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Conflits pouvoir politique / pouvoir militaire, l’exemple de Tahiti (août-décembre 1914)

Le steamer "Walküre" coulé dans le port de Papeete.
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

L’histoire de l'Océanie française montre de nombreux cas d’antagonisme entre pouvoir civil et pouvoir militaire comme celui qui a éclaté à Tahiti entre août et décembre 1914. C’est l’un de ces cas (sinon le plus) intéressant(s), d’un conflit qui dégénère tant en raison des circonstances que de la personnalité des deux hommes en présence. Devenu commandant de la place d’armes de Tahiti en août 1914, le lieutenant de vaisseau Maxime Destremau est chargé d'organiser la défense de la colonie sous l’autorité du gouverneur William Fawtier, avec l’aval du Conseil de défense de la colonie. L’un et l’autre doivent prendre de nombreuses décisions pratiques et gérer une situation qu’ils n’ont jamais connue depuis le début de leur carrière. Normalement, leurs prérogatives n’entrent pas en concurrence, chacun ayant ses propres responsabilités dans des domaines différents. Les rapports tendus que les deux hommes entretiennent sont également le reflet de problèmes récurrents dans les Établissements Français de l’Océanie depuis la fin de l’administration directe par des gouverneurs issus de la Marine.

Lorsque la Première Guerre mondiale est déclarée, la priorité, pour le représentant de l’autorité militaire, est de préserver l’intégrité du territoire sans autre alternative possible. Le gouverneur voit en premier lieu la conservation de l’autorité de l’État ; mais il a aussi (et peut-être surtout ?) le souci de préserver la vie économique de la colonie qui, si elle venait à s’altérer, menacerait l’ordre public. Conflit de fonction, conflit de responsabilités, il est nécessaire d’approfondir les raisons qui ont poussé le gouverneur Fawtier à mener une politique pour le moins conciliante envers les compagnies commerciales allemandes présentes dans les EFO et à s’opposer à Destremau tout en le laissant décider seul le jour du bombardement de Papeete.

Quelques rappels

Le désengagement des forces armées dans les colonies et dans les EFO en particulier est entrepris depuis le début du siècle. Le Bataillon d’Infanterie coloniale de la Nouvelle-Calédonie, créé en 1903, n’entretient plus qu’un détachement de 25 hommes à Tahiti. Il reste cependant dans les EFO une canonnière, la Zélée, commandée par le lieutenant de vaisseau Destremau, sous l’autorité du contre-amiral Albert-Marie Huguet, 57 ans, commandant de la division navale d’Extrême-Orient. C’est le gouverneur Repiquet, à Nouméa qui est le commissaire général de la République dans le Pacifique, responsable de la mobilisation des Français en Océanie. L’absence totale de communications dès le début de la guerre avec Nouméa rend inapplicable de décret du 26 mai 1903 qui place militairement la colonie des Établissements Français d’Océanie sous le contrôle du commandant supérieur des troupes de la Nouvelle-Calédonie.

Il est possible d’examiner la situation à Papeete entre août et décembre 1914 pour tenter de comprendre comment un officier supérieur qui a été nommé presque « par défaut » commandant de la place d’armes, peut écrire deux mois plus tard à son épouse : « Je suis maintenant le chef réel de la colonie. » Il  faut décrire les mécanismes d’État dans cette colonie si éloignée de la métropole, explorer l’environnement militaire et politique et leurs éventuels dysfonctionnements tout comme les prises de pouvoir incongrues. Nous verrons en quoi le type d’organisation et l’état d’esprit des officiers supérieurs impliqués ont pu être responsable d’un « dérapage ». Enfin, il faut aussi considérer les événements à partir d’une analyse qui tendra à mieux discerner le spectre des interactions mises en jeu et de vérifier en quoi les profondes querelles politiques qui secouaient la société tahitienne ont influé sur le comportement et la réflexion tant du corps militaire que du gouverneur en place.

Les hommes en présence

Maxime Destremau est né à Alger en 1875 (il a donc 39 ans) dans une famille de militaires « constituée -comme le dit un de ses biographes- depuis cinq siècles d'hommes de loi, d'officiers, de hauts fonctionnaires, de médecins, de cadres ». Lieutenant de vaisseau en 1904, il est sorti avec un bon rang en 1911 de l’École Supérieure de Marine. Spécialiste de la navigation sous-marine, il est néanmoins nommé en décembre 1913, commandant de la Zélée, une vieille canonnière avec 7 officiers et 97 hommes d'équipage. Destremau et la plupart de ses officiers se connaissent depuis que le lieutenant de vaisseau a pris son commandement à Sydney un an auparavant et ils s’estiment mutuellement.

En 1914, le gouverneur William Fawtier est alors un homme de 47 ans dont la santé a été usée par une carrière menée exclusivement dans les colonies. Fils de fonctionnaire, il est né à Constantine où se trouvait une forte colonie d’origine prussienne. Nommé gouverneur des EFO, il arrive le 4 août 1913 à Tahiti. Là, c’est un homme qui a su se faire des amis dans une certaine frange de la population tahitienne mais qui a rencontré aussi une forte opposition, en particulier lorsqu’il a entrepris la révision du cadastre et soulevé maints problèmes fonciers. La colonie est alors au sommet de la prospérité grâce aux plantations de coprah établies majoritairement dans les années 1880 par des Allemands et des britanniques et grâce à l’exploitation des phosphates de Makatéa. Fawtier résout le problème de la main d’œuvre à l’instar des Allemands aux Samoa, par l’introduction de Chinois. Toutes ces activités le rapprochent des milieux d’affaires et des commerçants. Lui-même issu d’une colonie où se mêlent des colons de différentes origines souvent en butte aux fonctionnaires métropolitains de passage et aux militaires, il est davantage enclin à se rapprocher des coloniaux que des Français de métropole. Le prédécesseur du lieutenant de vaisseau Destremau a eu également à souffrir de l’intransigeance du gouverneur. Et puis, comme nombre de gouverneurs civils de sa génération, il n’a jamais cherché à cacher ses sentiments peu favorables à l’égard du pouvoir militaire : « Quand on confie quelque chose aux militaires, on peut être sûr que ce sera mal fait… » a-t-il crié à un officier de la Zélée.

