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La Grande Guerre du Canada : la sanglante émergence d’une nation sur la scène internationale

Le mémorial de Vimy
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Dans la foulée des commémorations du centenaire des années de la Grande Guerre à l'échelle planétaire, la société canadienne fera également son examen historique et mémoriel de ces terribles années. Bien que loin de par la distance nous séparant des anciens champs de bataille, et aujourd'hui éloignée par l'implacable usure du temps, la Grande Guerre des Canadiens continue de marquer l'imaginaire collectif.

Comme les Européens, les Canadiens réalisent qu'ils sont également tributaires d'un lourd devoir de mémoire. Même si l'on peut penser qu'il se voudra tout aussi humble qu'évocateur du drame d'une jeune nation, ce devoir de mémoire adoptera diverses avenues. D'une part, l'État canadien prendra sous sa responsabilité les grandes cérémonies officielles, avec en avant-scène la bataille de Vimy comme symbole catalyseur de cette mémoire canadienne de la Grande Guerre. D'autre part, ces années commémoratives verront les Canadiens, au plan individuel comme à travers des associations et sur les bancs d'école, aborder la guerre la plus sanglante de leur histoire en y invoquant des chapitres particuliers, chapitres qui rappelleront le sacrifice d'individus, de collectivités régionales et d'unités militaires.

D'ailleurs, nous pensons que ce devoir de mémoire à la canadienne du centenaire de la guerre de 1914-1918 a débuté avec un événement aussi triste qu'inattendu. En effet, le 18 février 2010, à l'âge de 109 ans, décédait John Foster Babcock, le dernier vétéran canadien de la Première Guerre mondiale. À l'instar de la disparition de Lazare Ponticelli, le dernier des Poilus français, la mort de John Babcock évoque la fin d'une époque déjà lointaine aux générations actuelles. C'était un temps où 650 000 hommes et femmes avaient répondu à l'appel du devoir, dans une guerre qui fut une boucherie sans nom. Des Canadiens de tous origines, francophones et anglophones, volontaires comme conscrits, s'étaient rendus en Europe combattre dans des conditions qui dépassaient l'entendement.

C'est dans ce contexte que cet article se présente comme un simple tableau rétrospectif des événements ayant marqué la Grande Guerre du Canada, ce à quoi s'intéressera la société canadienne dans les années à venir. De la bataille de Saint-Julien sous les gaz en passant par la Somme, au symbole incontournable de Vimy, dans l'océan de boue de Passchendaele et jusqu'à la dernière et dure épreuve de la campagne des Cent-Jours, l'intérêt public pour l'histoire des militaires canadiens de la guerre de 1914-1918 retrouvera un souffle nouveau. Voici un aperçu de ces quelques chapitres.

L'appel aux armes : l'innocence d'une réponse enthousiaste

La guerre européenne qui avait débuté en août 1914 s’était rapidement transformée en un conflit de dimension mondiale. Les Canadiens qui suivaient les manchettes l'avaient observé, mais ils étaient loin de se douter que l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand d’Autriche-Hongrie, le 28 juin, allait provoquer une déflagration mondiale. Leurs journaux avaient traité l’incident, mais les événements liés à la politique et à l’économie nord-américaines attiraient davantage l’attention d’un public peu au fait des réalités européennes. Autrement dit, la vie suivait son cours.

Cependant, une première question vient à l'esprit. Dans quelle mesure les Canadiens de l'époque pouvaient-ils, à partir d'informations souvent fragmentaires dues à la distance et au manque d'intérêt pour les affaires européennes, saisir toute la complexité du jeu d’alliances politiques, des rivalités économiques et des disputes coloniales? De plus, comment pouvaient-ils se douter un moment que cette course aux armements entre les puissances européennes, entamée depuis le dernier quart du XIXe siècle, allait déboucher en une guerre généralisée à la moindre provocation?

Ces quelques questionnements introductifs n'évoquent qu'en surface le caractère singulier de l'entrée en guerre du Canada. D'abord, rappelons qu'en réaction à l’invasion de la Belgique, le 4 août, la Grande-Bretagne déclarait peu de temps après la guerre à l’Allemagne. Ce faisant, le gouvernement de Londres entraînait automatiquement dans le conflit tous les Dominions et possessions de l’Empire britannique, ce qui incluait le Canada.

