Espace pédagogique > Ressources Pedagogiques > Deuxieme Degre > Bobards et « bourrage de crâne », pour vaincre… ou au moins tenir

Bobards et « bourrage de crâne », pour vaincre… ou au moins tenir

Echec et mat ! Carte illustrée.
© Bibliothèque de documentation internationale contemporaine
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Dès le début de guerre, la propagande est pour le moins grossière. Quand la vérité est bâillonnée par la censure, la porte est en revanche grande ouverte aux outrances cocardières. Les colonnes des journaux fourmillent alors de ces récits qui proclament la supériorité du valeureux « pioupiou » sur le « boche » sanguinaire. Même si, au fil des mois, la réalité des combats finit par être connue de l’opinion à l’arrière, « bobards » et fausses nouvelles continuent à essaimer dans la presse jusqu’à la fin du conflit.

Méthode

Analyser la rhétorique de la propagande dans la presse

Définir préalablement le terme de propagande de guerre en distinguant les quatre types :

  • la propagande visant à entretenir les forces morales de la nation en héroïsant combattants au front et civils à l’arrière ;
  • la propagande visant à aiguiser le sentiment belliciste en dénonçant les exactions ennemies ou leur caractère inefficace et grotesque ;
  • la propagande à destination de l’adversaire, sous la forme d’une contre-propagande destinée à combattre ses thèses ou d’une guerre psychologique visant à saper son moral ;
  • la censure, propagande par la négative, qui vise à empêcher la production et la diffusion d’informations nuisibles à la conduite militaire et morale de la guerre. Comment s’exprime-t-elle la plupart du temps dans les journaux étudiés ?

À partir de la lecture d’une une d’un quotidien de la Grande Guerre, relever les extraits d’articles, brèves, dessins, voire photos légendées, qui paraissent relever d’une volonté de propagande. Repérer quelques mécanismes physiologiques et psychologiques mis en œuvre :

  • Le lyrisme national qui fait vibrer la fibre patriotique et repose sur un réflexe de compassion : exaltation des héros capable de transfigurer les acteurs du quotidien.
  • L’horreur qui vise à attiser le sentiment facile de la vengeance et repose sur un réflexe de peur. Il est cependant mesuré pour ne pas créer le désespoir ni faire naître un désir pacifiste. C’est pourquoi les trop réalistes charniers des tranchées sont éludés et la légende édifiante des Allemands coupeurs de mains d’enfants créée de toutes pièces.
  • L’interpellation qui responsabilise le spectateur. Sur le mode de l’énonciation directe, Lord Kitchener, l’oncle Sam ou le Kaiser s’adressent à lui sur les affiches et le désigne comme le protagoniste indispensable à la victoire.
  • L’effet-slogan : les « On les aura ! » ou « Nach Paris ! » annoncent les mots d’ordre communiste et les leitmotive incantatoires des nazis.

Dans le cas d’une étude d’images, se poser la question de la spécificité de la mise en œuvre : dramatisation des gestes et postures, regard au spectateur, recours aux figures de la mythologie républicaine ou, en Allemagne, aux valeurs suprêmes de la culture germanique (ou leur inversion caricaturée par la contre-propagande…).

Analyser des « bobards ». Sélectionner quelques informations qui apparaissent énormes et s’interroger sur leur réceptivité : les lecteurs des journaux de l’époque y croyaient-ils donc tant ? Les replacer dans le contexte psychologique de la guerre propice à la formation d’une hallucination collective : un nationalisme outrancier et une soumission à l’autorité qui prédisposent aux réflexes de patriotisme aveugle et rend insensible aux relations de cause à effet, aux contradictions et à la partialité des jugements. Dégager les motifs majeurs de ces « bobards » : la distribution manichéenne des rôles entre ennemis tarés et héros valeureux ; l’innocuité des armes ennemies et l’efficacité des nôtres ; l’exagération des situations et des évaluations chiffrées.

Gros plan

Droit à l’ennemi ! – Une extrait de L’Éclat d’obus, feuilleton de Maurice Leblanc dans Le Journal (1915)

« Et la journée du 6 septembre arriva ; la journée du miracle inouï où le grand chef, lançant à ses armées d’immortelles paroles, enfin leur ordonna de se jeter sur l’ennemi. La retraite si vaillamment supportée, mais si cruelle, se terminait. Épuisés, à bout de souffle, luttant un contre deux depuis des jours, n’ayant pas le temps de dormir, n’ayant pas le temps de manger, ne marchant que par le prodige d’efforts dont ils n’avaient même plus conscience, ne sachant pas pourquoi ils ne se couchaient point dans le fossé pour y attendre la mort… c’est à ces hommes-là que l’on dit : « Halte ! Demi-tour ! Et maintenant droit à l’ennemi ! »

Et ils firent demi-tour. Ces moribonds retrouvèrent la force. Du plus humble au plus illustre, chacun tendit sa volonté et se battit comme si le salut de la France eût dépendu de lui seul. Autant de soldats, autant de héros sublimes. On leur demandait de vaincre ou de se faire tuer. Ils furent victorieux.

