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4. La pollution des sols après la Grande Guerre : quelles conséquences aujourd'hui ?

Impact de la pollution des sols sur le colza à l'endroit d’une ancienne aire de brûlage de munitions en Allemagne du Nord
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Des sites effacés de la mémoire collective. Oubli ou refoulement mémoriel ?

Les activités de désobusage industriel de l’entre-deux-guerres dans le canton de Spincourt montrent que la Grande Guerre ne s’est pas arrêtée au dernier tir. Les usines Clere & Schwander et F.N. Pickett & Fils en Meuse ne sont pas des exceptions.

Clere & Schwander a exploité un site de destruction de projectiles chimiques à proximité de Mulhouse1. F.N. Pickett & Fils a démoli plus de 330 000 tonnes d’engins dans près de quatorze usines, dont la plus grande d’entre elles en a rebuté à elle seule 110 000 tonnes2. Tout le territoire métropolitain est concerné : des chantiers de destruction sont ouverts à proximité en Normandie, dans l’Isère, dans l’Allier, etc. Alors que nous nous apprêtons à commémorer le centenaire de l’Armistice qui mit fin aux hostilités sur le front occidental, la plupart des sites de destruction industrielle de munitions restent plongés dans l’oubli et se sont effacés des paysages et/ou de la mémoire collective. Oubli ou refoulement mémoriel ?

Il est vrai que ces opérations ont été inédites dans le climat de désorganisation de la sortie de guerre et, d’après les sources archivistiques, l’administration et les industriels étaient dépourvus de cadre réglementaire pour tracer les activités de désobusage industriel.

Par ailleurs, s’agissant d’activités temporaires (de 2 à 15 ans d’exploitation), les délais d’instruction de demande d’autorisation d’exploiter au titre des « établissements incommodes, insalubres » dépassaient souvent la durée d’exploitation et/ou étaient incompatibles avec le degré d’urgence de l’éradication des dépôts de munitions.

Il est vraisemblable aussi que les premières destructions, opérées par les artilleurs avant 1920 n’aient pas fait l’objet d’écrits. Enfin, de nombreux documents ayant trait à 14-18 et à la sortie de guerre ont été détruits lors des bombardements de la Seconde Guerre mondiale.

Ainsi, le département de l’Aisne, pourtant très fortement affecté par les combats de la Grande Guerre, et qui a accueilli de nombreux sites industriels de désobusage post-armistice, dispose de peu de documents d’archives.

Tel est le cas aussi pour l’Allemagne avec la destruction de fonds d’archives lors du bombardement de Potsdam en 1944. La vie au sein des sites majeurs de désobusage industriels, comme Clere & Schwander en Meuse ou Sissonne dans l’Aisne, montrent tous des similitudes. Exploitée par des industriels privés sous contrôle militaire, la main d’œuvre était d’origine étrangère pour l’essentiel (populations maghrébines, méditerranéennes, ou d’Europe de l’Est)

À Spincourt, tout comme dans le grand camp de désobusage de Sissonne (Aisne), le désordre et le non droit régnaient parfois au sein du personnel. La presse locale se délecta des incidents, délits et faits divers qui jalonnaient la vie au sein de ces installations : viols, meurtres, vols, accidents parfois mortels, etc. 

Pourtant quelques traces de ces dérives subsistent dans les familles, avec de vagues souvenirs qui se transmettent de génération en génération, ce qui complique la tâche de l’historien : ici, les sols stériles en forêt sont interprétés comme résultant des effets thermiques de l’incendie du dépôt de munitions (voir photographie ci-contre) ; là, certains se souviennent, écoliers, avoir trempé leurs plumes dans des encriers faits de fioles d’arsine vides et d’avoir joué dans des entonnoirs de grande dimension aux sols aux couleurs étranges.

 

« Il n’est point de secret que le temps ne révèle » (Jean RACINE. Britannicus, acte IV, scène 4).

Cent ans se sont écoulés, mais certaines traces de ces activités restent imprimées dans les sols et refont surface aujourd’hui, venant rappeler à quel point la conservation de la mémoire des activités potentiellement dangereuses et polluantes est une dimension primordiale dans la gestion de l’aménagement du territoire et de la gestion en eau.