Bien qu’officiellement indépendant depuis le 1er juillet 1867, le Dominion du Canada n’était pas maître de sa politique étrangère (il ne le sera qu'en 1931). Étonnement peut-être, le fait que le Canada soit, contre son gré, en état de guerre avait été un événement relativement bien accueilli d’un bout à l’autre du pays. Que ce soit dans la très « française » ville de Québec jusqu’à la très « britannique » ville de Toronto, les Canadiens d’un océan à l'autre avaient pris acte de la situation avec un certain enthousiasme, dans ce qui nous apparaît comme d'une reproduction à petite échelle de l'Entente cordiale observée en Europe, entre la France et la Grande-Bretagne1.

De Valcartier à Saint-Julien : la mobilisation du Corps expéditionnaire canadien

Hormis lors d'une participation limitée à la Seconde Guerre des Boers en Afrique du Sud (1899-1902), le Canada n’avait été que peu impliqué dans des événements d’envergure internationale et ne disposait, pour ainsi dire, d'aucune expertise en ce qui a trait à la levée puis au déploiement de troupes à l'échelon d'une brigade ou plus en dehors du territoire national. Mais tandis que les armées européennes s’affrontaient, le Canada de 1914 allait de l'avant avec la mobilisation de ses forces.

À cette époque, le Canada disposait d’une Milice active permanente (armée d'active) de 3000 hommes et d’une Milice active non permanente (force de réserve) de 60 000 individus sur le papier2. Parmi ces derniers, nombreux étaient ceux n'ayant jamais touché à un fusil. Malgré tout, et dans un désir d'encadrer l'afflux de volontaires, le gouvernement fédéral créa ce qui allait devenir le Corps expéditionnaire canadien.

L’homme responsable de lever cette force était le ministre de la Milice Sam Hughes. Hughes avait fait mettre sur pied, en septembre, le camp militaire de Valcartier au nord de la ville de Québec. Les autorités choisirent ce site afin d'y rassembler les dizaines de milliers de recrues immédiatement disponibles et les former en bataillons. Ces dernières avaient donc rejoint le site et reçu un entraînement sommaire avec les moyens du bord.

Et dans une atmosphère où les enthousiasmes se mêlaient avec un chaos administratif réel, étant donné que le ministre Hughes avait rejeté le plan de mobilisation initial de l'armée canadienne, mis en place par l'état-major britannique, le Canada était parvenu à expédier en Angleterre, dès octobre, un premier contingent épars d’environ 32 000 hommes3. Ce serait sa première contribution militaire à la cause des Alliés.

Si, pour les uns, l’entraînement à Valcartier avait été difficile, ce ne serait qu'un avant-goût des conditions pénibles dans lesquelles le premier contingent allait s’exercer, dans la sinistre plaine de Salisbury, au centre-sud de l’Angleterre à la fin de 1914 et au début de 1915. Pluies, vents et marées de boue formaient le lot quotidien de ces hommes qui, à peine quelques semaines auparavant, étaient encore des journaliers, des paysans, des commis ou des étudiants. De cet ensemble disparate de soldats, et en dépit d'un manque d'instructeurs qualifiés4, on allait constituer la 1ère Division d’infanterie canadienne, la première de quatre divisions qui serviront sur le continent.

Au même titre que les combattants européens, les soldats canadiens qui étaient déployés dans le secteur d’Ypres en Belgique, au printemps de 1915, avaient fait face à la terrible réalité de la guerre de positions. Face à un ennemi situé à quelques centaines de mètres, dans des tranchées remplies d’eau, sous les obus s’abattant sporadiquement, les Canadiens avaient expérimenté une forme de guerre qui était radicalement loin de l’image glorieuse qu’ils s’en étaient faite, ou qui leur avait été inculquée5.

