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La bataille de la Somme

Offensive anglaise dans la Somme. Photographie de presse / Agence Rol.
© Gallica/BnF
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Cet article consacré à la bataille de la Somme est extrait de l'ouvrage « La Première Guerre mondiale tome 1. Combats », publié chez Fayard en 2013, sous la direction de Jay Winter. Robin Prior revient sur cette bataille durant laquelle les armées britannique et française et l'armée allemande se sont affrontées durant plus de quatre mois, de juillet à novembre 1916.

(...) Sur le front occidental, où la guerre serait perdue ou gagnée, l’armée britannique atteignait lentement la taille lui permettant de lancer une offensive de grande envergure. Il faut noter que cela constituait un changement radical par rapport aux guerres britanniques du passé. La Grande-Bretagne avait rarement consacré autant de ressources pour déployer ses forces en Europe. Maintenant, avec les Français et les Russes sous pression, elles étaient nécessaires. Durant l’été, les forces britanniques sur le front Ouest se montaient à environ un million d’hommes. Où se déroulerait leur grande offensive ? La réponse était : de part et d’autre de la Somme, avec les Français au sud (et juste au nord) et les Britanniques étendant le front au nord sur plus de 20 kilomètres. En raison des puissantes défenses allemandes dans ce secteur, le choix du site de la nouvelle bataille avait suscité la dérision. Pourquoi lancer une attaque dans un secteur juste parce que c’était le point de jonction des armées françaises et britanniques ? Cependant, il n’était pas facile de trouver un autre terrain favorable à une offensive. Les Flandres étaient trop plates et au sud se trouvait la zone minière de Lens, où une attaque avait échoué en 1915. Au nord de la Somme, il y avait les fortifications de la crête de Vimy et, plus au sud, des pentes accidentées et boisées. Bref, si la Somme semblait présenter de nombreux inconvénients, c’était la même chose ailleurs. Au moins une attaque conjointe des Alliés forcerait-elle les Allemands à défendre un front d’attaque très large.

Mais, en pleine tuerie de Verdun, il devint clair que le front d’offensive des Alliés serait plus étroit qu’on ne l’avait pensé tout d’abord. Les combats continuels de Verdun avaient peu à peu ponctionné les divisions françaises prévues sur la Somme. En mars, les Français y avaient 39 divisions alors que les Britanniques n’en avaient que 14. Le nombre de divisions françaises n’était plus que de 30 fin avril, de 26 le 20 mai, et de 20 seulement à la fin du mois. Après quoi, Joffre s’abstint d’estimer combien de divisions françaises assisteraient les Britanniques. Ces derniers en déduisirent à juste titre que, au moment où l’offensive serait lancée, il n’y aurait pas plus de 12 divisions françaises au sud. C’est ainsi que la campagne de la Somme devint principalement britannique.

Aucun de ces aléas ne démonta le commandant en chef des troupes britanniques, sir Douglas Haig. Ce devait être sa première bataille à son nouveau poste. Il avait remplacé sir John French après l’échec de Loos. Depuis décembre 1915, il avait progressivement accumulé hommes et canons pour la « grande poussée ».

L’idée de Haig – lancer son attaque sur un front large – était bien fondée. De cette manière, les troupes du centre seraient au moins protégées du feu ennemi sur leurs flancs. Mais, pour attaquer sur un front large (dans ce cas, près de 13 kilomètres), il était nécessaire d’accumuler des quantités énormes de canons et de munitions de façon à détruire les lignes de tranchées allemandes et les villages fortifiés faisant face aux Britanniques. Une fois ces munitions accumulées, il était essentiel de s’assurer aussi que les artilleurs anglais seraient assez habiles pour envoyer les obus avec une certaine précision sur les défenses allemandes. Il serait satisfaisant de souligner que Haig et ses assistants calculèrent le plus exactement possible le nombre d’obus et se livrèrent à l’examen le plus complet possible des méthodes d’artillerie pour s’assurer que celle-ci serait en mesure de faire son travail, et le ferait. Ce serait satisfaisant, mais faux. Haig, comme Falkenhayn a Verdun, se contenta d’accumuler un nombre de canons et d’obus sans précédent dans l’armée britannique et supposa que cela suffirait.