Ce sont les Allemands qui ont été les premiers à faire l’amère déconvenue de la découverte d’une pollution historique majeure et oubliée de la Grande Guerre, dans une zone pourtant éloignée des anciens champs de bataille. En 1990, les exploitants de l’aéroport international de Francfort-sur-le-Main décident d’étendre leurs installations par la création d’un terminal Cargo (fret). La zone étant réputée pour avoir été bombardée par les Alliés durant la Seconde Guerre mondiale, un processus classique de recherche d’éventuelles bombes non éclatées est engagé préalablement à l’ouverture du chantier.

Les démineurs identifient de nombreux signaux en lien avec la présence d’objets métalliques sous terre. Quelle n’a pas été leur surprise lorsque pensant déterrer des engins de la Seconde Guerre, ils mettent à jour des munitions chimiques et conventionnelles de 14-18. Sont déterrés 900 obus d’un calibre de 77 mm à 240 mm, 371 grenades à main, 8 000 détonateurs d’obus et 60 000 gaines d’éclatement. 40 000 m2 de terrains ont été́ reconnus pollués par les produits chimiques et les métaux, selon les standards allemands.  

D’après le professeur Thieme, l’essentiel des munitions chimiques contenues dans le dépôt de Kelsterbach aurait été officiellement convoyé́ sur le site allemand dédié́ pendant la guerre au chargement, à l’expérimentation des engins chimiques par le régiment spécialisé́ du génie chimique («Gaspionier-Regiment ») et à l’entrainement des troupes à l’usage de cette nouvelle arme.

Le site a été reconverti entre 1920 et 1922, selon les clauses du Traité de Versailles (démilitarisation de l’Allemagne), en site d’élimination des agents toxiques et des munitions chimiques. Il s’agit du site de Breloh, au nord de Münster dans la Lande de Lünebourg (Basse Saxe) où œuvra le chef de file de la guerre chimique en Allemagne, Fritz Haber. À Kelsterbach, le chantier de destruction d’engins de guerre est placé sous la supervision de l’Armée du Rhin puis il est confié dès 1920 à la société́ « Munitions-ZErlegung GmbH Kelsterbach » filiale de « Berlin-Burger eisenwerke muni- tionszerlegung »3.

Le travail était poussif et fastidieux car il fallait pétarder les engins chimiques restants en les mélangeant à chaque fois avec des quantités conséquentes d’engins explosifs conventionnels. Les obus explosifs étaient vidés par la fusion du chargement à l’eau chaude. Mais contrairement à F.N. Pickett et Clere & Schwander, les effluents issus de ce vidage n’étaient pas traités et recyclés mais infiltrés dans des fosses, qui étaient ensuite remblayées.

Les fusées d’artillerie étaient pétardées dans un champ d’explosion situé dans le périmètre de l’usine. Le 10 juillet 1920, suite à un incident de pétardement, un feu dévaste une partie du dépôt causant le décès de six ouvriers. Un litige entre l’entreprise et l’Etat, en lien avec les dégâts occasionnés aux abords de l’usine par les pétardements, parfois mal maîtrisés, met fin à l’activité vers 1925.

Le dépôt résiduel est méthodiquement et massivement pétardé laissant dans les sols de grandes quantités de débris et munitions plus au moins endommagées.

L’usine installée à Kelsterbach a démoli les projectiles allemands en surplus et a aussi rebuté les munitions ex-allemandes collectées sur le territoire du département de la Moselle, suite au refus du propriétaire foncier (les Hospices de Metz) d’autoriser la Société Lorraine de Produits Industriels (SLPI) d’exploiter son chantier de destruction du Bois de l’Hôpital, à l’est de Metz4.
Les archives du Sénat (1920) indiquent que 5 755 tonnes de munitions auraient été expédiées depuis la Lorraine à Kelsterbach. Un registre, conservé au Service historique de la Défense, dresse une liste de 399 350 mines explosives légères (« Sprengminen »), 42 668 mines moyennes et 19 421 mines lourdes.