Mais Fawtier reproche aussi aux officiers de la Zélée de se laisser influencer par la reine Marau qui les utiliserait dans sa lutte contre l’administration et contre l’État français. « Ce n’est pas la première fois – estimera l’amiral Huguet lors de son enquête- que l’ambiance tahitienne cause des ravages dans les États-majors des stationnaires. L’histoire de la Marine à Tahiti, en est pleine. Dans cette ambiance spéciale, les moindres incidents prennent des proportions considérables, on se laisse suggestionner par les propos les moins qualifiés… » Il reproche aux marins de « se laisser prendre à toutes les douceurs de la vie tahitienne, on perd le sens de la réalité si bien que l’on arrive par exemple à ne plus se promener qu’avec des fleurs aux oreilles à la mode tahitienne… »

Et puis, le gouverneur Fawtier peut légitimement penser que la Marine fait trop peu d’efforts en Océanie. Les visites trop rares de navires de guerre français dans les ports des côtes américaines ne donnent pas tout le bénéfice diplomatique et économique que la France et ses colonies océaniennes pourraient être en droit d'attendre. Il est vrai que le maintien du pavillon français est d'autant plus nécessaire que le fonctionnement du condominium aux Nouvelles-Hébrides est délicat et que l'ouverture prochaine du canal de Panama ouvre de nombreuses perspectives de développement économique pour les EFO. Les trop vieux navires que sont l’aviso le Kersaint à Nouméa et la Zélée à Papeete ne peuvent assurer une telle mission. Fawtier reporte ses rancœurs sur Destremau et réciproquement car la décision de renouveler la flotte vient du plus haut niveau de l’État.

Le poids de l’économie allemande dans les Établissements Français d’Océanie

Il est nécessaire de se reporter à ce que représente le commerce dans les EFO avant guerre. Les importations de la colonie sont essentiellement des produits de consommation courante et les exportations, des phosphates, du coprah, de la vanille et des nacres. Protectorat français depuis 1842, sur les Marquises, Tahiti et Mooréa, puis colonie en 1880, les EFO sont constitués en 1901 des îles de la Société, Gambier, Marquises, Australes et Tuamotu. Les sociétés étrangères, principalement allemandes et américaines, contrôlent le commerce. Comme l’explique l’historienne MN Frémy « La Société Commerciale de l'Océanie (SCO), aux capitaux d'origine hambourgeois, est le fleuron de ces compagnies ». Implantée surtout aux Iles Sous le Vent et aux Marquises, elle possède comptoirs et goélettes. Presque tout le personnel est allemand, à l’instar du directeur Hoppenstedt qui est également le consul d'Allemagne à Tahiti. En plus des traditionnelles activités commerciales, la SCO est devenue un bailleur de fonds pour les planteurs et aussi pour la bourgeoisie « demie » et la famille royale. Par le biais des saisies, elle a récupéré les terres de ses débiteurs comme les droits sur des bancs de nacre. En 1914, beaucoup de grandes familles demies sont liées à la SCO et ont des liens familiaux avec les Allemands. Mais c’est aussi le moment où une opposition apparaît entre les clans alliés aux Allemands et ceux, plus anciens, alliés aux britanniques. Au moment où la guerre éclate, une partie du clan de la reine Marau est opposé à la SCO. Pour le gouverneur Fawtier, il s'agit seulement du désir de Marau d'échapper à ses dettes, mais la reine est également entrée en conflit avec les actionnaires majoritaires de la compagnie au sujet des droits fonciers de Makatea. Et c'est au moment où se met en place l'exploitation des phosphates de Makatea et où les intérêts américains et allemands se rapprochent que le clan Marau passe du côté français contre la SCO.

Les mentalités des Européens

Destremau a, sans nul doute, bien cerné la mentalité de ces Français du bout du monde aux origines souvent multiculturelles. Ainsi, il analyse finement le 21 septembre dans un rapport au ministre, que « La population de Tahiti est parfaitement a-nationale et a-militaire. Les nationalités y sont mélangées et effacées. Le patriotisme d’un Tahitien, même blanc, est une pure théorie : les seuls mobiles des gens de ce pays sont leur tranquillité d’abord, leurs intérêts ensuite...» Il n’admet pas que des intérêts mercantiles supplantent l’ardeur patriotique et l’intérêt supérieur du pays. En somme, pour Destremau, Fawtier le « pied-noir » est assimilable aux Européens de Tahiti. La sévérité du jugement du lieutenant de vaisseau, envers le gouverneur et la population des ÉFO, reflète parfaitement ces mentalités coloniales rivales mais diffuses dont l’état de guerre a cristallisé la réalité. Il lui est cependant difficile, voire impossible, de fournir des preuves de ce qu’il avance, reflet de sa formation, de ses propres antagonismes et surtout des on-dit et de la rumeur qu’une petite ville comme Papeete propage « à merci ». Cet homme, au caractère bien trempé, n’a pas hésité à considérer que l’état de guerre donnait à la force militaire des droits supérieurs aux autorités civiles de la colonie, dans la mesure où il considère la force civile comme défaillante.

Que prévoient les textes en cas de guerre ?

En cas de guerre, le gouverneur est le seul à décider des mesures à prendre pour la défense de la colonie en vertu de différents décrets et arrêtés définis de manière très précise depuis le décret organique du 12 décembre 1874 sur le gouvernement des Établissements Français d’Océanie. Le 1er août 1914, le ministre de la Guerre décrète la mobilisation générale « à compter 2 août -il ajoute - prenez toutes mesures conformément prescriptions circulaire secrète 13 août 1912… » Cette circulaire précise : « Le gouverneur est seul responsable, devant le gouvernement, en temps de guerre, de la défense et la conservation de sa colonie.»  Envoyé à tous les gouverneurs donc à celui de Tahiti directement de la Présidence du Conseil à Paris, le télégramme informant de la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France et à la Russie date du 4 août 1914. Le gouverneur Fawtier, tout comme le gouverneur Repiquet en Nouvelle-Calédonie doit donc adopter la même conduite que les autres gouverneurs des colonies françaises définie dans la circulaire de 1912. A Nouméa, ces informations sont croisées avec celles de la flotte anglo-australienne qui se trouve alors dans le port de Nouméa et que le MONTCALM rejoindra le 20 août. Mais dans les EFO, rien de tout cela en l’absence de station de TSF, et le gouverneur fait constamment état de la difficulté à obtenir, depuis Tahiti, des informations fiables sur l’état de guerre.

