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La construction de la Mémoire des brigades spéciales russes en France. Le cimetière et l’église de Saint-Hilaire-le-Grand

Le « premier » cimetière définitif probablement photographié en 1924. - Временное кладбище в Сент-Илер-ле-Гран. Фотография, сделанная около 1924 г.
© Andreï Korliakoff
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Lorsque la Première Guerre mondiale se termine, 7 354 Russes reposent « officiellement » sur le sol français. Enterrés pour les uns dans la zone occupée par l’armée allemande, pour les autres dans la zone française dite « des armées » ou ailleurs en France, ce sont tous, à notre connaissance des militaires. Le dénombrement effectué par le ministère des Anciens combattants en 1959 en prévision de la venue en France, l’année suivante, de Nikita Khrouchtchev précise que sur « 7 354 tombes russes, 6 858 se trouvent dans l’ancienne zone des armées et 496 dans les départements de l’intérieur ». Les quelque 7 000 morts de la « zone des armées »  appartiennent en fait à trois groupes différents. Les uns enterrés du « côté allemand » sont des prisonniers de guerre, le plus souvent en provenance du front oriental, parfois du front français. Employés à des travaux forcés par l’armée allemande, leurs décès, parfois accidentels, résultent le plus souvent des mauvais traitements qui leurs sont infligés, de la malnutrition dont ils souffrent, et des maladies qui en découlent. Les autres, enterrés du « côté français » sont majoritairement des combattants ayant servi dans les brigades spéciales envoyées par l’empire russe afin de combattre sur le front français à partir de 1916. Ils proviennent également des combattants russes qui se sont engagés comme volontaires étrangers dès 1914, ont combattu et sont tombés dans les rangs de la Légion étrangère. Pendant la guerre tous sont enterrés localement, dans des cimetières « provisoires » créés par l’autorité militaire en application d’une loi promulguée à cet effet le 29 décembre 1915.

L’histoire du cimetière russe de Saint-Hilaire le Grand

Le cimetière russe de Saint-Hilaire-le-Grand, aujourd’hui lieu de mémoire de tous les soldats russes morts sur le sol français ou à l’armée d’Orient pendant la Grande Guerre, est plus modestement en 1916 l’un des cimetières provisoires dans lequel des soldats russes sont inhumés. À la fin de 1917, seul 150 d’entre eux y reposent. Lorsque la guerre se termine, l’État français entreprend de restituer aux familles qui en font la demande, les corps des leurs. Ce qui n’est pas possible pour les soldats russes en raison de la révolution bolchevique, de la guerre civile et de la non-reconnaissance par la France du nouvel État en cours de constitution. Le cimetière provisoire de Saint-Hilaire devient, par la force des choses et le poids de l’histoire immédiate, un cimetière permanent dénommé Cimetière de l’Espérance. À cette occasion, l’État acquiert, en deux temps (juin 1925 puis février 1935), les quelque 3 500 m2 de terrain sur le lequel se trouve le cimetière qui devient nécropole nationale. Pourquoi avoir retenu le cimetière provisoire de Saint-Hilaire plutôt qu’un autre ? Probablement, bien qu’aucune source explicite n’atteste cette hypothèse, parce que les soldats du 2e régiment spécial russe avaient érigé, en 1917, à proximité du cimetière provisoire, un petit monument orthodoxe à la mémoire de leurs morts, qui existe encore aujourd’hui, et sur lequel demeure gravée la mention suivante, en français et en russe : « Enfants de France, quand l’ennemi sera vaincu, et que vous pourrez librement cueillir des fleurs sur ces champs, souvenez-vous que nous, vos amis russes, et apportez-nous des fleurs ».

Au cours des décennies suivantes l’État regroupe dans le cimetière les corps des soldats russes précédemment inhumés dans des cimetières provisoires à Sézanne, Cormicy, Suippes, et ailleurs. Le  cimetière de Saint-Hilaire devient, et demeure depuis lors, « l’un des sept cimetières étrangers implantés en France que la Défense, en l’absence de convention avec les États concernés entretient à titre gracieux ». Le nombre de corps qui y est regroupé augmente régulièrement jusqu’à dépasser les 800 à la veille de la Deuxième guerre mondiale. Son entretien est assuré par un gardien relevant de l’Association des Officiers russes anciens combattants sur le front français, créée en 1923. Ancien combattant, membre de l’association et grand blessé de guerre, il vit sur le site grâce aux modestes subsides que l’association parvient à lui verser.

Pendant cette période, puis jusqu’à la fin des années 1990, le cimetière se trouve placé, à deux reprises, aux cœurs des relations que la France entretient avec la Pologne, pendant l’entre-deux-guerres, et avec l’Union soviétique, après la  Deuxième guerre mondiale.