Et ce n’est pas seulement en nombre que l’artillerie se révélerait insuffisante. La qualité des munitions et les manières de s’en servir laissaient gravement à désirer. En Grande-Bretagne, de façon à répondre aux exigences de Haig, le ministre des Munitions avait pris un certain nombre de décisions discutables. Pour améliorer le rendement, on abandonna le contrôle de la qualité, avec pour conséquence que beaucoup d’obus n’explosaient pas ou explosaient prématurément, et donc détruisaient les canons censés les envoyer. De plus, la majorité des obus livrés a Haig étaient des shrapnels, c’est-à-dire d’excellents obus pour couper des enchevêtrements de barbelés ou traiter les troupes à découvert, mais inefficaces contre les tranchées défensives profondes et les abris, dans lesquels étaient tapis la plupart des défenseurs allemands sur la Somme. Les Britanniques étaient bien informés de ces tranchées-abris par des patrouilles offensives, mais ne parvenaient pas à en saisir les conséquences pour un bombardement constitué en grande partie de shrapnels.

Au cours de la préparation de l’opération, le chef de l’armée qui devait la mettre à exécution, le général Rawlinson, sembla comprendre que les efforts de destruction britanniques seraient inadéquats. Il implora Haig de limiter d’abord son objectif à la première position de défense allemande. Haig n’envisageait rien de tel. Il avait prévu de s’emparer des trois lignes allemandes. Comment les quatre divisions de cavalerie qu’il avait massées juste derrière le front pourraient-elles autrement percer et foncer vers la côte, puis bousculer les défenses allemandes dans le secteur nord du front occidental ?

Rawlinson aurait pu suggérer qu’une telle opération sur le front occidental en 1916 était chimérique. Il aurait aussi pu faire remarquer que la cavalerie massée à découvert constituait une cible idéale pour les mitrailleuses et les artilleurs allemands, et que, jusque-là, aucun bombardement – y compris ceux de Falkenhayn à Verdun – n’avait réussi à éliminer les défenses ennemies dans leur intégralité. Il aurait pu continuer en notant que dans tous les cas il y aurait, loin derrière le front et hors d’atteinte du plus furieux des bombardements, du matériel de guerre allemand capable de dévaster la cavalerie. Rawlinson aurait pu faire tout cela, mais ne le fit pas. Quand Haig le mit au défi, il se réfugia derrière des arguments alambiqués sur les difficultés qu’auraient des troupes fraîches à avancer sur les distances prévues par le plan Haig. C’était la mauvaise approche. Des troupes anéanties, qu’elles fussent fraîches ou expérimentées, n’avanceraient nulle part. C’était la vraie question, et personne du côté anglais ne la posa.

En conséquence, lorsque la grande offensive fut lancée, le 1er juillet, ce fut un désastre d’une échelle encore inédite au premier jour d’une opération sur le front occidental. (Elle garderait cet honneur douteux durant le reste de la guerre.) A la fin de la journée, 57 000 soldats britanniques (environ 40 % des hommes engagés ce jour-la) avaient été éliminés. Il fut un temps où ces effrayantes pertes humaines furent attribuées à une tactique sans imagination – les troupes avançaient d’un pas lent, épaule contre épaule –, imposée aux hommes par un commandement inepte. En fait, les chefs de bataillon semblent avoir oublié toute instruction tactique venue d’en haut pour adopter leurs propres mesures, pour la plupart pleines d’imagination. Cependant, la tactique employée était absurde face aux mitrailleuses et à l’artillerie allemande qui n’avait pas été neutralisée. Face à ce déluge de feu, il importait peu que les hommes marchent, courent ou dansent à travers le no man’s land. Ce qui importait, c’était que les bombardements inappropriés et imprécis aient manqué la plupart des systèmes de défense allemands et des batteries pilonnant le no man’s land. Les mitrailleurs (qui firent le plus de victimes ce jour-là) purent ainsi émerger de leurs profondes tranchées-abris et faucher à volonté les assaillants. Environ 10 000 Britanniques furent tragiquement abattus avant même d’atteindre leur propre ligne de front. Au centre, une division entière du 3e corps d’armée parvint à peine au contact avec l’ennemi avant d’être massacrée. Le résultat final fut que, à la nuit tombée, les Britanniques avaient gagné un peu de terrain au sud de leur front – où ils combattaient aux côtés des Français, lesquels étaient plus généreusement appuyés par leur artillerie, et où le barrage roulant était employé par certaines divisions depuis le début –, mais rien au centre ni au nord. Au sud du fleuve, les Français avaient légèrement progressé, mais leurs efforts restaient secondaires par rapport à ceux de Haig.