Cette circulaire de 1912 précise aussi que « la plus large initiative doit être accordée à l’autorité militaire pour la préparation technique, la conduite et l’exécution des opérations de guerre, dans lesquelles le gouverneur ni les autorités administratives n’ont, en aucune sorte à s’immiscer.» Ce qui semble en partie contradictoire avec l’autorité conférée au gouverneur. Cette ambiguïté va conduire, en de multiples occasions, du début août à la fin du mois de novembre 1914, à des conflits d’autorité entre les deux responsables de la défense de la colonie, Fawtier et Destremau.

Quelle est la situation à Tahiti à l’approche de la guerre ?

Avant sa croisière en Amérique centrale, le MONTCALM avait visité Tahiti au début du mois de juillet. Au retour vers Nouméa début août, il fait escale à Raïatea. La Zélée est venue l’y rejoindre. Le 6 août, Destremau prend connaissance des Instructions de guerre en date du 22 février 1910 complétées par une note « secret » que l’amiral lui communique : « Vous trouvant à Tahiti, vous concourrez avec tous vos moyens à la défense de cette île et avec le devoir d'y collaborer avec le gouverneur de la façon la plus étroite. Vous aurez à désarmer la ZELEE et à la couler en dernier ressort pour l'empêcher de tomber entre les mains de l'ennemi. A la suite du désarmement et de la mise à terre de l'équipage vous vous trouverez incorporé à la garnison et devenez commandant d'armes (art.3$2 du règlement du 7 octobre 1909 sur le service des Places)…» Il est en effet important que la Zélée ne puisse être prise, tant parce qu’elle serait reconvertie au profit des Allemands, que parce que ses papiers officiels et ses archives pourraient contenir des renseignements d’ordre stratégique ou économique utiles à l’ennemi. Lorsqu’il rentre à Papeete le 7 août, Destremau sait que la guerre est déclarée entre la France et l’Allemagne.

La situation dans les EFO entre le début août et le bombardement de Papeete

Moins précises sont les informations connues à Papeete. Le 9 août, un radiogramme officiel adressé au consul anglais de Papeete interdit à toutes les stations de TSF de signaler les mouvements des navires de guerre anglais, russes ou français. Le jour même, un cargo a capté un radiogramme officiel en provenance des autorités anglaises à Suva, qui informe les autorités de la colonie de la déclaration de guerre entre l’Angleterre et l’Allemagne. Mais la déclaration officielle de guerre entre l’Allemagne et la France ne parvient que le 29 août dans la colonie. Un certain flou sur la situation internationale est donc entretenu pendant plusieurs semaines. Le même flou plane sur les instructions à appliquer.

Après consultations, le gouverneur commence à prendre des décisions le 12 août. Il autorise le lieutenant de vaisseau Destremau à prendre le commandement des troupes et il décide de mettre la colonie en état de défense. Un conseil de défense est alors désigné. Les modalités de la défense de la ville sont mises en œuvre au conseil de défense en collaboration entre le gouverneur et le commandant, conformément aux ordres de l’amiral Huguet. Premier acte de guerre, le lendemain, l’enseigne de vaisseau Barbier, sur la Zélée, saisit le Walküre, une goélette allemande desservant Makatéa et la conduit à Papeete. Puis, conformément aux ordres reçus, dès le retour de la canonnière, Destremau la fait désarmer partiellement pour constituer la défense à terre. Néanmoins, il décide de conserver un canon à bord pour parer à toute éventualité. La force mobile constituée d’environ 150 soldats, marins et mobilisés est désormais chargée de la défense de Tahiti. L’île de Tahiti ayant un relief très tourmenté, il installe des points d’observation et deux postes de sémaphores reliés par téléphone à l’est et à l’ouest de l’île. Le renforcement du réseau téléphonique est mis en place. Les silhouettes des navires sont affichées partout. Une veille est organisée dans les districts de Tahiti et à Moorea. Enfin, les potences de l’alignement des feux de la rade sont minées. Dès lors, Destremau organise des exercices à Papeete et dans les districts plus éloignés. Militairement, le chef-lieu des EFO est prêt à parer à toute attaque.

Mais les Tahitiens ne semblent pas unanimes à souhaiter repousser une éventuelle attaque allemande, comme le gouverneur l’a fait remarquer dans un rapport au ministre des Colonies : « Pour beaucoup de gens, Papeete était une ville ouverte et nous ne devions pas nous opposer par la force à une descente allemande dans l’île. » Et Fawtier semble plus soucieux que Destremau des oppositions marquées de la population. S’il accepte les mesures de protection de la ville, il veut éviter que les décisions militaires interfèrent dans la vie quotidienne et surtout qu’elles aient un impact sur les activités économiques. Toutefois, aucune mesure contre les nationaux des puissances ennemies ou leurs biens n’est encore arrêtée.