Ce baptême du feu dans les tranchées du funeste saillant d’Ypres, en avril 1915, avait été d'autant plus accablant, car les Canadiens avaient goûté à une nouvelle médecine, celle de l’arme chimique. Profitant d’un vent favorable, les Allemands avaient en effet lâché, le 22 avril, quelque 160 tonnes de gaz de combat sous forme de chlore vers les positions tenues par les troupes canadiennes et françaises6. En dépit de la panique causée par cette arme relativement méconnue, les Canadiens avaient été obligés de combattre. Improvisant des moyens plus que rudimentaires pour se protéger, par exemple en urinant dans un mouchoir-tampon appliqué sur la bouche, les soldats de la 1ère Division étaient parvenus à colmater une brèche de plus de cinq kilomètres qu'avait ouverte l'ennemi dès les premières heures de la bataille. Toutefois, le prix à payer s'avérait énorme, dans la mesure où les comptes-rendus officiels d'après-bataille faisaient état de pertes frôlant le tiers des effectifs d'infanterie dans la 1ère Division7.

Au sortir de ce premier affrontement nommé ultérieurement la bataille de Saint-Julien, les troupes canadiennes commençaient à acquérir une certaine réputation, malgré un amateurisme évident constaté à tous les échelons de la chaîne de commandement divisionnaire. Pour les observateurs et commentateurs étrangers, les troupes canadiennes se fondaient jusque-là dans l’ensemble des forces britanniques. Cela était vrai sur un plan opérationnel, mais la performance des Canadiens, qui avaient sauvé la situation à Ypres8, avait amené les observateurs à considérer progressivement le caractère national distinct de cette petite force en expansion9. Le prix à payer avait certes été élevé pour ces hommes qui, rappelons-le, étaient des civils à peine quelques mois auparavant, et qui, par-dessus tout, venaient de se rendre compte de ce qu’était la guerre.

Vers la Somme

Avec Ypres, le Canada venait de goûter amèrement à ce qui allait devenir caractéristique de la guerre de 1914-1918. C’était la guerre des tranchées, une guerre d’usure dans laquelle les belligérants tentaient de s’emparer du dispositif de tranchées ennemi. Dans quel but ? Celui d'user les forces de l’adversaire et de percer son front, dans l’espoir que la guerre en rase campagne puisse reprendre.

Entre-temps, les Canadiens continuaient à s’enrôler, grossissant ainsi les effectifs du Corps expéditionnaire. Les lugubres nouvelles d’Ypres qui parvenaient à passer à travers les mailles de la censure n’avaient pas découragé pour autant d’autres Canadiens à s’engager. Cela était vrai, à tel point qu’un second contingent était parti en Europe en ce début de 1915. Ces soldats allaient former la 2e Division d’infanterie. Après les entraînements d’usage en Angleterre, cette division allait rejoindre la 1ère en France, en septembre. Ce faisant, la présence de deux divisions d’infanterie sur le front allait permettre la formation tactique du Corps canadien, toujours sous commandement britannique, en l’occurrence du lieutenant-général E. A. H. Alderson, qui commandait jusque-là la 1ère Division.

Par ailleurs, l’hiver 1915-1916 avait été relativement « tranquille » pour le nouveau Corps canadien, toujours cantonné dans le saillant d’Ypres. Cependant, le froid, la neige, la pluie et l’accumulation de boue s’avéraient tous autant de contraintes mettant à rude épreuve le moral des combattants. Toujours est-il que le Corps canadien prenait du volume. Une 3e Division venait s'y joindre en décembre, puis une 4e au mois d’août de l’année suivante.

Le Corps se composait désormais de quatre divisions d’infanterie sous le commandement du lieutenant-général britannique Julian Byng, au moment où s’engageait la bataille de la Somme pour les Canadiens, en septembre 1916. À cette date, des milliers d'entre eux étaient déjà morts, blessés ou portés disparus. Cela n’empêchait pas que les généraux alliés, dont les armées augmentaient tant en effectifs qu’en quantité de matériels disponibles, souhaitaient percer le front tout en usant les troupes de l’adversaire.