La destruction de ces projectiles a été effectuée conformément à des prescriptions du G.Q.G. L’arsenal est complété́ par 12 770 projectiles à ailettes (« Flugelminen »), 99 565 mines chimiques légères, 609 mines à gaz moyennes, 4 500 mines spéciales (« Wurfflaschen »), des engins fumigènes, des caisses de substitut de paraffine et des explosifs de type « nitrolite » annotés à la main en bas de colonne « à détruire ».

Les aménageurs du site et les experts en environnement découvrent alors d’importantes pollutions. A certains endroits, les sols titrent à plus de 200 grammes d’arsenic par kilogramme de sol alors que la teneur naturelle des sols est de 2 à 20 milligrammes.

Les eaux souterraines sont aussi touchées, notamment par les composés nitroaromatiques proches du TNT (jusqu’aux valeurs extrêmes de 900 milligrammes de substance par litre d’eau). Lors des travaux de dépollution par excavation engagés en 1996, 11 tonnes de toxiques de guerre, de sels de diphénylarsine ayant chargé les obus à « Croix bleue » allemands de la fin de la Grande Guerre, sont enfin retirés du sol. Les cubatures des terres hautement polluées par l’arsenic, le mercure, les composés nitroaromatiques, sont considérables : 237 000 tonnes5

D’autres usines de plus petites tailles ont aussi fonctionné en Allemagne dans l’entre-deux-guerres laissant également des traces encore visibles dans le paysage (inhibition de la croissance des cultures et végétaux).

La Belgique n’est pas épargnée avec le site «B-Factory » de F.N. Pickett & Fils en Flandre. L’ancienne aire de brûlage d’obus chimiques et explosifs (cf. article 3), est actuellement occupée par un champ cultivé de pomme de terres. Les sillons sont constellés de fioles et tessons de fioles d’arsine (voir photographie ci-contre). 

Les pollutions arséniées et métalliques des sols de la « Place à Gaz » en Forêt de Spincourt (cf. article 3) sont connues depuis les années 2000 suite aux travaux des géochimistes et géographes allemands de l’université de Mayence (Allemagne)6.

Ce site a longtemps cristallisé sur lui la question de la séquelle environnementale de la Grande Guerre ; les sols, noirs et stériles, en pleine forêt, rendent visible le concept abstrait de pollution par ses conséquences concrètes. En 2014, un processus de caractérisation de ces pollutions était engagé par le BRGM. Une plongée dans l’histoire de cette clairière mène à celle du complexe Clere & Schwander et à ses pollutions oubliées.

 

Clere & Schwander ou les champs du déshonneur de la Grande Guerre

En janvier 2015, les traces laissées par Clere & Schwander en Meuse sont reconnues par le BRGM et portées à la connaissance des instances publiques. Des fragments d’explosifs affleurent localement à même la surface, associés à des tessons de fioles d’arsine et des fioles d’arsine, certaines brisées, renfermant des sous-produits d’oxydation du toxique de guerre (voir photographie ci-dessous). Sur les anciens terrains de destruction, le labour remet en surface des engins de guerre fracturés et laissent entrevoir leur chargement, des engins fuyards, déformés (ovalisés), etc.

Sur ces parcelles reconquises pour un usage agricole, sans connaissance de leur historique et de la qualité des sols, le maïs, l’orge et le blé peinent localement à pousser. Certaines parcelles ayant accueilli des installations industrielles sont aussi utilisées comme pâture pour des vaches laitières.

Comme en Flandre, la question du transfert des polluants néfastes à la santé humaine dans les parties comestibles des cultures, la viande et le lait des bovins, se pose.  Par ailleurs, la nappe phréatique est à faible profondeur. Le principe de précaution prévaut alors, pour protéger les populations dans l’attente d’analyses contradictoires dans les denrées alimentaires. Les récoltes concernées sont détruites et l’usage agricole des parcelles ayant accueilli l’ancienne usine est provisoirement suspendu.

Cent ans d’évolution des mentalités ont conduit à une prise de conscience environnementale et à un accroissement de la sensibilité des populations et gestionnaires du territoire eu égard aux pollutions. Un processus de gestion des risques chroniques (sur de longues durées) est alors engagé selon une démarche reconnue par la profession des gestionnaires de l’environnement et le Ministère de l’Ecologie.