L’irritation croissante du gouverneur contre le commandant des troupes

L’analyse de la correspondance du gouverneur adressée au commandant des troupes au cours des mois d’août et septembre montre une irritation croissante devant ce qui semble au gouverneur des abus de pouvoir de la part de Destremau comme la mobilisation partielle, les diverses réquisitions ainsi que les manœuvres des mobilisés et des réservistes qui entraînent des dépenses pour lesquelles l’autorisation préalable du gouverneur est nécessaire mais dont Destremau fait fi. Fin août, le gouverneur écrit à Destremau : « je vous serais obligé à l'avenir de demander mon autorisation pour ces déplacements qui intéressent la défense... » Le 4 septembre : « J'estime que, dans un intérêt supérieur sur lequel je ne crois pas utile d'insister, une collaboration étroite doit exister entre nous deux, mais encore faut-il que mon autorité ne soit pas méconnue. »  le 12 septembre : « Je suis responsable de la défense de la colonie et en réalité commandant de la défense... J'ai le devoir strict de veiller à ce qu'aucune dépense inutile ne soit engagée, surtout dans les circonstances actuelles. » Pourquoi cette insistance du gouverneur à rappeler à l’ordre le commandant des troupes ? La dernière citation le montre bien : financièrement, il s’agit de savoir à quel budget émarge chaque dépense engagée par Destremau : celui de la colonie ou celui de l’État ? L’état de siège n’ayant pas été décrété dans la colonie après le refus du ministre, c’est donc à celle-ci qu’incombent les dépenses. Or, il est du devoir du gouverneur de tenter de maintenir l’équilibre financier de la colonie déjà compromis par la situation de guerre. Une crise économique risquerait de faire exploser une situation sociale déjà délicate. A cela s'ajoutent la mésentente avérée entre les deux hommes et surtout le jeu compliqué des relations politiques et sociales dans un milieu insulaire étroit où tout conflit est exaspéré. Plus tard, Destremau écrira à son épouse : « J'ai eu ici toutes sortes d'histoires avec le gouverneur. C'est un homme autoritaire, violent et, en même temps, un politicien et un menteur. Il m'a donné toutes sortes de difficultés et d'ennuis, à moi et à mes officiers, et nous en avons beaucoup souffert dans la tâche ingrate qui nous incombait. »

Les intérêts allemands dans la colonie

Mais ce qui semble la véritable pierre d’achoppement entre le gouverneur et le commandant des troupes est bien la présence d’un grand nombre d’Allemands et d’Austro-hongrois dans la colonie qui n’ont pas réellement cessé leurs activités et contre lesquels une partie de la population commence à manifester son hostilité. Les marins du Walküre, tout comme les citoyens allemands de Papeete, sont restés libres de leurs mouvements dans la ville, au mépris d’ailleurs des règlements internationaux qui les classent en prisonniers de guerre. Le conseil de défense de la colonie s’élève à de nombreuses reprises contre le manque de mesures. Mais le gouverneur Fawtier, s’il est certain de l’état de guerre entre l’Allemagne et la France, prend prétexte de n’avoir toujours pas été avisé officiellement de la déclaration de guerre. Le 12 août, un câblogramme ministériel contraint à réserver exclusivement à la France et à ses alliés les produits coloniaux et en particulier le coprah et les phosphates et d’en interdire l’exportation vers les pays neutres… donc vers les États-Unis. Mais en même temps, le ministre confie sujets et intérêts allemands… au consul des États-Unis. Deux jours plus tard, Destremau rappelle au gouverneur les inquiétudes du Conseil de défense devant « la présence de tant d'ennemis dans la ville constituant un danger pour la défense... » Mais le lendemain, le gouverneur fait une « proclamation » dans le Journal Officiel de Tahiti  dans laquelle il réclame à la population de ne pas se livrer à des « excès patriotiques » et, déclaration surprenante en temps de guerre, il ajoute : « Nous devons notamment respecter les étrangers, quelle que soit leur nationalité, qui vivent paisiblement parmi nous. »

Des arrangements nombreux ont permis aux entreprises allemandes de continuer à fonctionner avec leur personnel allemand puisqu’elles ne sont toujours pas sous séquestre. De leur côté, comme leurs employés sont mobilisés, les commerçants français ont des difficultés. Le 29 août, le Castle, en provenance de Nouvelle-Zélande, confirme que l’ennemi est bien l’Allemagne. En même temps, parviennent au gouverneur les consignes ministérielles à mettre en œuvre en temps de guerre. Les jours suivants, il prend une série d’arrêtés pour interdire le cabotage et le commerce pour les sujets allemands et autrichiens et leur arrestation. La correspondance à destination des pays ennemis est supprimée. Toutefois, en novembre, rien ne sera encore réglé et surtout, la veille du bombardement de Papeete, le commandant Destremau pourra écrire au ministre : « Malgré l'avis des trois autres membres du Conseil, le gouverneur se refuse à prendre une mesure générale contre les Allemands de Papeete et en particulier à les expulser. »

Le 31 août, un stock important de coprah appartenant à la SCO, est racheté par un Français qui peut expédier la marchandise ainsi francisée par le Castle à destination des États-Unis. Ce n’est que le lendemain 1er septembre que le gouverneur prend un arrêté pour interdire toute exportation à destination des pays neutres alors que le décret est en vigueur depuis le 12 août. L’utilisation d’hommes de paille pour racheter les stocks et les magasins allemands est source de rumeurs dans la ville, où bien des citoyens français trouvent scandaleuse l’attitude du gouverneur et n’hésitent pas à dire que « le Gouverneur est vendu à la Société Commerciale.» Fawtier autorise également le départ de Hoppenstedt et des Allemands et Autrichiens qui peuvent payer leur passage, par le même Castle, à destination de San Francisco le 4 septembre. Le commandant Destremau manifeste son opposition. Il craint leurs menées subversives, une fois arrivés à San Francisco. En effet, la Dépêche de Tahiti du 16 septembre 1914 publie un article appelant à la paix traduit du San Francisco Examiner, journal subventionné par le gouvernement allemand. Le danger allemand est bien une réalité dans les colonies françaises où le ministère des Colonies redoute la propagande ennemie, les réseaux d'espionnage et le trafic d'armes avec les puissances centrales. Les officiers de la Marine comme ceux de la Coloniale sont tout à fait pénétrés de cette évidence. C’est ce qui permet à Destremau d’affirmer au ministre 21 septembre : « Les mesures prises par le Gouverneur ont eu pour résultat de favoriser nettement pendant cette période les intérêts allemands, au préjudice des intérêts français. »

Destremau est bien loin d'être le seul à exprimer son désaccord contre la politique de Fawtier, c'est aussi le cas d'une partie de la population et particulièrement de l'administrateur des Tuamotu qui reproche au gouverneur de ne pas avoir pris des mesures suffisamment coercitives à l'égard des Allemands et des Autrichiens dans les archipels. Néanmoins, le gouverneur justifie sa politique vis à vis des Allemands au consul des États-Unis qui les représente : « Ils ne sont pas en effet des malfaiteurs, mais, comme vous le faites remarquer des infortunés. »

Le bombardement de Papeete

L’amiral Von Spee, commandant la flotte allemande du Pacifique, basée à Tsing Tao en Chine, a reçu l’ordre de regagner au plus vite l’Allemagne. Ses navires vont donc gagner le cap Horn en tentant à l’occasion de nuire à l’ennemi mais sans s’opposer à la prise de leurs colonies océaniennes par les flottes franco-britannique et japonaise. Pour charbonner et se ravitailler, le 21 septembre 1914, les deux croiseurs Gneissenau et Scharnhorst à bord duquel se trouve l’amiral Von Spee, accompagnés d’un charbonnier, mouillent à Bora-Bora. Le pavillon national flotte sur le Gneissenau sans pour autant décourager les habitants de l’île de ravitailler les navires. Ignorance de la déclaration de guerre ou anti-patriotisme notoire de ces Polynésiens, les Allemands ont pu ainsi poursuivre leur croisière.

