, Frederick Funston, décède d’une crise cardiaque le 19 février 1917. D’après le biographe de Pershing, Donald Smythe, seuls cinq généraux ont les capacités d’occuper ce commandement en avril 1917 : le turbulent Leonard Wood, James Franklin Bell, Thomas Henry Barry, Hugh Lenox Scott et Tasker Howard Bliss. Tous sont écartés au profit du général John Pershing, surnommé Black Jack après avoir commandé au 10th Cavalry Regiment. Formé à West Point, cet officier de cavalerie a servi dans l’Ouest américain, à Cuba et aux Philippines. Il a également effectué plusieurs missions à l’étranger, en particulier au Japon pendant la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Enfin, Pershing parle couramment le français. Nommé commandant du corps expéditionnaire le 26 mai, il s’empresse de réunir une centaine de personne autour de lui pour constituer un état-major et embarque secrètement à New York le 28 mai 1917. Le président des États-Unis et le secrétaire à la Guerre, Newton Baker, lui donnent des ordres précis : ne pas combler les pertes alliées et commander l’armée américaine. Après avoir débarqué à Liverpool (8 juin) puis avoir été reçu par le roi Georges V à Buckingham, Pershing débarque à Boulogne-sur-Mer avec 177 Américains, parmi lesquels un jeune officier de cavalerie, Georges Patton, le 13 juin 1917.

Dans le même temps, le major général William Luther Sibert se voit confier le commandement des 16e, 18e, 26e et 28e régiments d’infanterie et du 6e régiment d’artillerie de campagne. Ces unités forment la 1re division du corps expéditionnaire américain dont les premiers éléments embarquent à destination de la France le 12 juin 1917. Le 26 juin, Pershing rejoint Saint-Nazaire afin d’accueillir la flotte expéditionnaire et le premier contingent américain. Leur arrivée est moralement salvatrice pour les Alliés, confrontés aux pires difficultés. Cette venue précoce, en dépit du manque de préparation, est un signe fort de la volonté de l’engagement des Américains. Cet engouement ne doit pas masquer la réalité : tout reste à faire pour mener l’AEF au combat au printemps 1918. La tâche de Pershing n’est pas simple.

* L'armée américaine dans la Grande Guerre, de Michaël Bourlet, éditions Ouest France, mai 2017.  En savoir plus