En quoi ces produits chimiques introduits dans les sols posent-ils ou non un problème pour les usages actuels ou futurs de notre environnement ? La clé d’entrée est celle du diagnostic dont l’objectif est de qualifier l’état de l’environnement, ses pollutions et ses usages. Quels sont les polluants en présence et comment se distribuent-ils dans les sols, les eaux, puis les végétaux ? Quels sont les milieux à caractériser ? Quels sont les usages des milieux ?

La définition des substances et éléments polluants à rechercher relève d’une démarche historique sur la typologie des obus de la fin de guerre et sur les pratiques industrielles.  Ensuite, sur les anomalies (les zones qui s’écartent de l’état normal et habituel de l’environnement), les risques sont évalués pour l’usage des sols, pour la consommation des denrées alimentaires, animales et végétales produites sur les sites, en mesurant plus finement les polluants présents dans les sols, les épis de blé, de maïs ou d’orge, issus des parcelles polluées.  

En automne 2017, un autre site relégué au passé et à l’oubli ressurgit du sous-sol dans la réalité du présent, à Spincourt, à quelques centaines de mètres du complexe de désobusage Clere & Schwander. L’ancien cimetière militaire provisoire de 1914 est redécouvert à la faveur de travaux de terrassement. Plus de 400 corps de Poilus y reposent encore, parmi des cercueils vides, alors qu’ils auraient dû être ré-exhumés par des fossoyeurs, sous contrat dans les années 1920, pour être définitivement enterrés dans la nécropole nationale de Pierrepont. Qu’y a-t-il aux pieds des croix de cette nécropole ?

 

« Tout est poison, rien n'est poison : c'est la dose qui fait le poison." Paracelse.

Cette analyse des risques chroniques repose sur l’évaluation des expositions des usagers (autrement dit, les voies et la manière dont les populations peuvent intégrer les polluants dans leurs organismes) et sur les relations, lorsqu’elles sont connues, entre la dose d’exposition (la quantité de polluants intégrée journellement à l’organisme, rapportée au poids corporel) et ses effets (toxiques et/ou cancérigènes). Cette analyse de la situation environnementale et de ses risques fait appel à de nombreuses spécialités et métiers : les toxicologues côtoient les géologues, eux-mêmes sollicitant des géochimistes et des géophysiciens, capables de mesurer depuis la surface, les modifications des propriétés du sous-sol, induites par les pollutions. La thématique de la découverte fortuite de pollution étant un sujet sensible et à enjeux, il fait aussi appel aux chargés de communication.

Les pollutions chimiques des sols renferment potentiellement des engins enfouis ; les démineurs et entreprises spécialisées en dépollution pyrotechnique viennent en appui pour gérer la sécurité des chantiers de diagnostic et de remédiation, etc. Les géosciences évoluent et se dotent de moyens modernes pour faire « parler » le sous-sol : métrologie de pointe, imagerie Laser (LiDAR) par drone, etc.

À Kelsterbach, des mesures ont été prononcées pour permettre de restaurer la compatibilité des sols et des eaux souterraines avec leurs usages. Et les terres les plus polluées ont été localisées et puis excavées.

Journellement, dans ce grand chantier de dépollution, pas moins de 5 000 tonnes de matériaux ont ainsi été excavées, réservées, analysées et dirigées vers les filières ad hoc (incinération, mise en décharge, traitements divers, biologique ou physico-chimique). Un dispositif a aussi été mis en place afin de contenir la pollution de la nappe phréatique pour qu’elle ne s’étende plus. Le montant de l’opération s’est élevé à 50 millions de Marks, soit quelque 25 millions d’euros5.

Les recherches historiques menées sur la question du désobusage industriel dans l’entre-deux-guerres, en Meuse et dans le quart nord-est de la France ont été menées parallèlement à des études pilote inédites sur des sites de destruction de munitions chimiques dans le canton de Spincourt. Ces études ont été l’opportunité de confronter les informations archivistiques avec la réalité du terrain.