Il ne fit jamais aucun doute que, en dépit de ces pertes, la bataille continuerait. Les Français étaient toujours sous pression à Verdun et les longs préparatifs de Haig pouvaient difficilement être arrêtés au bout de vingt-quatre heures. Joffre rencontra le commandement britannique et ordonna à Haig de faire une seconde tentative pour gagner du terrain dans le nord, c’est-à-dire de persister dans un secteur qui lui avait déjà couté 13 000 hommes le 1er juillet. Haig s’y opposa et dit clairement à Joffre qu’il n’avait pas à recevoir d’ordre de lui. Haig proposa plutôt de continuer à progresser dans le sud jusqu’à ce qu’il parvienne à proximité de la seconde position défensive allemande. Joffre ne put faire autrement que d’accepter.

La décision de Haig de renforcer un succès était judicieuse. La manière dont il avança dans ces opérations fut cependant tout sauf intelligente. Durant les deux semaines suivantes, la 4e armée de Rawlinson mena une série d’attaques à petite échelle, sur des portions étroites du front, qui les virent peu à peu aller de l’avant. Mais ils avancèrent à grands coûts parce que les tactiques employées permettaient aux Allemands de concentrer le maximum de leurs tirs d’artillerie sur les portions étroites du front menacées. Ainsi, plusieurs divisions – dont la plus notable était la 38e division galloise, formée grâce a l’ardeur de Lloyd George – cessèrent d’exister en tant que forces combattantes.

Le 14 juillet, pourtant, Rawlinson remporta un succès. Il était en fin de compte assez proche de la seconde ligne allemande pour lancer une attaque. Pour cette opération, il employa toutefois l’expédient d’une avancée nocturne. Il prit les Allemands par surprise et une section entière de la seconde ligne de défense allemande tomba aux mains des Britanniques. Cela était de bon augure, mais l’envoi de la cavalerie pour exploiter la victoire échoua. Les quelques éléments d’une division indienne de cavalerie, malheureusement en position de charger les Allemands, furent balayés par les tirs de mitrailleuses et d’artillerie. L’idée que la cavalerie n’avait plus sa place sur un champ de bataille comme la Somme mit du temps à s’imposer.

Interpréter ce qui se passa dans les deux mois suivants sur la Somme est une des tâches les plus difficiles de l’histoire militaire moderne. Sur la gauche ou au nord du front, après s’être emparée de la seconde position allemande autour de Pozières, l’armée de réserve placée sous les ordres du général Gough, et épaulée par le Corps australien, fit des tentatives répétées pour avancer au nord contre un bastion allemand : la ferme Mouquet. Ce point fort était sans signification tactique réelle et ne fut en fin de compte pris qu’en septembre. Sa chute, comme il était prévisible, ne signifia rien. La campagne couta cependant 23 000 hommes au Corps australien, qu’il fallut finalement retirer de la Somme. Un bon exemple de la manière de gaspiller en vain une puissante unité combattante.

Les opérations de la ferme Mouquet avaient un autre trait particulier. L’avancée vers la ferme détourna les troupes de l’armée de réserve de la direction dans laquelle la 4e armée tentait de progresser. Si l’une de ces armées gagnait significativement du terrain, elle serait séparée de l’autre. Dans les faits, les tactiques de Haig et de Rawlinson ne permirent pas de gains territoriaux importants, ou visibles sur une carte à grande échelle. Les attaques malheureuses, à petite échelle, de portions étroites du front qui avaient caractérisé la période du 2 au 13 juillet furent à nouveau utilisées entre le 15 juillet et le 14 septembre. Mais l’histoire connut un autre tournant dans cette ultime période. La 4e armée essaya d’avancer dans deux directions différentes à la fois ; l’aile gauche attendait de poursuivre presque plein nord, alors que l’aile droite tentait d’avancer vers l’est. Une fois encore, tout grand mouvement en avant d’une partie de l’armée se faisait indépendamment de l’autre. Une fois encore, les méthodes d’attaque en petites unités (penny packet) assuraient que ni l’une ni l’autre section ne bougerait plus. Haig finit par s’en rendre compte et s’efforça de persuader Rawlinson de cesser d’attaquer dans un secteur avant que l’autre n’entre en action. Il échoua. Rawlinson semblait avoir entendu, mais il continua comme si de rien n’était. Haig retomba alors dans le silence. Pendant ce temps, la bataille échappa à tout contrôle.