Lorsque les navires allemands vont se présenter devant Papeete le 22 septembre 1914, à six heures du matin, il y a déjà deux semaines que le dispositif de défense du chef-lieu est mis en place. Malgré les difficultés rencontrées par Destremau, l’entraînement des hommes est au point. En raison d'un courant qui déporte les navires vers l'ouest, il faut plus d'une heure à Von Spee pour rejoindre la passe, ce qui lui vaut d'être repéré. Après s’être assuré personnellement qu’il s’agit bien de navires ennemis, malgré l’absence de pavillon national, le commandant rappelle les soldats aux postes de combat et fait tirer trois salves pour obliger les navires à hisser leurs couleurs. Le petit pavois allemand apparaît sur le Gneisenau. Comme il en a reçu l’ordre, Destremau fait immédiatement détruire les poteaux d’alignement des feux nécessaires pour entrer dans la rade. Les navires allemands ouvrent le feu sur la batterie. Les forces ennemies étant nettement supérieures à la défense française, le commandant donne alors l’ordre d’envoyer la Zélée par le fond en même temps que le Walküre. Il donne l’ordre également d’incendier le dépôt de charbon qui contient 1800 tonneaux de combustible. En même temps, il envoie le Saint-François dans la passe et le coule. C'est alors que les Allemands, sans avoir pu détruire la batterie, commencent à tirer sur la Zélée. Des projectiles ont atteint un dépôt de coprah dans la vieille ville, allumant un incendie dans tout un quartier. Lors d’une accalmie, le gouverneur Fawtier fait hisser un pavillon pour signifier à l’amiral Von Spee, par message codé, qu'il détient des otages allemands. Mais certaines rumeurs prétendent que le gouverneur de Tahiti envoyait au contraire un message de capitulation aux Allemands. La canonnière coule à 9 heures 20, en même temps que cesse le bombardement. Les navires allemands s’éloignent alors définitivement.

Le système de défense de la ville adopté par Destremau n’est pas tout à fait conforme aux ordres reçus qui préconisaient  d’ouvrir le feu dès que l’ennemi se présenterait dans la passe. Le commandant a voulu ainsi éviter  aux batteries de découvrir leur emplacement et donc d’en risquer la destruction par des tirs ennemis suffisamment longs. Par ailleurs, sa connaissance des lieux et des opérations navales le porte à penser que l’accostage sans risques du Gneissenau et du Scharnhorst est impossible, en raison de leur taille (12 000 tonneaux), sans pilote et en l’absence d’alignement. Tout à sa stratégie de défense, a-t-il outrepassé ses droits en décidant en lieu et place du gouverneur ? Pendant ce temps, la panique a saisi les Tahitiens dès les premiers coups de canon et la troupe ne peut contenir l’exode. Les indigènes vont se réfugier au plus profond des vallées loin du centre ville tout comme beaucoup d’Européens. Destremau en est révolté comme il le rapporte au ministre dans son rapport du 22 octobre : « Presque tous les Européens non appelés sous les drapeaux se sont enfuis également avec leurs familles, enlevant ainsi à l’autorité militaire le concours qu’elle était en droit d’espérer... »

Le gouverneur pendant le bombardement

Une vive controverse, au sujet de la gestion de la situation le jour de l’attaque allemande éclate le jour même et un grave conflit d’autorité s’instaure durablement entre les deux responsables de la colonie. L’attitude du gouverneur a profondément choqué Destremau qui la définit ainsi au ministre de la Marine : « Attitude purement passive au cours du bombardement pendant lequel il s’est enfui à la mission catholique où s'étaient réfugiées les femmes et les enfants cette attitude a produit la plus déplorable impression et a tué son prestige. » Quels sont les éléments qui permettent à Destremau de justifier son analyse? Il est vrai que tous les témoignages montrent plus, dans le gouverneur, un homme un peu dépassé par les événements, que le responsable du sort d’un territoire. Le gouverneur a dit à l’enseigne de vaisseau : «Il est inutile d’essayer de résister…» puis après le début du bombardement : « Je n’ai plus rien à faire ici. Ne croyez vous pas que je puisse m’en aller à la Mission ? » Le chef du service des Postes, Lemasson raconte que lorsque a été signalée l'arrivée des navires allemands, le gouverneur trouvait invraisemblable la possibilité d'une attaque, que les seuls ordres qu'il a donnés ont été la protection de Caisse Agricole contre un éventuel incendie. Un fois à l'évêché, Fawtier cherchait à affréter une goélette afin, a-t-il dit, de prévenir du danger un paquebot dont l'arrivée est prévue trois jours plus tard. D’après ce témoignage, qui concorde avec d’autres, le gouverneur ne se trouve jamais au centre des décisions, avec le commandant des troupes ou avec les membres du conseil de Défense de la Colonie. Le matelot Poudoulec qui garde le pavillon français raconte que : « La ville commençait à prendre feu. Le gouverneur vint vers moi en me disant d'amener le pavillon et de hisser le drapeau blanc. Je lui ai répondu non d'après les ordres du commandant... Quelques instants plus tard, le commandant s'est porté vers le gouverneur et ils s'expliquèrent. J'ai bien entendu le commandant dire au gouverneur : « Vous êtes le gouverneur de l'île comme j'en suis le commandant d'armes. Aujourd'hui, c'est moi qui commande. Plutôt que de faire ce que vous faites, vous feriez mieux de vous retirer... » Mais ce témoignage, tout en montrant l’autoritarisme de Destremau est, lui aussi, plutôt accablant pour le gouverneur. Les décisions pour la défense de la ville sont donc prises uniquement par le commandant, sans la participation du chef de la colonie. Et, tant qu’il y a danger, Fawtier laisse l’entière responsabilité de l’action à Destremau, ne redescendant de l’évêché que plus de deux heures après le départ des navires allemands. Quelles que soient les raisons du gouverneur pour avoir laissé agir Destremau, c’est donc toute l'évolution des rapports entre les deux hommes qui amène le lieutenant de vaisseau à écrire à sa femme le 22 octobre : « Depuis, ma situation s'est améliorée, car je suis maintenant le chef réel de la colonie, les civils ayant tous eu la frousse. Je ne me chamaille plus avec le gouverneur à qui j'ai fini par faire peur. » Toutefois, le même jour, il écrit une lettre au ministre de la Marine plus nuancée : « Depuis le 22 septembre, le gouverneur ne met plus d'opposition aux mesures militaires que je lui propose et tout m'est rendu facile. »