En 1935, alors que le maréchal Pilsudski vient de mourir à Varsovie et que les relations entre la France et la Pologne sont complexes, 14 corps, identifiés comme Polonais, c'est-à-dire rapportés à la Grande Guerre, comme combattants originaires de la « Pologne russe »  enterrés au cimetière de Saint-Hilaire sont symboliquement exhumés et enterrés au cimetière polonais du Bois-du-Puits à Auberive. Leurs tombes devenues vides, sont à nouveau occupées à partir de 1939, probablement à la demande des colonels Dourov et Loupanoff qui assurent la direction effective de l’Association des Officiers russes anciens combattants sur le front français, par 12 corps de militaires russes en provenance du cimetière communal de Langres.

À l’issue de la Deuxième guerre mondiale le cimetière continue à recevoir des corps de soldats russes de la Grande Guerre. Les archives du ministère des Anciens combattants en signalent par exemple « une dizaine entre 1957 et 1972 dont huit en provenance de Forbach ».  Ces regroupements ne parviennent pas à masquer la polémique qui naît entre l’État, l’Association des Officiers russes anciens combattants sur le front français et l’ambassade d’Union soviétique à Paris, au sujet de l’enterrement de combattants « réputés » soviétiques, enterrés à Saint-Hilaire à la fin de la Deuxième guerre mondiale. Pourquoi « réputés » tout d’abord ? Parce que, lors de leur inhumation, l’administration française regroupe dans un premier temps et sans y prêter vraiment garde, 36 combattants soviétiques morts en France entre 1942 et 1944, ainsi que le sous-lieutenant Wladimir Reskine du 23e Régiment de marche des volontaires étrangers (23e RMVE), mort au combat sur le front français en juin 1940 et le Standartenjunker Sergueï Protopopoff  de la division Charlemagne, mort dans les combats de Berlin face aux Soviétiques le 29 avril 1945.

De la fin des années 40 à la disparition de l’Union soviétique, l’État français s’efforce  de trouver une voie médiane entre deux éléments, d’essence et de puissance, différentes, l’Association des Officiers russes fidèle à sa mission mémorielle et l’ambassade soviétique, acteur de la guerre froide. Cette recherche française d’un équilibre difficile à maintenir se traduit par exemple par l’érection, sur les tombes soviétiques de croix latines, pour ne pas choquer les premiers et l’apposition concomitante d’une plaque à la mémoire des « 36 soldats soviétiques morts dans la lutte contre le nazisme, 1941-1945 » pour donner satisfaction à la seconde. La venue en France de Nikita Khrouchtchev en 1960 et son accueil par le général de Gaulle, focalisent l’attention du gouvernement  sur le cimetière de Saint-Hilaire dont la visite est envisagée par le protocole français. Annulé sans explication par le protocole soviétique, elle est néanmoins utile aux historiens. En effet, alors que le général de Gaulle se prépare à accueillir Nikita Khrouchtchev, l’administration française réalise, sur ordre du gouvernement, un état des lieux le plus précis possible de la question des soldats russes enterrés en France et provoque une série de « travaux d’embellissement »  du cimetière.  Cet état des lieux, en définitive approximatif et recelant des chiffres contradictoires, demeure important par sa seule existence.

Au cours des années suivantes, l’Association des Officiers russes demande régulièrement à l’administration française, par la voix de son président, le prince Serge Obolensky que les 36 Soviétiques soit inhumés  « dans le cimetière national de regroupement de Noyers St Martin (Oise) et que les soldats russes de la Grande Guerre inhumés à Charleville-Mézières soient transférés à St-Hilaire ». Mais en vain. Le cimetière, maintenu dans sa configuration du début des années soixante, tombe peu à peu dans la routine et l’oubli relatif jusqu’à ce qu’en 1988, le ministère des Anciens combattants annonce au prince Obolensky que  « les restes mortels des militaires russes de la Guerre 1914-1918 qui reposent au cimetière communal de Charleville-Mézières, dans les Ardennes, seront transférées dès que possible au cimetière de Saint-Hilaire où une rangée de 35 nouvelles sépultures sera érigée par le secrétariat d’état aux Anciens combattants. » Deux ans plus tard, un évènement local anime le cimetière. Le 12 novembre 1990, un habitant de Courcy, M. Michel Sogny découvre, lors de travaux de terrassement « des ossements d’un squelette incomplet d’un militaire russe de la guerre 1914-1918, […], portant encore sa plaque d’identité qui mentionne « Alexey Tchoustiafoff, 1917 ». Le corps est inhumé dans le cimetière de Saint-Hilaire. Mais, alors que l’Union soviétique vit ses dernières heures, la question des tombes soviétiques demeure entière et le cimetière, peu entretenu, perd de sa splendeur alors que les monuments qui l’ornent se dégradent inexorablement. La dégradation devient telle qu’à la fin des années 1990, le secrétariat d’État aux Anciens combattants décide d’en effectuer une restauration complète. Lorsqu’elle est entreprise, le monument central, érigé en 1924 « orné sur les côtés de croix orthodoxes, de face par une plaque offerte par les scouts de Châlons-sur-Marne et surmonté d’une croix métallique, également orthodoxe » est considéré comme vétuste. Il est détruit et la croix orthodoxe qui se surmontait est jetée. Elle est fort heureusement retrouvée par le représentant local de l’Association, présent ce jour sur le site. En 1998, constatant que la nécropole devrait faire l’objet d’une restructuration complète, l’Association, devenue entre-temps l’Association du souvenir du corps expéditionnaire russe en France (ASCERF) s’inquiète  auprès du Secrétariat d’Etat aux Anciens Combattants du sort réservé à « son » monument. La réponse est à la hauteur de l’inquiétude : « un monument aux morts à connotation religieuse n’a pas sa place dans un lieu de mémoire laïc ». L’administration consent toutefois à la présence d’une plaque bilingue russo-française, dédiée aux combattants du Corps expéditionnaire russe et à la présence occasionnelle dans la nécropole d’une croix orthodoxe en bois, les jours de cérémonie organisés par l’ASCERF.

