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Les monuments aux morts, oeuvres d’art ?

Le monument aux morts 14-18 d'Albert dans la Somme
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Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Les monuments aux morts peuvent-ils aussi être perçus comme des oeuvres sculpturales, aptes à entrer dans le cadre de l’histoire de l’art ?

La statistique tendrait à le prouver : 30 % des 36.000 communes que la France métropolitaine compte se sont démarquées des obélisques et stèles purement épigraphes, en optant pour un monument à décor sculptural figuratif. Sans compter les hommages paroissiaux ou corporatistes (lycée, ministère, régiment, entreprise…) dont certains font également appel à la statuaire. Nonobstant, les différentes études sur la question auraient plutôt tendance à éluder cette dimension artistique au profit d’approches historiques, sémiologiques, ou généalogiques. Pourquoi ? Du fait que l’Histoire de l’Art, comme l’Histoire, est écrite par les vainqueurs : les avant-gardes cubistes, expressionnistes et abstraites ont éradiqué de la mémoire et des cimaises de musées la figuration académique des années 1900-1940, monuments aux morts inclus. Et ceci malgré la réalité historique indéniable : quantitativement, ce sont les créateurs académiques, pour beaucoup célèbres et célébrés de leur temps, qui ont fait la vie artistique officielle de l’entre-deux-guerres, ont reçu les commandes de l’Etat, ont exposé dans les grands salons artistiques, et ont vu reproduire leurs œuvres, monuments aux morts inclus, dans les revues d’art, mais aussi dans les hebdomadaires populaires d’alors, tels L’Illustration ou Le Monde Illustré.

Les auteurs

Les sculpteurs

Vu l’ampleur de la demande, tout sculpteur ou entreprise désirant s’investir dans la statuaire commémorative eut l’occasion de réaliser un ou plusieurs monuments. Les noms se comptent par centaines et se croisent les personnalités illustres comme les artisans marbriers, les compositions modestes comme les plus amphigouriques, le meilleur et le pire.

Certains n’y voient qu’une veine particulièrement lucrative en retombées financières et publicitaires. Mais, a contrario, nombre d’entre les sculpteurs tentent de rendre un vécu personnel, car eux aussi ont connu l’enfer des tranchées. Le parangon du statuaire ancien combattant pourrait être Maxime Réal del Sarte (1888-1954). Une trentaine de localités ont fait appel à ce mutilé de guerre et royaliste convaincu.

Quoique le portrait-type du sculpteur de monuments aux morts soit celui d’un ancien combattant, français de naissance, nombre d’exceptions se rencontrent. Ainsi, la statuaire commémorative connaît également une quinzaine de protagonistes féminines. Anna Bass (1876-1961) signe le mémorial de Bastélica (Corse-du-Sud), Raymonde Martin (1887-1977) celui de Néris-les-Bains (Allier). Il faut également tempérer l’aspect national de ce déferlement sculptural : quelques dizaines d’artistes étrangers y ont pris en effet part. Les Italiens constituent le gros du contingent. Mais on relève également des Belges, Espagnols, Suisses, Portugais, Anglais, Russes, et même un Allemand ! : Charles Gern, un natif de Kaiserslautern, qui a érigé plusieurs monuments dans la Somme, en particulier celui d’Albert.

Principaux éditeurs

Si le nombre des compositions originales, sculptées expressément dans le cadre d’une commande précise, s’avère conséquent, il est toutefois dépassé par la quantité d’effigies commémoratives éditées en série. La demande suscite en effet un commerce florissant que se partagent des dizaines de firmes - marbreries funéraires, fonderies d’art. Cinq d’entre elles connaissent une diffusion au plan national : Jacomet, Durenne, le Val-d’Osne, Rombaux-Roland, les Marbreries Générales.

Malgré sa fadeur caricaturale - déjà dénoncée à l’époque -, le Poilu modelé par Etienne Camus (1867-1955) et vendu par les Etablissements Jacomet de Villedieu (Vaucluse) connut la plus large diffusion (environ 700 exemplaires) du fait d’un coût particulièrement attractif. Il corrobore aussi, malheureusement, les a priori de ceux qui ne voient dans la plastique commémorative que piètre statuaire. Durenne et le Val-d’Osne, deux fonderies d’art, talonnent Jacomet en proposant chacune plusieurs modèles à succès dus, entre autres, à Eugène-Paul Bénet (1863-1942), Jules Déchin (1869-1947) et Charles-Henri Pourquet (1877-1943).