Cette attitude ambiguë du gouverneur Fawtier pendant le bombardement allemand va raviver les tensions de plus en plus vives entre le gouverneur et le commandant de la place d’armes. Et pourtant ce n’est pas avant le 22 octobre que Destremau évoque tant dans ses écrits officiels que dans sa correspondance personnelle, cette attitude du gouverneur qu’il juge répréhensible. Ce délai soulève des interrogations auxquelles il est possible d’apporter des éléments de réponse par l’analyse de la société tahitienne. Le 13 octobre, le ministre de la Marine demande à Destremau un rapport circonstancié sur les événements et l’attitude qu’ont adoptée les personnages importants de Tahiti. Destremau envoie ce rapport un mois après l’événement. Certains responsables sont vilipendés, d’autres sont au contraire loués. Enfin, il signale que tous les officiers et les membres de l’équipage de la Zélée ont assumé leur rôle. Destremau apporte également dans ce rapport, une justification aux décisions qu’il a prises et qui n’étaient pas de sa responsabilité : « Il me paraît établi que si le Gouverneur Fawtier avait commandé effectivement le 22 septembre, la ville aurait été rendue et la colonie serait allemande. Devant ce fait, j’ai cru de mon devoir de négliger sa présence et d’agir seul. Il ne s’est d’ailleurs nullement opposé à cette manière de faire.» Le même jour, il écrivait à sa femme une lettre assez surprenante émanant d’un officier supérieur : « Et le gouverneur qui voulait se rendre ! J'avais posté derrière lui un brave type avec un bon revolver et l'ordre de lui brûler la cervelle s'il faisait mine d'amener le pavillon français. Il ne s'y est pas frotté et a préféré fout'le camp chez les curés, à la Mission avec les femmes et les enfants. Depuis ce jour-là, il n'est pas très fier et je le tiens. »

La controverse : Le gouverneur et les intérêts allemands après le bombardement

Il me paraît intéressant de reprendre cette phrase si le Gouverneur Fawtier avait commandé effectivement le 22 septembre, la ville aurait été rendue et la colonie serait allemande et d’examiner l’attitude de Fawtier face aux intérêts allemands dans la colonie car le conflit qui dure depuis le début du mois d’août entre les deux hommes s’est largement amplifié. La veille du bombardement de Papeete, le 21 septembre, Destremau avait fait parvenir un long rapport au ministre de la Marine sur la politique suivie par le gouverneur à l’égard des allemands de la colonie et de leurs intérêts économiques. En effet, la circulaire du 13 août 1912 déjà citée précise : « Une des premières mesures à prendre est, dans tous les cas, de procéder à l’expulsion des étrangers suspects qui devront immédiatement quitter le territoire de la colonie. Il me paraît inutile d’insister sur la nécessité d’expulser tout d’abord les étrangers, négociants, colons et autres appartenant à la nation ennemie ; cette mesure découle du droit même de la guerre et implique, au besoin, l’emploi de la force. » Destremau était en droit d’attendre le respect de ces consignes au moins dès le 29 août. Ainsi, en Nouvelle-Calédonie, la procédure est mise en  place et terminée dès 15 août 1914. Rien de tout cela à Tahiti et c’est ce que reproche Destremau : « Contrairement à l’avis unanime des autres membres  du conseil de défense, le Gouverneur décida de laisser les Allemands entièrement libres… »

Une mesure est à mettre au crédit du gouverneur. Au lendemain du bombardement de Papeete, Fawtier avait pris la décision de frapper les intérêts allemands d’une contribution d’un million de francs, pour compenser les dommages de l’incendie, mais il est contraint de rapporter après avis contraire du ministre des Colonies. Le décret ministériel du 27 septembre 1914 sur les mesures à prendre par le gouverneur en ce qui concerne le commerce ennemi dans les ÉFO ne serait parvenu dans la colonie que le 23 novembre. On peut s’interroger sur ce délai si long, alors que la TSF, via Fidji ou les navires touchant Papeete, permet déjà de communiquer plus facilement avec la métropole. Il faut attendre le 30 septembre, pour que l’invalidation d'éventuels actes de vente postérieurs au 4 juillet permettre d’éviter les prête-noms ou que les relations commerciales avec des sujets ennemis ou des étrangers résidant en Allemagne ou dans l’empire austro-hongrois soient interdites. Le 13 octobre, paraît au JO de Tahiti la circulaire ministérielle organisant la mise sous séquestre des maisons de commerce ennemies… mais l’arrêté d’application ne sera pris qu’en décembre. Le gouverneur Fawtier justifie les importants délais octroyés par l’inquiétude d’une possible spéculation des commerçants, et donc la nécessaire protection de l’économie et des besoins des habitants de toute la colonie. Et ce n’est que le 9 décembre que Fawtier ordonne l’arrestation des 41 Allemands et des 2 Austro-Hongrois restant Tahiti et qui seront dès lors considérés comme des prisonniers de guerre gardés sur l’îlot Motu Uta.

Rien ne semble donc changer pour Destremau, malgré le bombardement de Papeete par Von Spee… Il rapporte au ministre le 22 octobre : « La situation de la Compagnie Commerciale elle-même à Papeete est restée sans changement … » Sa correspondance privée est encore plus explicite : « En réalité comme je l'ai écrit au ministre, de plus en plus, le gouverneur continue à favoriser les intérêts de la Compagnie Commerciale.» De toute évidence, tout comme le commandant des troupes avait outrepassé ses attributions lors du bombardement de Papeete, le gouverneur a pris, lui aussi quelques libertés vis-à-vis des instructions officielles en cas de guerre concernant les citoyens des puissances ennemies.