Les Britanniques eurent environ 100 000 pertes juste pour s’emparer d’un bois (le bois des Fourcaux, dit High Wood) en l’attaquant à répétition avec un nombre insuffisant de soldats appuyés par une artillerie dérisoire. C’est seulement vers la fin de la période que les gains de terrain furent suffisants à droite pour espérer qu’une ligne de départ adéquate serait atteinte a temps pour la grande attaque de Haig, le 15 septembre. Mais ce n’est qu’un des aspects de l’histoire. La Somme n’opposa pas des ânes britanniques à une défense allemande intelligente. Il y avait des ânes des deux côtés. Falkenhayn avait décrété que tout terrain perdu devrait être reconquis immédiatement par une contre-attaque. Ainsi, de petites avancées d’un petit nombre de soldats britanniques étaient contrées par des attaques similaires d’un petit nombre de soldats allemands. De cette manière, Falkenhayn s’arrangeait pour rétablir un certain équilibre dans le bilan des victimes.

De plus, les troupes allemandes subissaient leur propre enfer. Lorsqu’elles ne prélevaient pas leur tribut de victimes sur des attaques britanniques mal conçues, elles étaient sous le bombardement continuel de l’artillerie britannique. La Somme, en dépit des tactiques grossières de Haig, reflétait l’accession de la Grande-Bretagne au rang de grande puissance militaire. Ce fait stupéfia les Allemands, comme les stupéfièrent les 7 millions d’obus tirés sur eux par les Britanniques entre le 2 juillet et la mi-septembre. En 1916, la Grande-Bretagne avait rassemblé une armée de masse à une échelle continentale, bientôt épaulée par le plus grand effort du monde en matière de munitions. De surcroît, les relations financières de la Grande-Bretagne et le fait qu’elle pouvait isoler l’Allemagne des marchés financiers mondiaux lui donnèrent un libre accès à la richesse des États-Unis. Il est vrai qu’il fallut liquider certains avoirs britanniques pour payer les matières premières et les soutiens financiers américains, mais les Britanniques avaient des poches très profondes (en 1914, ils disposaient de 4 000 millions de livres en investissements étrangers). Les Allemands en furent réduits à observer la production de guerre britannique, qui atteignit de nouveaux sommets avec l’aide américaine.

Pendant ce temps, sur le front, Haig gardait une surprise en réserve aux Allemands. Les Britanniques avaient préparé en secret une nouvelle arme de guerre. C’était le char, et Haig souhaitait l’employer dès que possible. Il en fut puni. On a dit que, s’il avait attendu que la nouvelle arme fut disponible a des centaines d’exemplaires au lieu de partir avec les 50 dont il disposait en septembre, il aurait pu obtenir une victoire étourdissante. Mais, en utilisant le char en petit nombre, Haig a certainement eu raison. L’arme n’avait pas été expérimentée, et fonder une campagne victorieuse sur une arme non testée aurait fait courir un risque considérable. De fait, 50 % des chars tombèrent en panne avant d’atteindre le front. A grande échelle, un fiasco aurait pu s’ensuivre.

En l’occurrence, ce ne sont pas les quelques chars qui assurèrent le succès très limité de la bataille du 15 septembre, mais la manière dont Haig les utilisa. Il concentra raisonnablement ses chars en face de la section la plus forte du front allemand. De façon moins sensée, il décida de ne pas tirer un barrage roulant, ce qui à l’époque était devenu la règle de protection pour l’infanterie lors d’une attaque, par peur d’atteindre les chars. Mais même le Mark I, employé ici, pouvait résister à des shrapnels et il aurait donc été possible de tirer le barrage sur tout le front. Durant la bataille, certains chars tombèrent en panne pour des raisons mécaniques et les positions adverses les plus fortes ne furent l’objet d’aucun tir d’artillerie. Comme ces positions abritaient le plus souvent des nids de mitrailleuses allemandes, les défenseurs purent causer des pertes terribles parmi les assaillants britanniques. C’est seulement au centre, où tous les chars convergèrent, qu’ils purent avancer en toute impunité contre les Allemands. Cette partie du front vit les troupes allemandes reculer dans la panique, permettant aux Britanniques de prendre quelques petits villages comme Flers. Ainsi, un peu de terrain fut gagné avec l’aide des chars, mais à un prix élevé.