 

Pour en finir avec la « Place à Gaz » en Forêt de Spincourt

Le site de la « Place à Gaz » a été révélé au public et à la communauté scientifique dès 2003. Ses pollutions sévères par les métaux et l’arsenic a fait l’objet de la toute première étude scientifique et technique en France d’un site de désobusage de l’entre-deux-guerres, en 2007, par un chercheur allemand de l’Université de Mayence, Tobias Bausinger6. Ce scientifique a aussi collecté les premières archives se référant au site de la « Place à Gaz » et a bénéficié pour son travail du retour d’expériences d’études menées en Allemagne sur l’historique et les pratiques de destruction des surplus de munitions à l’issue de la Grande Guerre.  

Les teneurs très élevées en arsenic et composés organo-arséniés dans les sols, qui prévalent nettement sur d’autres éléments métalliques, comme le plomb et le zinc, ne laissent aucun doute sur la typologie des obus détruits à cet endroit - des obus allemands à « Croix bleue ».

Pourtant les autres métaux sont aussi présents à des teneurs anormalement élevées dans les sols de la « Place à Gaz ». L’expertise détaillée de la composition des sols et des objets retrouvés, apporte de plus amples informations concernant l’historique et les pratiques de désobusages sur le site. L’arsenic oxydé (arséniate) est associé dans les sols à une forme oxydée du toxique de guerre des obus à « Croix bleue » (dichlorodiphénylarsine, ou Clark 1), l’acide diphénylarsinique. Tobias Bausinger avance l’hypothèse d’une destruction par brûlage selon une méthode développée et mise en œuvre par F.N. Pickett & Fils dans le nord de la France et en Belgique.

En 2014, le travail initié par T. Bausinger est approfondi par le Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM), à qui on confie la tâche d’évaluer les risques liés à ce site et de proposer des solutions de gestion de ces risques sur le long terme. Les sols du site sont échantillonnés en surface et en profondeur selon des protocoles bien particuliers, en prenant en compte les potentiels risques chimiques et pyrotechniques (possibilité de découvertes d’engins de guerre) (voir photographie ci-dessous).

Les analyses des échantillons réalisées par des laboratoires spécialisés montrent alors que d’autres composés organo-arséniés sont aussi présents comme les triphénylarsines ou les hydrocarbures aromatiques polycycliques arséniés qui sont typiquement issus de la décomposition thermique des diphénylarsines. Les arsines ont donc bien subi un processus thermique, attesté par ailleurs par des teneurs extrêmes dans les sols arséniés en dioxines et furannes chlorées (polychlorodiphényl-dioxines et polychlorodiphényl-furannes). Ces composés très stables, très toxiques, se forment par décomposition thermique de molécules hydrocarbonées cycliques (comme celles renfermant des groupements phényls), en présence de chlore et à basse température (aux alentours de 450 °C).

Par ailleurs, des fioles d’arsine partiellement ou totalement fondues ont été aussi collectées sur le site indiquant que le processus thermique a été mené au-delà de la température de fusion du verre (> 1 000 °C). Les gradients de température très élevés auxquels ont été soumis les obus témoignent de foyers de brûlage mal maîtrisés. Des archives relatives aux pratiques d’élimination d’obus chimiques par F.N. Pickett & Fils sont en totale cohérence avec les observations de terrain. Les tranchées de brûlage une fois constituées et allumées, le personnel devait évacuer les lieux et se replier au-delà d’un périmètre de sécurité de 1 500 m. Le chantier de brûlage était réinvesti après 48 heures. Ces archives décrivent aussi l’incomplétude des vidages des obus à « Croix bleue » car en effet, après inspection, les obus partiellement brûlés étaient réservés pour intégrer un nouveau brûlage7 et 8.

D’autres produits chimiques ont été détectés dans les sols de la « Place à Gaz ». Au côté des traces d’explosifs allemands (TNT, di-, tri-nitronaphtalène, etc.) et de leurs sous-produits de transformation environnementale, du chlorobenzène a été retrouvé. Il s’agit du solvant des ypérites allemandes (« Gaz Moutarde », en fait, un liquide visqueux formé de sulfure d’éthyl dichloré, aux propriétés vésicantes).