Vers la mutinerie (se dresser contre l’autorité du gouverneur)

Un climat de suspicion règne à Papeete depuis le bombardement. Le conflit d’autorité entre gouverneur et commandant de la place d’armes est également sujet de discorde. Tout l’équipage de la Zélée, à l’exception de l’enseigne de vaisseau Charron, a pris fait et cause pour son commandant. Un peu partout, comme nous l’avons vu, Destremau laisse entendre que l’attitude du gouverneur est condamnable. Le 31 octobre, il lui demande un entretien : « j'étais décidé –rapporte-t-il- à l'avertir que, seul en mesure d'agir dans la Colonie, s'il continuait à protéger ouvertement les intérêts de l'ennemi, en temps de guerre dans une place française, je le mettrais en état d'arrestation. » Toutefois, dans l’impossibilité de rencontrer le gouverneur, Destremau insulte Clayssen, son chef de cabinet, et l’avertit de son intention d’arrêter le gouverneur. Ces menaces sont reprises verbalement le lendemain et réitérées le surlendemain par écrit puis à nouveau verbalement. Fawtier finit par convoquer Destremau : « je suis appelé au plus vite chez le gouverneur qui me reçoit avec la plus extrême violence. " Comment , Monsieur ! vous voulez me faire arrêter, mais c'est criminel, etc… ! Sortez ! Sortez ! …et il me menaça de 30 jours d'arrêt dont je reçus notification le soir même. »

Le dimanche 1er novembre, le gouverneur intime à Destremau l’ordre de quitter la colonie pour se mettre à la disposition du ministre de la Marine. Le commandant, appuyé par ses officiers, refuse en arguant qu'il a été nommé à la tête de la défense par l'amiral Huguet et ne peut partir « sans me rendre coupable d'abandon de poste en temps de guerre. » Fawtier nomme alors commandant des troupes, le lieutenant Lorenzi qui dirige l'Infanterie coloniale mais celui-ci refuse en invoquant en évoquant son manque d’expérience qui nuirait à la défense de la ville. Des tentatives de conciliation entre le gouverneur et le commandant d’armes sont faites par l’enseigne Barnaud et par Lorenzi, puis par Monseigneur Hermel, l’évêque de Papeete. Destremau, de son côté, tente de rencontrer Fawtier et lui écrit sa volonté d'aplanir les difficultés mais Fawtier s’obstine dans son refus de le rencontrer. Destremau se dit alors prêt à céder son commandement à son second qui refuse lui aussi. Par ailleurs, l’équipage de la Zélée commence à s'agiter. Le gouverneur et le procureur de Papeete ont tous deux été prévenus d’une possible prise d’armes des marins en faveur de leur commandant. La journée du 2 novembre se passe en vaines allées et venues de médiateurs entre les adversaires. Le lendemain, pour tenter d’apaiser les tensions, l’enseigne Barbier demande audience au gouverneur mais les discussions échouent à nouveau. Les officiers de la Zélée menacent à leur tour d’arrêter le gouverneur et s’opposent au départ de Destremau. De son côté, le lieutenant de vaisseau persiste dans son refus de quitter la colonie. Et puis, il cède un peu en acceptant d’être démis de ses fonctions de commandant de la place d’armes au profit du lieutenant Lorenzi, tout en conservant le commandement des marins de la canonnière.

Dans l’impasse, Fawtier envoie le secrétaire général Dornier à Suva dans l’intention d’aviser, par TSF, le ministre de la Marine de l’état d’insoumission de l’équipage de la Zélée. Profitant de la présence du Montcalm en escale à Fidji, le ministre décide alors de confier une enquête au contre-amiral Huguet qui interrompt sa croisière pour faire route sur Papeete.

Le contre-amiral Huguet, défenseur de l’autorité institutionnelle

Le 27 novembre, le Montcalm arrive à Papeete. Jusqu’au 1er décembre 1914, l’émissaire du ministre peut donc instruire l’affaire. L’objectif de son enquête est de déterminer l’attitude et les responsabilités tant du gouverneur que du commandant des troupes depuis le début de la guerre et lors du bombardement de Papeete puis de tenter de comprendre le conflit d’autorité qui a conduit aux événements des journées des 31 octobre, 1er, 2 et 3 novembre 1914. Fawtier et Destremau ont préalablement, chacun de leur côté, établi des dossiers qu’ils ont remis à Huguet. L’amiral dispose de quatre dossiers : le rapport du gouverneur Fawtier en date du 20 novembre, les quatre rapports du lieutenant de vaisseau Destremau datés des 21 septembre, 21 et 22 octobre et 17 novembre, un rapport du gouverneur portant sur la réfutation des principaux points de l’accusation du commandant et le compte-rendu de la rencontre qu’Huguet a eue avec le gouverneur.

Le jugement du contre amiral ne porte que sur l’aspect de la défense de Papeete et les marins de la Zélée. L’émissaire du gouvernement reste strictement dans le cadre des textes de loi : il justifie le bien-fondé des décisions du gouverneur par le décret du 7 octobre 1912 sur le service des Places, qui fait du gouverneur le seul chef responsable de la défense de la colonie, et par la date d’arrivée quasi officielle de la déclaration de guerre le 29 août, puis des décrets ministériels consécutifs. S’il admet les décisions justifiées, l’attitude courageuse et le réel patriotisme de Destremau lors du bombardement de Papeete, Huguet stigmatise l’attitude ambiguë du commandant des troupes qui, malgré de sourdes critiques à l’égard du gouverneur, continue à déjeuner une fois par semaine à la Résidence (avec les membres du Conseil de Défense) et a accepté que le gouverneur le propose pour la croix d’officier de la Légion d’Honneur. En outre, Huguet renouvelle les remarques qu’il avait faites lors de sa précédente inspection de la Zélée sur le manque d’entretien de la canonnière, la désinvolture des marins et la familiarité de Destremau envers son équipage. Le contre-amiral dénonce également les dépenses excessives dues aux réquisitions exigées par Destremau et qui dépassent largement les possibilités du budget de la colonie. Enfin, Huguet relève que la correspondance de Destremau à plusieurs chefs d’administration de la colonie et surtout au gouverneur est extrêmement irrespectueuse. Au travers de toutes ses remarques, Huguet démontre que le champ d’intervention de Destremau est allé au-delà des limites de sa fonction.