Les matériaux

Les firmes spécialisées dans la statuaire de série imposent divers matériaux industriels jusque-là dédaignés ou ignorés par la sculpture académique. Par le nombre, la fonte de fer arrive en tête. Les best-seller de Bénet ou des établissements Jacomet sont ainsi édités, non en bronze, mais en fonte largement moins onéreuse. Un succès comparable caractérise le mortier de ciment, ainsi que ses variantes incluant des poudres de roches : les pierres artificielles.

La plupart des artistes statuaires, quant à eux, plébiscitent des matériaux plus traditionnels : bronze, marbre blanc et différentes catégories de calcaire. Une poignée de créateurs reconnus tente néanmoins de passer outre en s’essayant au maniement des agglomérés. Ainsi Alfred Boucher (1850-1934), un bon sculpteur académique qui, au soir de sa vie, explore cette voie à Châtillon-sur-Seine (Aube) et à Aix-les-Bains (Savoie).

Une troisième catégorie résulte d’un retour en force des matériaux régionalistes. Comment mieux enraciner l’hommage d’un village à ses morts qu’en utilisant les ressources lithiques locales ? Aussi voit-on revenir en grâce des roches jugées depuis plusieurs siècles archaïques, voire à la limite du mauvais goût selon les normes de l’art officiel : granite et kersantite en Bretagne, lave de Volvic en Auvergne, grès rose en Alsace.

Iconographie et style

Les différents modes de représentation

La représentation du soldat constitue bien entendu l’option la plus courue, de la mobilisation au vétéran entretenant le souvenir, en passant par le soldat au repos, la garde dans la tranchée, l’assaut, le combat, la victoire, la joie de l’Armistice, le retour au foyer ; mais aussi la blessure, l’agonie, la mort.

Le rendu du poilu oscille également de l’archétype au vérisme très individualisé. Quelques artistes tentent même de représenter de manière strictement naturaliste le soldat fauché par la mitraille. Un représentant de cette veine est le Poilu mort que Gaston Broquet (1880-1947) modèle pour Etain (Meuse).

Prenant le contre-pied de ces visions descriptives, de nombreuses compositions optent pour un rendu plus ou moins indirect, complétant la réalité par le symbole, voire éradiquant totalement l’image de la guerre au profit d’un répertoire allégorique.

Au rendu indirect appartiennent les nombreuses représentations du coq, volatile qui, à lui seul, symbolise la France. Un autre type de représentation partiellement indirecte mêle poilus et Histoire de France. Ainsi, Joanny Durand (1886-1955) exalte le sentiment national en mettant en scène sur le même plan Gaulois et poilus sur les monuments de Boën (Loire) ou de Thiers (Puy-de-Dôme). La vision indirecte de la guerre atteint ses ultimes développements avec la représentation du deuil vécu à l’arrière par chaque famille. Ce type d’iconographie a été retenue, entre autres, par Henri Coutheillas (1862-1927) à Guéret (Creuse).

Les pures allégories se révèlent plus nombreuses encore : Victoire, France, Nation, Souvenir, Gloire. La plupart de ces figures se ressemblent entre elles, puisque toutes se déclinent au féminin, et toutes revendiquent les mêmes modèles gréco-romains. On doit au statuaire Georges Vérez (1877-1933) ce qui reste comme le plus spectaculaire mariage entre l’idéal plastique antique - sinon attique - revendiqué par les allégories et la réalité de la guerre mécanisée : un char Renault FT 17 ayant pour figure de proue la Victoire de Samothrace, le tout cantonné par un groupe de soldats fatigués... ; tel apparaît le monument de Cambrai (Nord).

Une dernière catégorie se distingue : le monument communal à connotation religieuse. Certaines municipalités passèrent en effet outre à la loi de Séparation entre l’Eglise et l’Etat remontant à 1905. Ce qui aboutit à des monuments publics, érigés par des municipalités laïques mais portant ostensiblement des symboles catholiques. Dans les régions très pratiquantes - la Vendée, plus globalement l’Ouest - ou encore en Alsace et Moselle, restées sous le régime du Concordat, il n’est pas rare qu’un Ange, un Saint Michel, voire un Sacré Coeur remplace le traditionnel Poilu.