La destruction d’obus à chargement de liquide sur ce site est aussi attestée par la découverte de fusées allemandes marquée par une croix frappée à froid. La croix indique que la fusée est cimentée à l’obus, une construction réservée aux obus spéciaux à chargement liquide. Les investigations menées sur la « Place à Gaz » ont aussi permis la découverte d’une fosse plurimétrique périphérique à l’aire de brûlage. Cette fosse profonde de 50 à 70 cm est très riche en résidus cendreux de brûlage, en tessons et fioles d’arsine. Ces résidus présentent une autre particularité : leur richesse en brome et en plomb. Des analyses plus poussées révèlent aussi l’occurrence de composés organo-bromés (bromure de benzyle et de xylyle). Ces matériaux portent la marque d’agents lacrymogènes allemands (« T-stoff »), liquides et agressifs, qui étaient conditionnés dans des réservoirs en plomb au sein des obus.

Enfin, des dioxines et furannes bromées, très rarement mesurées, sont associées au cortège déjà identifié dans ces sols. Elles attestent que les toxiques lacrymogènes bromés ont aussi été brûlés, tout comme les obus à « Croix bleue ».

Suite au diagnostic de la « Place à Gaz », les risques ont été jugés importants et inacceptables. En effet, ce site est fréquenté par promeneurs ou cuilleurs de champignons. D’autre part, les polluants de ce site ruissellent vers les cours d’eau lors d’épisodes pluvieux et peuvent ainsi contaminer d’autres sols du département.

La solution permettant de gérer les risques, techniquement faisables et supportables par la collectivité est le rassemblement des résidus au centre de la clairière, suivi par la mise en place d’une couverture étanche (suppression des possibilités de ruissellement et de contact avec les résidus pollués).

 

Site de la Noire Fontaine, complexe de désobusage Clere & Schwander

Une approche géochimique similaire a été retenue pour l’étude environnementale et historique du complexe de désobusage Clere & Schwander, en particulier sur les deux sites de Noire Fontaine et de Rampont.

En janvier 2015, une reconnaissance visuelle au sein de l’aire de projection (zone recouverte par les éjectas des détonations) de l’ancien champ d’explosion de Noire Fontaine, exploité par l’autorité militaire avant 1920, a révélé des sols et des flaques d’eau d’une surprenante coloration ocre orangée (cf. Figure 8). Les eaux sont chargées de corps gélatineux typiques de colonies bactériennes.  Des échantillons de ces eaux et sols ont été prélevés et analysés par le BRGM et un laboratoire allemand hautement spécialisé.

La coloration prononcée est liée aux fortes teneurs en fer et en arsenic. Ces éléments sont associés à de l’acide diphénylarsinique et à des composés soufrés appelés « thianes ». Les thianes sont à l’origine de l’odeur alliacée de l’ypérite. Les éjectas du champs d’explosion sont donc pollués par des résidus de destruction de munitions chimiques. Le pétardement de projectiles chimiques était une pratique peu recommandée, d’une part en raison  des risques de dispersion des toxiques de guerre, et d’autre part, du fait que ces munitions, renfermant peu d’explosifs, ne pouvaient détoner convenablement.

Concernant les ateliers de désobusage de Noire Fontaine installés après l’arrêt du champ d’explosion, l’expertise des photographies aériennes de 1922 montre des structures linéaires en rangées parallèles associées à des voies ferrées étroites et à des installations industrielles. Ce site a fait l’objet d’un balayage de la surface du sol par des détecteurs géomagnétiques. Ces détecteurs mesurent de proche en proche des modifications locales du champ magnétique terrestre induites par la présence à plus en moins grande profondeur, d’objets métalliques magnétiques (acier, fonte aciérée, etc.).

Ces mesures montrent des anomalies magnétiques qui coïncident avec les linéaments identifiés sur les photographies aériennes. En février 2018, des sondages à la pelle mécanique ont été réalisés au droit de ces structures par le BRGM et des spécialistes du déminage. Ces sondages confirment la nature des structures linéaires. Il s’agit de tranchées de brûlage conformes aux descriptifs des archives. La découverte de munitions brûlées, de scories, de fragments de fioles fondues atteste du brûlage.