Dans son rapport d’enquête, l’amiral dénonce l’inanité du jugement de Destremau envers le gouverneur : « M. Fawtier n'a nullement manqué de courage ou de sang-froid, il n'a nullement fui, il s'est toujours trouvé là où l'appelait son devoir de gouverneur. Quant à lui reprocher d'avoir été prêt à rendre la ville à l'ennemi, il s'agit là d'une accusation dénuée de tout fondement... » II relève, d’un rapport à l’autre, les changements d’appréciation de Destremau sur le gouverneur :  « ces allégations sont donc le travail mental du mois suivant. » Enfin, Huguet, qui a pris la mesure des luttes d’influence entre les Tahitiens, dénonce l’ingérence et le parti pris de Destremau dans les particularismes de la vie locale ce qui expliquerait le manque d’autorité de Destremau sur ses officiers qui abusent de la situation. Il ajoute que en outre que « Cet état d’esprit s’exalte de la violence de quelques officiers (…) et de l’importance souveraine qu’ils s’attribuent tous à leur rôle de Défenseurs de la Colonie. Ils s’y donnent certes de tout cœur, mais en même temps se considèrent comme au dehors de toutes les lois, de tous les règlements, la nécessité de la Défense primant tout. N’étant pas tenus en bride par leur Commandant, ils ont fini par se croire tout permis…» Et l'amiral d’affirmer que «  leur attitude et leurs actes sont en partie responsables des graves désordres provoqués dans la colonie depuis le début de la guerre. » Le lieutenant de vaisseau Destremau n’est donc pas seul responsable. Durant l’enquête, Destremau a mesuré les excès de son attitude ; attendant la sentence, il écrit à son épouse : « Si je suis brisé, je ne pourrai que me reprocher d'avoir agi trop vite, et pas assez habilement... Si je perds ma carrière, ce ne sera pas au moins par une action basse ou malhonnête... ».

Le contre-amiral a donc entièrement adhéré à la version du gouverneur et c’est ce qu’il écrit à celui-ci le 2 décembre : « J’ai l’honneur de porter à votre connaissance que de l’enquête dont j’ai été chargé, résulte l’inanité des accusations portée par Monsieur le Lieutenant de Vaisseau DESTREMAU à votre égard. J’estime que les menaces dont vous avez été l’objet aussi bien que l’attitude à votre égard de Monsieur DESTREMAU et d’un certain nombre d’officiers de la ZÉLÉE ne leur permettent pas de rester dans la Colonie. J’ai donc décidé le renvoi de Monsieur DESTREMAU à la disposition du ministre de la Marine et de remplacer une partie de l’État-major.» Après la décision de l’amiral, Destremau écrit à son épouse : « Je n'ai plus rien à faire maintenant dans la Marine. » Les désaccords nombreux survenus entre le contre-amiral Huguet lors de ses inspections et le lieutenant de vaisseau Destremau expliquent en partie pourquoi le chef de la division navale d’Extrême-Orient a préféré privilégier la version du gouverneur. Il est également à remarquer que le contre-amiral Huguet a lui aussi utilisé, lors de son enquête, les mêmes moyens que ceux qu’il reproche au lieutenant de vaisseau : les on-dit, la rumeur. « La véracité de ces témoignages – si contradictoires – ne faisait cependant pas de doute dans mon esprit.» rapporte-t-il au ministre de la Marine le 13 décembre 1914.

L’enquête terminée le 3 décembre, le Montcalm  reprend sa croisière. Destremau, relevé de son commandement et condamné à deux mois d’arrêts, va regagner la métropole. Malgré quelques regrets, dans toute sa correspondance ultérieure, Destremau ne change pas d’opinion sur le gouverneur Fawtier et estime que ce qu’il a accompli était parfaitement légitime et bien en accord avec sa conscience de patriote. Il écrit sa certitude de s’entendre donner raison par le Conseil de Guerre le jour venu. Mais à son arrivée à Marseille, le 1er février 1915, le préfet maritime de Toulon lui confie provisoirement le commandement d'un torpilleur d'escadre en Méditerranée, le Boutefeu. Cependant, le dossier de Maxime Destremau, établi par la 3ème section de l’État Major Général en date du 15 février 1915, évoque des « irrégularités graves dans le fonctionnement de la Justice Militaire » à Papeete, ce qui permet une révision des conditions de condamnation des marins de la Zélée. La direction militaire des services de la flotte préconise de s’en tenir aux sanctions prises par le contre-amiral Huguet sans recours au Conseil de guerre. Tombé gravement malade, Destremau meurt moins d’un mois plus tard. Puis, en octobre 1915, la mémoire du lieutenant de vaisseau Destremau est lavée de tout soupçon. Il sera cité à titre posthume à l’ordre de l’armée et recevra la croix de guerre avec palme puis obtiendra, à titre posthume, la Légion d’honneur : « Commandant la défense de Tahiti, après le désarmement de la Zélée, a su, malgré le peu de concours apporté par les autorités locales, organiser la défense de l’île… »

Conclusion

Il semble que les rapports entre les différents pouvoirs à Tahiti à l’orée de la Grande Guerre, étaient mal perçus de part l'environnement politique et idéologique de l'époque considérée, il paraît alors logique qu’ils aient été conflictuels. Bien des questions se posent encore et parmi elles, celle-ci  : Destremau a-t-il eu conscience de l’état de guerre bien avant Fawtier ? Ce que le père O’Reilly écrit de lui semblerait alors justifié : « son jugement ne fut pas, dans les jours qui suivirent, à la hauteur de sa valeur militaire et de son patriotisme. La tête un peu tournée par les événements, se jugeant au-dessus des lois et se croyant désormais tout permis, il prétendit agir à Papeete en véritable tyran. »

 

Conférence au mess des Officiers, Nouméa, 12 octobre 2004