Une bataille ultérieure, le 25 septembre, montra que davantage de terrain pouvait être gagné sans chars si les méthodes traditionnelles d’infanterie de protection étaient rétablies. Le 25, la plupart des chars étaient hors service. Ainsi, accompagnée d’un tir de barrage sur tout le front, la 4e armée domina la défense allemande et fit une avancée raisonnable (dans le contexte de la Grande Guerre) à un cout modeste.

Haig avait désormais atteint le sommet d’une crête. En-dessous se tenaient les défenses allemandes. Mais la saison était déjà avancée. La pluie allait arriver, si les saisons étaient respectées, et la perspective de s’engager dans la vallée avant qu’elle ne se transforme en mer de boue n’était guère alléchante. Haig n’hésitait jamais à tenir compte de ce genre de considérations. Comme il l’avait souvent fait remarquer (en se trompant), le moral allemand était chancelant, et sur le point de s’effondrer. Pourquoi s’arrêter maintenant, alors que la victoire s’annonçait ?

La victoire, bien entendu, n’eut pas cette obligeance. Mais Haig fut conforté dans sa résolution de poursuivre l’offensive par le soutien qu’il reçut des hommes politiques en Grande-Bretagne. Ce qui est surprenant car le petit nombre de politiciens du War Committee, qui conduisait la guerre, n’étaient pas des imbéciles. Asquith, Lloyd George, Arthur Balfour et les autres comptaient parmi les politiques les plus éminents de leur temps. Ils détenaient assurément en Kitchener, le ministre de la Guerre, une relique de l’époque des guerres coloniales, ignorant tout de la guerre industrielle qui s’était développée sur le front occidental ; et en Robertson, le chef d’état-major, ils avaient un conseiller qui estimait de son devoir de soutenir Haig quelles que fussent les circonstances. Néanmoins, les civils n’étaient pas des nullités ; ils étaient capables de se faire une idée par eux-mêmes. Avant même la bataille de la Somme, ils ne demandèrent pas – et on ne leur dit pas – le genre d’offensive que Haig avait en tête ou la manière précise dont il allait utiliser les munitions que lui avait fournies le ministère de Lloyd George. Une fois la bataille engagée, on aurait pu s’attendre de la part de tous ces hommes civilisés à un tollé face à la grande tuerie du premier jour. Lors de leur première réunion d’après le 1er juillet, ce fut le silence, en partie parce que l’horreur des pertes n’avait pas encore été révélée dans son intégralité. Mais aux réunions qui suivirent, lorsque la vérité fut évidente, le silence fut encore assourdissant. D’après le journal du secrétaire du War Committee (Maurice Hankey), il est clair que de nombreux membres étaient mal à l’aise face au bilan très élevé des pertes et a l’absence de progression substantielle. Cependant, au sein du War Committee, les membres civils restèrent passifs tandis que Robertson assurait que, si Haig avait subi des pertes, il en avait infligé davantage encore aux Allemands. Lorsque Winston Churchill, qui était alors en dehors du comité, réfuta les chiffres de Robertson et démontra que pour deux victimes allemandes il y en avait eu trois britanniques, la réponse du War Committee fut d’adresser ses félicitations à Haig sur le magnifique travail qu’il était en train d’accomplir.

Alors que Haig faisait une pause, fin septembre, il commit ce qui aurait pu se révéler une grave erreur. Début octobre, il écrivit au comité et lui demanda la permission de poursuivre l’offensive. C’était là l’occasion pour les civils de réaffirmer leur autorité. Il n’était pas nécessaire pour eux de limoger Haig. On aurait pu le remercier pour les splendides résultats obtenus jusque-là et exiger qu’il interrompe la bataille, la saison de campagne touchant à sa fin. A cette époque, la plupart des membres du War Committee s’alarmaient du total des pertes et craignaient que la Roumanie ne soit balayée alors qu’on leur avait assuré que l’offensive sur la Somme avait au moins retenu les troupes allemandes sur le front Ouest. En l’occurrence, non seulement ils laissèrent passer l’occasion, mais ils ne discutèrent même pas de la requête de Haig en comité. Ils avaient perdu toute velléité d’interroger leur conseiller militaire en chef ou leur commandant en chef a l’Ouest. L’offensive continuerait. Haig avait les mains libres.