Parmi les éléments de munitions allemandes sont aussi découvertes des munitions (obus chimique de 115 mm à double diaphragment) et fusées (n°16 percutante instantanée et à refoulement, etc.), britanniques et des gaines d’éclatement d’obus chimiques français confirmant, par les indices du terrain, que le centre de désobusage visait la destruction d’un centre de rassemblement d’engins de guerre, majoritairement chimique, pouvant provenir de secteurs britanniques, éloignés du territoire meusien.

Des fioles d’arsine et tessons de fiole de différents calibres ont aussi été collectés. Une fiole, brisée en son milieu montre des sous-produits d’oxydation des phénylarsines. Sur cette même zone de découverte, les sols sont constellés de fragments centimétriques d’explosifs complexes allemands typiques de la fin de la guerre. Les analyses montrent que le TNT est associé à des di- nitronaphtalènes et des tri-nitronaphtalènes au sein desquels un toxique irritant (N-Ethylcarbazole) avait été mélangés. Des obus, dont des projectiles chimiques à arsine, auraient donc aussi été démontés et non brûlés.

Le processus d’évaluation environnementale se poursuit au droit des anciennes installations Clere & Schwander. 

 

Conclusion. Lorsque les traces enfouies éclairent l’histoire

La destruction de munitions, en particulier, celle d’engins chimiques, était une opération délicate mais aussi extrêmement polluante, laissant dans les sols des traces persistantes, observables encore aujourd’hui, qui entravent parfois par leur toxicité la libre croissance de la végétation (culture ou forêt).

Parmi les munitions résiduelles et abandonnées, de nombreux fragments d’engins de guerre peuvent localement être observés. Leur identification, leur position et leur état renseignent sur la nature des projectiles éliminés et les processus de démolition qu’ils ont subi. Par ailleurs, l’étude détaillée des modifications chimiques et physiques des sols apporte des informations très précises concernant la typologie des munitions éliminées et les procédés mis en œuvre pour y parvenir. Ces données scientifiques) complètent et/ou valident par l’observation les sources archivistiques plus ou moins précises. La démarche  s’inscrit dans une approche pluridisciplinaire afin d’apporter de nouvelles connaissances sur l’étude historique de sites de désobusage industriel.

Voilà plus d’un siècle que la Grande Guerre s’est imprimée dans l’Histoire, les paysages et les sols du Canton de Spincourt, cent ans qui ont aussi vu l’évolution des mentalités vers une plus grande sensibilité environnementale des populations et gestionnaires du territoire. Mais il faudra encore vivre longtemps avec ces traces laissées directement et indirectement par la Grande Guerre.

La combinaison des recherches historiques et environnementales conduit à restaurer la mémoire des pollutions, d’assurer sa conservation, et d’intégrer, en connaissance de cause, ces traces dans l’aménagement du territoire et la gestion de la ressource en eau. 

 

Notes :

1 Archives départementales du Bas-Rhin. Cote 121 AL 402.
2 Mayfair n°329, vol.26. September 1921.
3  LOST König der Kampfstoffe. Die unendliche Umweltgeschichte – Teil 1. Alexander Schwendner, Institut für Umweltgeologie und Altlasten der LGA, Nürnberg
4 Archives départementales du Bas-Rhin. Cote 121 AL 407.
5 HIMTTech. Sanierung der As/TNT-Altlast auf dem Aeral Cargo-City Süd des Rhein-Main Flughafens in Frankfurt.
6 Bausinger, T., Bonnaire, E., Preuss J. Exposure assessment of a burning ground for chemical ammunition on the Great War battlefields of Verdun. Science of The Total Environment, Volume 382, Issues 2–3, 1 Septembre 2007, Pages 259-271.
7 Kostevitch, M. (1926) : Burning out filled projectiles. The Coast Artillery Journal 65: 463-473.
8 Anonym: Man who „cleaned-up «France: how shells and poison gas were rendered harmless. The Daily Graphic vom 26.07.1923.