Les deux premières années de guerre avaient en ce sens été plus que frustrantes. Devant l'apparente impossibilité de percer le front ennemi, non seulement fallait-il augmenter la quantité de canons, de mitrailleuses et de matériels de toutes sortes, mais il s'avérait impératif de raffiner les tactiques de combat, notamment celles de l’infanterie. Cette dernière était appelée à travailler de concert avec l’artillerie, dont il importait d'améliorer l’efficacité du tir, sans parler de la nécessaire coopération avec la force aérienne. L’entraînement et l’encadrement des troupes allaient donc en s’intensifiant. De plus, à mesure qu’avançait la guerre, les troupes se voyaient dotées d’un matériel de plus en plus sophistiqué, comme des fusils-mitrailleurs, des mortiers et des grenades afin d’accroître leur puissance de feu, dans les situations où l’artillerie ne pouvait à coup sûr intervenir10.

C’est dans ce contexte que le Corps canadien recomposé était appelé à intervenir. Les Alliés avaient en effet prévu de lancer une série d’offensives au cours de l’été de 1916. L’idée étant de frapper l’ennemi sur tous les fronts afin de contraindre autant que possible le déploiement de ses renforts. En France, cela se traduisait par une offensive combinée franco-britannique le long de la rivière de la Somme, en Picardie, qui constituait alors le point de jonction des armées alliées.

La bataille de la Somme était donc engagée depuis le 1er juillet, sans qu’aucune percée notable soit constatée. Dans les faits, cette offensive prenait la forme d'une succession d’engagements locaux s’étirant sur des semaines. Il est admis que la première journée de l’offensive avait été catastrophique pour les Britanniques, qui avaient perdu près de 60 000 hommes. Cependant, à partir de la mi-juillet, certaines progressions avaient été observées, quoique les semaines qui avaient suivi n’apportaient guère de résultats encourageants, au moment où le Corps canadien entrait en scène.

Du front des Flandres, les troupes du lieutenant-général Byng marchaient donc vers la Somme. La reprise de l’offensive étant ordonnée pour le 15 septembre, le Corps canadien donnerait l’assaut sur une série de positions ennemies situées quelque peu à l’ouest du village de Courcelette, sur un front d'une largeur d'un peu plus de deux kilomètres. Précédés par un barrage d’artillerie relativement bien réglé, les soldats canadiens, assistés pour la première fois de quelques chars d’assaut, s’étaient rués vers Courcelette et les environs.

Cette première journée de l’offensive du 15 septembre s’était bien passée, mais les Allemands avaient fortement réagi en lançant plus d’une douzaine de contre-attaques dans Courcelette et les villages aux alentours. Pour ne citer qu'un cas parmi d'autres de la vaillance des combattants, pendant trois jours et trois nuits, les Canadiens français du 22e bataillon s’étaient battus avec l’énergie du désespoir, faisant dire à leur commandant, le lieutenant-colonel Thomas-Louis Tremblay : « Si l'enfer est aussi abominable que ce que j'ai vu là (à Courcelette), je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi d'y aller11. »

En revanche, avec les pluies d’automne, l’épuisement, les pertes encourues et l’intensification de la résistance allemande, il devenait évident qu'il fallait arrêter l'offensive. Pour les Canadiens, la bataille de la Somme s’était terminée le 11 novembre 1916. Le terrain en tant que tel n’avait à peu près aucune valeur stratégique, ni morale, pour ainsi dire. Les Canadiens étaient sortis de la Somme plus expérimentés, plus aguerris à la guerre des tranchées. Ils avaient su faire preuve d’un savoir-faire en innovations tactiques. Ils avaient appris à utiliser tout le potentiel des armes modernes. Par contre, le chiffre des pertes depuis septembre parlait de lui-même. Plus de 24 000 hommes étaient tombés pour une progression d'ensemble de huit kilomètres12.

Vimy : la bataille emblématique

Plus encore qu’à Ypres, c’est sur la Somme que les Canadiens s’étaient vus véritablement confirmés dans leur réputation de troupes de choc13. Cette notoriété allait les précéder pour le restant de la guerre. Dans nombre de coups durs où seraient engagées les forces britanniques, les Canadiens dirigeraient fréquemment l’assaut. Désormais retirés du champ de bataille de la Somme en cette fin de 1916, les Canadiens se verraient offrir l’opportunité de soutenir leur nouvelle réputation. Déployées plus au nord, toujours en France, les troupes avaient reçu une mission précise pour la prochaine offensive du printemps de 1917 : capturer la crête de Vimy.