Celle-ci ne perd pas l’espoir de revoir un jour son monument. Profitant de l’annonce pour 2010, de « l’année croisée France-Russie », elle demande la reconstruction « d’un monument sur le modèle de celui de 1924 ». Cette nouvelle demande, appuyée par la DMPA, est favorablement reçue par le Secrétariat d’État. Mais il est trop tard pour que les réalisations escomptées soient achevées à l’occasion de l’année France-Russie et avant le pèlerinage annuel de la Pentecôte 2010. En attendant la reconstruction à l’identique du monument central, l’Association est autorisée à maintenir en permanence sa croix en bois au cœur du cimetière. Les travaux se terminent  à la veille du  pèlerinage annuel du 12 juin 2011. Depuis lors le monument central, qui a retrouvé sa place « historique » est surmonté de la croix heureusement préservée depuis 1998.

Enfin, profitant des travaux, et alors que l’Union soviétique n’existe maintenant plus depuis presque 6 ans, le secrétariat d’état aux Anciens combattants annonce qu’il trouve « judicieux que ce cimetière historique où reposent des militaires russes tombés pendant la Première guerre mondiale ne regroupe que des soldats russes. C’est pourquoi 36 soldats soviétiques […] inhumés à Saint-Hilaire ont été transférés auprès de leurs compagnons de l’armée rouge à la nécropole de Noyers Saint-Martin dans l’Oise ». La parenthèse soviétique est close.

La construction de l’église

En 1923, les officiers russes issus des brigades et demeurés en France créent une Association des Officiers russes anciens combattants sur le front français, dont le président d’Honneur est le général Gouraud. L’Association se fixe comme objectifs principaux de perpétuer la mémoire de ceux des leurs qui sont morts pour la France et d’aider ceux qui se trouvent confrontés à des difficultés multiples. Elle demeure inchangée jusqu’en 1990, année au cours de la laquelle, les derniers anciens combattants des brigades étant morts, elle se transforme en Association du souvenir du corps expéditionnaire russe en France (ASCERF) afin de pouvoir poursuivre les mêmes objectifs que ses fondateurs.

Peu après la création de la « première association » ses membres évoquent la possibilité d’acquérir un terrain voisin du cimetière de Saint-Hilaire et d’y construire une église orthodoxe. Ils se tournent vers les autres associations issues de l’émigration russe en France et créent, ensemble, un Comité spécial  chargé d’étudier puis de faire construire une église orthodoxe à Saint-Hilaire-le-Grand. Le général Taranovsky, qui avait commandé les deux brigades russes à Salonique devient le président d’honneur du Comité spécial, dont Michel  Fedoroff assure la direction effective. Michel Fedoroff, secrétaire d’État au Commerce et à l’industrie du ministère russe des Finances avant la guerre, réfugié en France en 1920, joue un rôle essentiel dans l’acquisition du terrain qui jouxte le cimetière puis dans l’organisation de la souscription nécessaire au financement des travaux de construction de l’église. De son côté le gouvernement français, qui soutient l’initiative russe, autorise officiellement, par décret du 7 septembre 1935, la construction de l’église. Le Comité spécial peut dorénavant lancer la  souscription nécessaire au financement des travaux qui vont durer deux ans. Elle permet de lever environ 51 000 francs alors que les dépenses engagées dépassent les 63 000 francs. La somme manquante est intégralement offerte par le compositeur Serge Rachmaninoff. Le grand compositeur russe, contraint à l’émigration par la Révolution s’était tout d’abord installé à Helsinki puis à Oslo avant de partir pour les États-Unis en 1918 et d’y mener une brillante carrière. Il avait ensuite, au début des années trente, fait construire une villa en Suisse inspirée de celle qu’occupait sa famille dans le sud de la Russie. Il y hébergea régulièrement des artistes ayant fui la révolution bolchevique.