Parmi les plus intrépides, Paul brilla au premier rang. Ce qu’il fit et ce qu’il supporta, ce qu’il tenta et ce qu’il réussit, lui-même il avait conscience que cela dépassait les bornes de la réalité. Le 6, le 7 et le 8, puis du 11 au 13, malgré l’excès de la fatigue et malgré des privations de sommeil et de nourriture auxquelles on n’imagine pas qu’il soit humainement possible de résister, il n’eut aucune autre sensation que d’avancer, et d’avancer encore, et d’avancer toujours. Que ce fût dans l’ombre ou sous la clarté du soleil, sur les bords de la Marne ou dans les couloirs de l’Argonne, que ce fût vers le Nord ou vers l’est quand on envoya sa division renforcer les troupes de la frontière, qu’il fût couché à plat ventre et qu’il rampât dans les terres labourées, ou bien debout, qu’il chargeât à la baïonnette, il allait de l’avant, et chaque pas était une délivrance, et chaque pas était une conquête.

Chaque pas aussi exaspérait sa haine. Oh ! comme son père avait eu raison de les exécrer, ces gens-là ! Aujourd’hui Paul les voyait à l’œuvre. Partout c’était la dévastation stupide et l’anéantissement irraisonné. Partout l’incendie, et le pillage, et la mort. Otages fusillés, femmes assassinées bêtement, pour le plaisir. Églises, châteaux, maisons de riches et masures de pauvres, il ne restait plus rien. Les ruines elles-mêmes avaient été détruites et les cadavres torturés.

Quelle joie de battre un tel ennemi ! Bien que réduit à la moitié de son effectif, le régiment de Paul, lâché comme une meute, mordait sans répit la bête fauve. Elle semblait plus hargneuse et plus redoutable à mesure qu’elle approchait de la frontière, et l’on fonçait encore sur elle dans l’espoir fou de lui donner le coup de grâce. Et un jour, sur le poteau qui marquait l’embranchement de deux routes, Paul lut :
Corvigny, 14 km.
Ornequin, 31 km 400.
La frontière, 38 km 300. »

Maurice Leblanc, L’Éclat d’obus, Petite Bibliothèque Payot, 2013, chapitre 1.

En 1915, Maurice Leblanc, le « père » d’Arsène Lupin, est lui aussi « enrôlé » dans Le Journal. Le 21 septembre débute dans les colonnes du grand quotidien parisien la parution d’un feuilleton patriotique à rebondissements qui relate les aventures de Paul, un jeune Français de Lorraine dont le père a été jadis assassiné par une Allemande. Dans l’extrait étudié, Paul, mobilisé, participe à la bataille de la Marne, qui, dans la réalité, s’est déroulée l’année précédente.

La rhétorique de la propagande y déploie avec évidence son style épique. De dimension historique, voire mythique, la contre-offensive française revêt un aspect merveilleux (un « miracle inouï », un « prodige d’efforts ») ; les soldats, de « moribonds », deviennent des « héros sublimes » galvanisés par la parole théâtralisée du chef, ses « immortelles paroles » et son ordre impérieux (« Halte ! Demi-tour ! Et maintenant droit à l’ennemi ! »). But est assigné à nos héros « la frontière » apparaît comme leur quête ultime ; bientôt atteinte, elle sera le terme final de cette séquence. Le narrateur n’est évidemment pas neutre et multiplie les éléments de persuasion : adverbes (« vaillamment »…), modalisateurs (« enfin »…), anaphores, répétitions et parallélismes qui martèlent les mêmes idées d’un paragraphe à l’autre.

La haine de l’ennemi y est légitimée par la « joie » de la reconquête, par la leçon des aînés (« Oh ! comme son père avait raison de les exécrer ! ») et par la nature même de l’adversaire. L’Allemand est en effet dépeint dans toute sa barbarie, associé à la destruction et à la bêtise en même temps (« la dévastation stupide et l’anéantissement irraisonné »). L’offensive prend ici l’allure d’une chasse au cours de laquelle les Français forment une meute de chiens à la poursuite d’une « bête fauve ». La description des exactions commises s’accorde aux nombreuses représentations imagées qui, un an auparavant, déploraient la sauvagerie aveugle de l’ennemi, et enfonce encore une représentation tenace : celle des « cadavres torturés » qui auraient parsemés le trajet des Allemands durant leur offensive.

Paru en feuilleton dans les pages intérieures du Journal, les épisodes de L’Éclat d’obus se mêlent aux articles et communiqués et, sans parfois que le lecteur fassent la distinction entre ce qui relève de l’information et de la fiction, l’enivrent de la gloire des soldats eu front.

Prolongements

La diffusion de la carte postale illustrée atteint son apogée avant la guerre : il en est diffusé 300 millions rien qu’en 1907. Déjà très présente alors, la carte patriotique voit son usage encouragé durant le conflit, ne serait-ce que parce qu’elle facilite le travail des censeurs qui n’ont pas à ouvrir le courrier. Elle devient un important support de propagande.

Voici sept cartes postales allemandes ou françaises. Classez-les selon qu’elles diffusent un message de propagande d’un pays ou de l’autre. Quels sont les thèmes véhiculés par cette propagande ? Quels sont les mécanismes mis en œuvre pour émouvoir le spectateur ?

À partir des représentations, dressez le portrait-robot de « l’ennemi allemand » puis de « l’ennemi français ». Comment apparaissent au contraire « nos soldats » dans certaines de ces représentations ?

 

Cette fiche est extraite de l’ouvrage « Guerre et Médias. De la Grande Guerre à aujourd’hui », écrit par Patrick Eveno, professeur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et publié par le CANOPÉ-CLEMI.