Symbole par excellence de la contribution militaire canadienne de la Grande Guerre, la bataille de la crête de Vimy revêt en effet un caractère unique. L'immense place qu'elle occupe aujourd'hui dans l'espace public mémoriel canadien se justifie amplement. Et pour remettre les choses en contexte, soulignons qu'à l'aube de l'affrontement, la guerre durait depuis plus de deux ans en 1917. Les batailles d’usure de l’année 1916 n’avaient, pour leur part, apporté que quelques kilomètres de gains de terrain pour les Alliés, sans parler des millions de soldats sacrifiés en conséquence.

En définitive, les Alliés franco-britanniques n’avaient pas abandonné leur projet de mener des offensives conjuguées, dans un scénario semblable à celui de 1916, mais en supposant que les erreurs stratégiques et tactiques du passé ne soient plus répétées. L’idée de percer le front et de reprendre la guerre de mouvement obsédait toujours les généraux. Le plan que ces derniers avaient dressé était simple.

L’armée française devait cette fois prendre d'assaut les hauteurs du Chemin des Dames, le 16 avril, sur le front de l'Aisne, tandis que l’armée britannique devait livrer bataille plus au nord, dans le Pas de Calais avec la ville d'Arras servant de carrefour au déploiement des troupes. L’offensive britannique allait commencer une semaine avant celle des Français. Dans ce contexte, la tâche du Corps canadien consistait à capturer la redoutable crête de Vimy.

Celle-ci avait été conquise par les Allemands dès octobre 1914. Cela dit, ils avaient eu plus de deux années pour l’aménager, la fortifier à leur goût. Les Alliés franco-britanniques avaient perdu des dizaines de milliers d’hommes dans de vains assauts contre cette position en 1915 et 191614. En avril 1917, la crête de Vimy constituait, pour ainsi dire, le plus dangereux et imposant bastion du dispositif défensif allemand dans le Pas de Calais. Du haut de la crête, les Allemands pouvaient parfaitement observer les manœuvres des troupes alliées. De profondes tranchées élaborées en plusieurs lignes défensives successives, des tunnels de communication et d’épais réseaux de fils barbelés et d'obstacles de toutes sortes constituaient le dispositif ennemi. 

Pour capturer la crête, le matériel allait être important, mais, par-dessus tout, les Canadiens savaient qu’il fallait carrément réinventer la manière de faire la guerre dans les tranchées. Dès octobre 1916, alors que la bataille de la Somme n’était pas tout à fait conclue, les trois premières divisions du Corps canadien (bientôt rejointes par la 4e) étaient déjà arrivées dans le secteur, au bas de la pente, face aux Allemands bien retranchés sur les hauteurs. Pour l’emporter, il fallait non seulement apprendre des erreurs passées, mais également copier en partie les techniques allemandes.

Pour ce faire, les Canadiens avaient mis en place une incroyable logistique. Des tunnels, des voies ferrées, des reproductions à ciel ouvert des tranchées ennemies sous forme de maquettes, tout était bon pour enseigner à chaque soldat ce qu'allait être sa mission le moment venu. C’est en quelque sorte cette notion de « pédagogie militaire » qui allait distinguer la bataille de Vimy des précédentes dans lesquelles les Canadiens avaient été engagés15. Il fallait par ailleurs tout savoir du dispositif ennemi. Des reconnaissances effectuées par des raids dans les tranchées allemandes quelques semaines auparavant avaient permis d’amasser de précieuses informations. Quant au rôle de l’aviation, il était de la plus haute importance en photographiant le front, comme les lignes de communication et de ravitaillement situées plus à l'arrière.

Après un intense et efficace bombardement préliminaire effectué quelques jours avant l’opération, les Canadiens s’élançaient à l’assaut de la crête de Vimy au matin du 9 avril 1917. En trois jours d’offensives continues, ils en avaient capturé le sommet et on pouvait enfin voir le front allemand derrière celle-ci, qui s’étirait au loin dans la plaine de Douai plus à l’est. La bataille de Vimy est par la suite devenue emblématique dans la mémoire canadienne. C’était en effet au cours de cet engagement que les quatre divisions formant le Corps canadien avaient pour la première et seule fois combattu simultanément.