Le projet architectural est confié à  Albert Alexandrovitch Benois. Benois, né à Saint-Pétersbourg en 1888, est un architecte et un peintre russe d’origine française dont la famille avait fui, la révolution en 1794 pour s’installer à Moscou. Lui-même émigré en France, il est enthousiasmé par le projet qu’il accepte de conduire bénévolement. Sur place il réalise, en plus de la conduite des travaux,  les fresques qui ornent l’église. Cette église, de taille modeste, est construite dans un style inspiré du XVe siècle russe dit de Novgorod - Pskov. Ce style, né à Novgorod puis étendu à Pskov affiche la volonté de maintenir une tradition née à Byzance, puis reprise et développée à Kiev qui confère aux églises construites dans ces deux villes un caractère considéré comme original par un apport nouveau, dit « provincial ». La réputation des architectes de Pskov est telle que Ivan III leur confie la reconstruction, à la fin du XVe siècle de l’église de l’Annonciation dans l’enceinte du Kremlin. Plus simplement, à Saint-Hilaire, Benois construit une église de taille modeste à la toiture verte surmontée d’un bulbe bleu. Son clocher, en forme de pyramide tronquée garni de trois cloches, est quant à lui, surmonté d’un bulbe doré. Les icônes, elles aussi inspirées du XVe siècle, sont principalement l’œuvre P.A. Fédoroff et de la princesse E. S. Lvova. Un ancien combattant russe du front français Pérévoztchikoff édifie l’iconostase. Lors de son inauguration et de sa consécration le 16 mai 1937, les nombreux Russes présents sont accompagnés par les anciens de la division marocaine qui avait accueillie en son sein, en 1918, la « Légion d’honneur russe » qui regroupait les combattants des brigades qui avaient décidés de continuer le combat aux côtés des armées de l’Entente.  L’église est alors officiellement dédiée à la mémoire des quelque 4 000 soldats russes morts pour la France sur les fronts français et de Salonique. Lors de son discours inaugural, Michel Fedoroff utilise, évoquant l’église, l’expression originale « d’église-mémorial ». À l’issue de l’inauguration un repas champêtre est organisé dans le pré adjacent à l’église. Cette usage, devenu tradition, est perpétué depuis lors et jusqu’à nos jours, chaque Pentecôte. Y participent, hormis les membres de l’Association et les Anciens de la division marocaine, l’État représenté par le préfet, l’armée par les associations d’anciens combattants, et les associations russes issues de l’émigration dont les Scouts russes, les Vitiaz et les Cadets. Les deux principaux discours sont prononcés par le général Denikine puis par Michel Fedoroff qui déclare : « …. Un jour viendra, et il est proche, quand la Russie, délivrée du joug communiste, ressuscitera et entamera la grande œuvre. Alors, d’autres peuples viendront à cette église-mémorial s’incliner et rendre hommage à la vaillance du soldat russe ! ». A l’issue de l’inauguration l’église demeure sous la « garde » des trois moines et de leur  supérieur le père Alexis Kireevsky « ordonné archimandrite le jour de la consécration ». Ils vivent dans un petit ermitage dit de Tous-les-Saints situé derrière le cimetière et constitué d’une cabane en bois et d’une petite chapelle, encore présents de nos jours.

En 2013, 914 corps de soldats du corps expéditionnaire russes reposent dans le cimetière de Saint-Hilaire. 488 y sont inhumés en tombes individuelles, auxquels il faut ajouter la tombe du sous-lieutenant Reskine mort en 1940 et 426 corps répartis entre deux ossuaires.

Ce texte a été réalisé à partir du dépouillement des archives du cimetière russe de Saint-Hilaire-le-Grand détenues par la Direction de la Mémoire du Patrimoine et des Archives (DMPA) du ministère de la Défense ainsi qu’à partir des informations fournies par Georges de Brevern, président de l’ASCERF et par Andreï Korliakoff auteur, entres autres, de La Culture russe en exil, 1917-1947, (ymca-press, 2012). L’iconographie, ancienne et récente, nous a également été principalement fournie par Andreï Korliakoff. Le texte demeure, sur certains points, à l’image des archives, lacunaire. Il se peut qu’il contienne quelques inexactitudes que nous assumons. Nous remercions par avance tous ceux qui pourront nous aider à l’enrichir et à le préciser.