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Les journaux de tranchées, une information alternative

Le Canard du Boyau, août-septembre 1915.
© Gallica/BnF
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Enterrés dans les tranchées, des soldats rédigent, de manière manuscrite d’abord, puis sous la forme de petites feuilles ronéotypées ou imprimées, des journaux destinés à distraire leurs camarades d’infortune. À la suite du premier d’entre eux, L’Écho de l’Argonne, né en octobre 1914, surgissent Le Canard du Boyau, L’Anti-cafard, Le Bochofage, Au rab… Au total plus de 450 titres, dont seul Le Crapouillot, imprimé à Paris à plus de 1 500 exemplaires, connaîtra une exceptionnelle longévité. De facture très artisanale pour la plupart, ces journaux, en dépit d’une périodicité incertaine et de tirages modestes, tiennent sur le front un rôle essentiel, comblant l’absence de nouvelles et aidant, par l’humour, à vaincre l’ennui et parfois le désespoir.

Méthode

Décrire et analyser un journal de tranchées

  • Décrire l’objet journal : le papier utilisé ; le format ; la pagination ; le type d’écriture (manuscrite ou tapuscrite) ; si possible, la méthode d’impression ou de duplication (presse classique, ronéotype – duplication à l’alcool –, recopie manuscrite du journal à la main)… S’interroger sur les conditions matérielles dans lesquelles il a été imprimé et sur son tirage. Emettre des hypothèses sur l’ampleur de la diffusion de ce journal.
  • Dire ce qu’évoquent : le titre du journal ; l’exergue (la devise qui figure à proximité du titre) ; les possibles mentions en marge ; la typographie (choix de la police, du corps et de la mise en page) dans le cas d’un journal imprimée, ou les effets d’écriture dans le cas d’une une manuscrite. Comparer le journal de tranchées avec un quotidien de l’époque et distinguer ressemblances et différences formelles. Analyser notamment les dessins éventuels, les rubriques, les textes littéraires (poèmes, saynètes…) ou les genres journalistiques imités (éditorial, reportage, chronique, échos…), et caractériser l’effet produit sur le lecteur.
  • Situer le journal dans le contexte historique en relevant la date du journal ou des dates qui seraient mentionnées dans le texte, des faits décrits qui les replaceraient dans une chronologie. Trouve-t-on des renseignements d’ordre militaire ? Pourquoi ?
  • À la suite d’une lecture attentive des articles ou des numéros, dégager des termes, des idées, des mots ou phrases mises en valeur, en s’interrogeant sur leur récurrence (parfois obsessionnelle). Que traduisent-ils des préoccupations quotidiennes des soldats ?
  • Recenser les termes désignant l’ennemi, les civils de l’arrière, les camarades, le commandement, les Alliés… Constituer un petit lexique des termes militaires, populaires ou argotiques propres à cette période, que l’on y glane au fil de la lecture.
  • Caractériser le ton employé d’une manière générale dans le journal, son type d’humour : potache, cynique, gouailleur, pince-sans-rire… Des écarts de langage (moqueries, injures…) sont fréquents : pourquoi sont-ils tolérés dans le journal ? Définir alors le rôle qui est attribué à ces feuilles par leurs rédacteurs dans le contexte de la guerre de tranchées.
  • Dégager de possibles marques de censure (estampille, biffure, « caviardage »…), voire d’autocensure (usage de métaphores, noms réduits à l’initiale, aveux d’impuissance à dire les choses…).

Gros plan

L’envol du « Canard » – Le Canard du boyau, n°1, août-septembre 1915

Le journal, de petit format, comporte quatre pages. Sa disposition en deux colonnes séparées par un mince filet, la typographie soignée qui alterne caractères empattés pour le texte et caractères plus sobres pour les titres atteste d’un travail de composition et d’impression très professionnel. La très discrète mention à la fin du journal, « Imprimerie du Journal de Rouen », confirme en effet que Le Canard du Boyau a été imprimé à l’arrière du front : tiré aux alentours de 1 000 exemplaires (et jusqu’à 2 500 pour quelques-uns des dix-huit numéros ultérieurs), le « Bulletin officieux de la 74e demi-brigade » est d’origine normande, comme le régiment qui le produit. À son initiative se trouve Gaston Corroyer, l’un des « gérants » déclarés, comme la loi l’exige, alors sur le front de l’Artois, à Neuville-Saint-Vaast. Ici ou là dans le journal, on glane des informations sur les conditions de sa réalisation, « au gré des circonstances », par une toute petite équipe de rédacteurs.

La lecture de l’adresse au lecteur trahit le lien de connivence qui unit les rédacteurs à leurs lecteurs : le tutoiement, le vocabulaire argotique et les allusions sibyllines à la quotidienneté des poilus du régiment (« notre bon vieux 3 % se maintient courageusement à 69 » apparaît aujourd’hui très énigmatique) montrent que le journal s’adresse exclusivement aux camarades de combat. Dans ce cercle restreint, les marques de défiance à l’égard de la presse habituelle, jugée pourvoyeuse d’informations inexactes sur ce que vivent les soldats au front, relèvent d’une culture partagée où domine l’humour. Car l’objectif essentiel du journal est de faire rire le soldat. Son titre lui-même emploie le terme de « canard », qui désigne autant le quotidien dans le langage populaire qu’un journal qui diffuse de « fausses nouvelles ». Comme la très grande majorité des journaux de tranchées, Le Canard du Boyau pourvoie son lecteur en informations amusantes et moque les formes de la presse échotière en pastichant « indiscrétions », « interviews », « profils » (portraits), annonces, correspondances ou jeux divers qui la caractérisent.

Se trouvent donc présents les ingrédients d’une formule qui, reprise à Paris dès le mois de septembre 1915, fera les beaux jours d’un autre « Canard », « enchaîné » celui-là. Car c’est aussi dans ces feuilles parfois éphémères ou à la périodicité incertaine que le célèbre journal satirique, toujours vivant aujourd’hui, puisera son inspiration.

Prolongements

L’expérience des combattants de 14-18 passe aussi par une exploration du langage que les « poilus » se sont constitué. Les termes et expressions qu’ils ont inventés se retrouvent particulièrement dans les articles des journaux de tranchées. Pour ces hommes issus de milieux sociaux très divers, il s’agit, par un langage qui leur est propre, de se créer une connivence et souder autour d’un imaginaire partagé une communauté unie dans l’épreuve et la souffrance.

Une fois la classe divisée en groupes chargés chacun de la lecture d’un article du Canard du Boyau, dégagez du texte les éléments de vocabulaire qui vous semblent propres au langage des poilus. Constituez un petit lexique en apportant les définitions des termes que vous trouverez dans un dictionnaire ou dans ce lexique.

Concluez la séquence en réalisant une grille de mots croisés qui comprendra les termes relevés et appris.

 

Cette fiche est extraite de l’ouvrage « Guerre et Médias. De la Grande Guerre à aujourd’hui », écrit par Patrick Eveno, professeur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et publié par le CANOPÉ-CLEMI.