Comme toujours, les combats avaient été sauvages. En trois jours, les Canadiens avaient perdu environ 10 000 hommes, dont près de 3 600 tués16. Encore une fois, cette bataille qui s’achevait avait endurci les troupes. La victoire canadienne avait fait le tour de la presse alliée et l'on peut dire que c'est à partir de ce moment qu'une réputation de « troupes de choc » commença littéralement à suivre le Corps canadien17. C’était également au lendemain de Vimy que les soldats assistaient à la nomination d’un premier commandant canadien à la tête du Corps avec la nomination du lieutenant-général Arthur Currie, qui commandait jusque-là la 1ère Division.

Retour en Belgique : la bataille de Passchendaele

Alors que les Canadiens et les Britanniques connaissaient certains succès au nord, au sud, les forces françaises étaient en mutineries à la suite de la catastrophique bataille du Chemin-des-Dames (avril-mai). Par conséquent, l’incapacité temporaire d'une partie de l’armée française à poursuivre le combat avait mis le haut commandement britannique devant la perspective que lui seul pouvait encore porter des coups aux Allemands, en cette seconde moitié de 1917.

C’est ainsi que, le 31 juillet, les Britanniques lançaient une troisième offensive dans le saillant d’Ypres en Belgique. À l’instar de la Somme, ce n’était que plus tard que le Corps canadien serait appelé à intervenir. Le but de l’offensive était double. Il fallait capturer les voies ferrées ennemies à l'est du saillant, tout en reprenant une guerre de mouvement qui aurait pour ultime objectif la capture des bases navales où mouillait une partie de la flotte sous-marine allemande dans les Flandres.

En dépit de quelques succès initiaux, l’intensité du barrage d’artillerie britannique des semaines suivantes avait averti les Allemands de l’évidence de la poursuite des assauts, mais il avait également transformé le terrain en un véritable océan de boue. Les pluies torrentielles des Flandres ne facilitaient en rien la tâche des Canadiens qui devaient relever les Britanniques. En d'autres termes, les Canadiens devaient attaquer précisément au moment où tout élément de surprise avait disparu.

Cette fois, le plan visait à capturer ce qui restait du village de Passchendaele, un hameau situé sur une légère hauteur à quelques kilomètres à l’est d’Ypres. Constatant l’ampleur de la tâche et l’état physique et moral de ses troupes, le lieutenant-général Currie s’était rapidement rendu compte qu’une poursuite de l’offensive allait décimer ses bataillons. Aux autorités britanniques, Currie prédisait qu’il allait perdre environ 16 000 hommes dans l’offensive et il leur fit savoir clairement par la transmission d'une protestation officielle, et ce, au risque de se voir retirer son commandement puis retourné au Canada18.

En dépit de ce bras de fer, l'état-major canadien préparait avec minutie l’assaut qui allait débuter le 20 octobre. Pendant deux semaines, jusqu’au 11 novembre et sous des pluies torrentielles, les Canadiens avaient avancé jusqu’au village de Passchendaele, qu’ils avaient pris de peine et de misère. En fin de compte, l’estimation de Currie s’était avérée juste, puisque pour l’ensemble de l’opération, de la fin octobre à la mi-novembre, le Corps canadien avait perdu environ 16 000 hommes19.

Passchendaele restera toujours un nom associé à un véritable cauchemar pour les troupes canadiennes. Sans pour autant avoir négligé les leçons tactiques et stratégiques apprises à Vimy, l'état-major et les troupes se trouvaient prisonniers d'une irréversible mécanique, celle d'une bataille d'usure livrée en terrain inondé et fortement labouré d'obus où tout élément de surprise n'existait plus. Rappelons que, dès le départ, Currie avait mis en doute la pertinence de poursuivre une offensive qui s’enlisait depuis quelques semaines. Étant donné que l'objectif était atteint, les Canadiens n’avaient pas perdu la bataille, mais le prix payé par rapport aux gains obtenus était effroyable, peut-être même pire que sur la Somme.