Le style

Est-il nécessaire de le spécifier ? Aucun des créateurs qui ont bouleversé la statuaire au début du XXe siècle ne participe à l’érection des monuments aux morts. Et ceci pour une raison fort simple : jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, il reste pour ainsi dire impensable qu’une sculpture résultant d’une commande officielle, et placée sur la voie publique, déroge à la figuration académique.

Cela dit, tout en devant toujours se plier aux règles édictées à l’Ecole des Beaux-Arts, le sculpteur désirant mener une carrière officielle put néanmoins s’exprimer avec davantage de liberté que ses devanciers du XIXe siècle.

Par le matériau d’abord, comme on vient de le voir. La figuration classique ne règne pas non plus sans un certain partage. Concurremment à l’orthodoxie académique stricte existe toute une mouvance artistique plus libre, sans pour autant entrer dans le rejet. Le Poilu vainqueur en bronze de Félix Benneteau (1879-1963) qui se dresse à Arpajon (Essonne) en fournit un bel exemple : contrairement au fini, au « léché » que l’on serait en droit d’attendre, l’épiderme de l’oeuvre a été laissé vibrant, évoquant davantage le stade de l’esquisse qu’un très officiel monument public. Il faut également mentionner le groupe des Indépendants, ensemble d’artistes assez disparates mais participant de la même quête : rester figuratif tout en rompant avec les poncifs de la figuration. Les créateurs tentés par cette voie esquissent un lien entre les trois pôles sculpturaux de l’entre-deux-guerres : la tradition académique, la joliesse de l’Art Déco et les avant-gardes cubistes, abstraites, ou autres. Ce qui se traduit par des lignes et volumes stylisés sans outrance et privilégiant la masse sur le détail ; à l’opposé du refouillement inhérent à l’académisme le plus traditionnel.

D’autres principes rejetés par la stricte doctrine académique n’en concoururent pas moins à l’élaboration de monuments aux morts. Ces derniers font ainsi réapparaître la polychromie sculpturale sur la voie publique, après une absence remontant au XVIIe siècle. Force est donc de constater que les soldats en fonte peints en bleu horizon et rose chair ont été avant-gardistes, puisque tout à la fois exposés à la vue de tous, et drapés dans la respectabilité la plus notoire ! Ajoutons également que, tel Picasso disposant de véritables morceaux de journal dans ses tableaux cubistes des années 1910, il existe des Poilus sculptés pourvus de vrais fusils Lebel ou de vrais casques Adrian, comme à Nods (Doubs) ou Aubusson (Orne)...

Arrivés au terme de ce survol, certains se sentiront confortés dans leurs certitudes : non, vraiment, l’histoire de l’art n’a que faire de ce genre de réalité monumentale. Question de goût sans doute... Par contre, il n’est dès à présent plus possible d’arguer pour ce faire de la monotonie affligeante ou de la laideur systématique des monuments aux morts : leur pluralité - à tous niveaux - vient en effet d’être démontrée.

Ajoutons que regarder, prendre en compte ce patrimoine est d’autant plus urgent que les monuments aux morts sont loin d’être pérennes. Ils subissent de plein fouet l’usure du temps, les évolutions du goût, la rapacité de certains envers le bronze ou la fonte... Les organismes culturels l’ont bien compris en les incluant de plus en plus dans leur orbe d’intérêt, que ce soit en lien avec l’Inventaire du patrimoine national, avec des musées oeuvrant à la réhabilitation de l’art figuratif de l’entre-deux-guerres (à Mont-de-Marsan, Poitiers, Boulogne-Billancourt, Roubaix), ou encore par la protection au titre des monuments historiques de dizaines d’entre eux. Par ailleurs, les monographies, articles et études sur support réel ou via internet se multiplient, sans oublier le point d’orgue que constitua en 2013 le Prix Goncourt octroyé au roman Au revoir là-haut de Pierre Lemaître.

Enfin, si chacun reste libre d’apprécier - ou non - la sculpture commémorative, comment ne pas s’arrêter quelques instants sur les deux faits suivants :

  • D’une part, ces monuments assument la lourde tâche de refermer une tradition de représentation plastique - la figuration naturaliste - remontant à l’Egypte et à l’Orient anciens ;
  • D’autre part, il s’agit de l’expression sculpturale la mieux partagée géographiquement par l’ensemble des Français.