Haig fit exactement ce qu’il voulait. En dépit de la pluie qui avait commencé à tomber en octobre, il prépara une nouvelle offensive gigantesque. Cette fois-ci, les objectifs étaient situés près d’Arras, à plus d’une centaine de kilomètres. Bien que Haig ait seulement réussi à faire avancer son front d’un peu plus de 15 kilomètres en trois mois, personne ne chercha à s’interroger sur cet objectif. Cinq divisions de cavalerie furent massées comme prévu afin d’exploiter la victoire, même si les cavaliers avaient éprouvé des difficultés à progresser à travers le bourbier avant même de se mettre en position. Les tirs d’artillerie qui accompagnèrent cette offensive furent un tragique échec. Dans l’obscurité et la pluie, les canons ne pouvaient être renseignés avec quelque certitude sur les cibles lointaines. Le barrage roulant ne put être suivi par les soldats pour la simple raison que nombre d’entre eux se trouvèrent coincés dans leurs tranchées boueuses. Ils pouvaient seulement, avec l’aide de leurs camarades, avancer en titubant. Pendant ce temps, le barrage roulant s’était décalé. Non seulement Arras n’était pas en vue, mais les tranchées du front allemand étaient toujours là. Sur certaines sections du front, le terrain gagné commença à se mesurer en enjambées, et encore.

En novembre, Haig fut convoqué à une conférence alliée à Chantilly. Il avait besoin d’apparaître devant cette assemblée avec une victoire – n’importe quelle victoire – à son actif. Il réactiva donc l’armée de réserve depuis longtemps oubliée, maintenant rebaptisée 5e armée. Son objectif était Beaumont-Hamel. Personne ne fit remarquer que cet objectif remontait à juillet, au premier jour de la bataille. Gough sauta sur l’occasion. Malgré le temps, auquel le brouillard venait ajouter un handicap supplémentaire, les préparatifs nécessaires furent effectués. Le soutien de l’artillerie devait être considérable, en dépit des difficultés que les canonniers auraient à repérer les cibles lointaines ou même à distinguer les amis des ennemis parmi les fantassins. La bataille fut considérée comme un succès parce que, après de nombreuses vicissitudes, Beaumont-Hamel fut pris. Il y a deux choses à dire à ce sujet. D’abord, à ce stade de la campagne, que, un village insignifiant près de la ligne de front britannique restât aux mains des Allemands n’avait pas grande importance. Ensuite, le cout de la prise de cette bourgade fut considérable. Environ 100 000 hommes furent tués ou blessés afin que Haig put arriver la tête haute à Chantilly. Ce n’était pas la rançon de la gloire, mais le prix de l’ignominie !

La Somme vit s’intensifier le calvaire des armées de volontaires levées en Grande-Bretagne entre 1914 et 1916. La campagne causa parmi eux quelque 432 000 pertes, dont probablement 150 000 morts et 100 000 si grièvement blessés qu’ils ne se battirent plus jamais. En tout, 25 divisions britanniques – environ la moitié de celles engagées sur le front occidental – furent anéanties. Avec ce terrible bilan, Haig ne réussit à infliger que 230 000 pertes aux Allemands. De plus, du côté des Alliés, les Français eurent 200 000 pertes alors qu’ils assuraient la sécurité du flanc de Haig pendant ses absurdes tentatives. Sur le seul plan numérique, le vainqueur de la bataille de la Somme ne fait aucun doute. Ce furent les Allemands. Cependant, on peut raisonnablement penser que les armées allemandes ne le ressentirent pas ainsi. Elles avaient souffert pendant presque cinq mois d’attaques d’artillerie meurtrières dont l’origine était totalement inattendue : les Britanniques. Et, en plus des victimes de Verdun, 500 000 hommes avaient été retirés de la grande machine de guerre des Puissances centrales. En août, cette accumulation de pertes sans gain apparent couta son poste à Falkenhayn. Ses successeurs, Hindenburg et Ludendorff, ne furent pas non plus en situation de passer à l’offensive avant quinze mois. En dépit des pertes qu’elle avait subies, c’était toujours l’Entente qui avait l’initiative a la fin de 1916.

In « La Première Guerre mondiale tome 1. Combats » sous la direction de Jay Winter © Librairie Arthème Fayard, 2013 (pages 116 à125)

 

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