La bataille de Passchendaele avait également ceci de particulier (et probablement de « bénéfique »), c’est que, pour la première fois, le Premier ministre canadien Robert Borden avait ouvertement protesté auprès de son homologue britannique Lloyd George à l'effet que si les Canadiens étaient à nouveau impliqués dans un autre bain de sang de la sorte, alors la participation active du Dominion aux futures opérations pourrait être remise en cause20. On peut donc avancer l'hypothèse qu'avec Vimy, mais plus encore à Passchendaele, on assistait, d'un point de vue militaire comme politique, à une « canadianisation » progressive de la participation du Canada et de sa force armée. Cette canadianisation s'affichait tant dans la manière de guerroyer qu'au niveau de la formation d’une identité nationale propre à mesure qu'approchait l'hiver 1917-1918.

Le Corps canadien : fer de lance d'une dernière campagne (1918)

L’hiver 1917-1918 avait été plutôt paisible pour les Canadiens. En fait, c’est en mars que les Allemands avaient pris l’initiative de lancer leurs dernières offensives majeures de la guerre, avec les renforts obtenus du front de l'Est, rendus disponibles dans le contexte de la Russie en révolution. Le nouveau commandant suprême des forces alliées, le maréchal Ferdinand Foch, avait attendu l’occasion favorable avant de reprendre l’initiative aux Allemands.

C’est au moment où s'engageait la bataille d’Amiens, en août, que les Canadiens allaient entreprendre jusqu’à la fin du conflit une série de batailles connues sous le nom de la campagne des Cent Jours. De la mi-août jusqu’au 11 novembre, les Canadiens avaient servi de fer de lance aux offensives britanniques. En à peine trois mois, les soldats de Currie poursuivaient les Allemands qui retraitaient, mais qui leur causaient de lourdes pertes par des actions d’arrière-garde bien exécutées. Prenant peu de repos, les Canadiens marchaient d'Amiens, avaient combattu à l'est d'Arras, reprenaient Cambrai et Valenciennes, pour ne nommer que quelques épisodes d'une campagne au rythme effréné. C’était également au cours de cette série d’offensives que les Canadiens avaient pulvérisé en plusieurs points la terrible ligne défensive des Allemands surnommée la Ligne Hindenburg.

D’Amiens jusqu'à Mons en Belgique, les Canadiens avaient perdu environ 40 000 hommes en un peu plus de trois mois d’affrontements se déroulant tantôt dans les tranchées, tantôt en rase campagne21. Le moral des Allemands avait été anéanti, et ces derniers avaient consenti à signer un armistice le 11 novembre. Une fois les combats terminés, les Canadiens avaient franchi la frontière allemande, où ils occupaient une tête de pont dans la région de Bonn, jusqu’au rapatriement des troupes au printemps de 1919.

Conclusion

Le Canada était entré en guerre avec une armée professionnelle embryonnaire appuyée par une force irrégulière disparate. Dès le printemps de 1915, la première des quatre divisions d'infanterie combattait sur le front Ouest. Elle était arrivée en France dans le but de renforcer la Force expéditionnaire britannique. De plus, la 1ère Division canadienne avait été la première formation de ce type à être, pour l'essentiel, composée de soldats-citoyens.

À mesure que le Corps expéditionnaire canadien en France prenait de l'expansion, le professionnalisme des soldats et de leurs chefs suivait une ascension parallèle. Le fait d'armes majeur que la mémoire publique officielle retient de nos jours est celui de la capture de la crête de Vimy où les quatre divisions canadiennes combattaient simultanément, côte à côte.

Mais comme dans bien d'autres batailles, Vimy avait été un massacre où l'histoire du Canada s'était écrite par le sang. Dans ces circonstances, il était indéniable qu'au sortir de cette bataille, les soldats du Corps canadien se sentaient plus unis, voire plus « canadiens ». Ils en étaient sortis transformés et ils constituaient véritablement l'une des formations d'élite sur le continent. Et d'autres dures batailles avaient suivi celle de Vimy, faisant de la contribution du Corps canadien à la victoire des forces alliées une évidence.

Le Canada sortait donc de la guerre avec une réputation rehaussée et surtout avec un nouveau statut juridique sur la scène internationale. Bien que symbolique, sa signature sur le Traité de Versailles constituait un premier pas vers son autonomie complète. Rappelons qu'au départ, le Canada était entré en guerre comme une simple colonie de l’Empire britannique, sans aucun droit de regard sur sa propre politique étrangère, encore moins sur celle de l'Empire. Cette signature de 1919 avait coûté au Canada plus de 65 000 soldats tués22.

Tout bien considéré, il n’est pas faux de dire, après ce bref examen des faits d'armes canadiens, qu’avec la guerre de 1914-1918, le Canada acquérait des balbutiements de « personnalité internationale ». À l’instar de bien des nations, celle du Canada s’était édifiée dans le sang, dans l’espoir, peut-être naïf, que plus jamais un drame comme celui vécu dans les tranchées de Belgique et de France ne se reproduirait.

 

Notes 

1 Carl Pépin, Les relations franco-québécoises pendant la Grande Guerre, Québec, Université Laval, thèse de doctorat, 2008, p. 72-77.
2 Preston, Richard A., Milice et armée dans L'Encyclopédie canadienne, Institut Historica-Dominion, http://www.thecanadianencyclopedia.com/articles/fr/forces-armees. Site consulté le 25 juillet 2013.
3 Edward R. Kantowicz, The Rage of Nations, Grand Rapids (Michigan), Wm. B. Eerdmans Publishing, 1999, p. 131.
4 Andrew Iarocci, Shoestring Soldiers: The 1st Canadian Division, 1914-1915, Toronto, University of Toronto Press, 2008, p. 40-41.
5 Sur cette idée de la désillusion des soldats canadiens devant les réalités de la guerre en 1915, voir Tim Cook, No Place to Run : The Canadian Corps and Gas Warfare in the First World War, Vancouver, UBC Press, 2011, p. 15.
6 Ibid., p. 20.
7 James Wood, Militia Myths: Ideas of the Canadian Citizens Soldier, 1896-1921, Vancouver, UBC Press, 2010, p. 225.
8 George H. Cassar, Hell in Flanders Fields: Canadians at the Second Battle of Ypres, Toronto, Dundurn Press, 2010, p. 323.
9 Ibid.
10 Sur la redéfinition de la doctrine tactique du Corps expéditionnaire canadien au cours de la période de 1915-1916, voir Alex D. Haynes, " The Development of Infantry Doctrine in the Canadian Expeditionary Force: 1914-1918 " dans Canadian Military Journal, automne 2007, p. 66-67.
11 Cité dans Desmond Morton, Histoire militaire du Canada, Outremont, Athéna Éditions, 2007, p. 163.
12 Tim Cook, Clio's Warriors : Canadian Historians and the Writing of the World Wars, Vancouver, UBC Press, 2011, p. 27.
13 Ibid., p. 11.
14 Michael Boire, " Vimy Ridge : The Battlefield before the Canadians, 1914-1916 " dans Geoffrey Hayes, Andrew Iarocci et Mike Bechthold, Vimy Ridge: A Canadian Reassessment, Waterloo (Ontario), Wilfrid Laurier University Press, 2007, p. 54.
15 Andrew Iarocci, op. cit., p. 6.
16 Ian Hugh MacLean Miller, Our Glory and Our Grief: Torontonians and the Great War, Toronto, University of Toronto Press, 2002, p. 63.
17 Paul Dickson, " The End of the Beginning. The Canadian Corps in 1917 " dans Geoffrey Hayes, Andrew Iarocci et Mike Bechthold, op. cit., p. 31.
18 John N. Rickard, Lieutenant-General A. G. L. McNaughton and the Canadian Army. 1939-1943. The Politics of Command, Toronto, University of Toronto Press, 2010, p. 20.
19 Ashley Ekins, 1918. Year of Victory : The End of the Great War and the Shaping of History, Auckland, Exisle Publishing Limited, 2010, p. 164.
20 John English, " Political Leadership in the First World War " dans David Mackenzie (dir.), Canada and the First World War. Essays in Honour of Robert Craig Brown, Toronto, University of Toronto Press, 2005, p. 77.
21 John H. Morrow, The Great War. An Imperial History, New York, Routledge, 2004, p. 279.
22 Sur le bilan officiel des pertes canadiennes pendant la Grande Guerre, voir : http://www.veterans.gc.ca/eng/department/press/gnstat. Site consulté le 26 juillet 2013.