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Italie : quels projets pour le Centenaire ?

Le roi d'Italie sur le front, au premier plan : M. Poincaré et M. Ribot. Agence Meurisse
Le roi d'Italie sur le front, au premier plan : M. Poincaré et M. Ribot. Agence Meurisse
© Gallica/BnF
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Ces dernières années les médias italiens accordent moins d’attention à l’histoire contemporaine, sauf lorsqu’elle constitue une occasion de dévoiler des scandales alimentant le débat politique. A ce titre, la Première Guerre mondiale, à l'approche de son Centenaire, suscite peu l’intérêt des leaders d’opinion, des intellectuels et des historiens.

Dans ce contexte, les principales initiatives visant à la célébration du Centenaire sont ralenties. Le Comité Historique et Scientifique du Centenaire, formé par les sous-secrétaires des différents ministères concernés, a été constitué depuis le 3 août 2012. Il s'est muni d'une structure qui devrait constituer son bras opérationnel, mais qui ne semble pas pour l’instant avoir élaboré d’éléments significatifs. Dans les intentions de ce comité, les commémorations débuteront en 2014 pour s'aligner aux autres pays européens, bien que l’Italie soit entrée en guerre en 1915. L’événement précurseur de toutes les initiatives a été l'exposition, ouverte le 3 novembre 2012, au Vittoriano (mausolée monumental de Victor-Emmanuel II au cœur de Rome), intitulé « Vers la Grande Guerre », premier chapitre d'un voyage qui doit se clore en 2014 avec l'exposition « La Grande Guerre ». Les « lignes directrices » élaborées par le Comité prévoient que les initiatives d'étude devraient couvrir toutes les activités développées pendant le conflit, sans pour autant négliger les évolutions sociales et économiques, les conflits politiques d'après-guerre, jusqu'à l'épilogue de la prise du pouvoir par le fascisme. L'ensemble des initiatives a pour tâche ambitieuse de faire connaître la guerre afin de promouvoir la paix, en s'adressant en particulier aux jeunes. Le Comité National prévoit d'organiser deux autres grandes expositions : l'une sur les soldats italiens de l'armée austro-hongroise, toujours au Vittoriano, l'autre sur la santé des militaires à Solferino et à San Martino, et de créer un mémorial à Redipuglia, où se trouve le principal cimetière de guerre italien.

Une autre initiative, soutenue quant à elle par le Comité pour les Anniversaires d'intérêt national, est d'étendre l'Arsenal de Venise et le Musée de la Marine italienne en accordant une attention particulière à leur action durant le conflit.

Le 11 avril 2013, le Comité a présenté le logo qui caractérisera les initiatives entreprises dans le cadre du Centenaire : la silhouette d'un soldat avec son sac à dos et son fusil pied-bras, avec pour toile de fond des rangées de collines stylisées. Les fonds mis à disposition restent à l’heure actuelle méconnus, du fait de la politique actuelle de restrictions budgétaires qui frappe le secteur culturel.

Le Comité a également adhéré à l'initiative Europeana, parrainée par la Commission européenne et le Conseil des Ministres de la Culture de l'Union européenne, qui prévoit la numérisation de documents et de témoignages concernant la Grande Guerre.

Alors que les initiatives au niveau central semblent rester aux programmes généraux, elles sont nettement plus avancées au niveau régional. En effet, en Italie, la mémoire de la Grande Guerre est fortement régionalisée, tout comme celle des autres événements majeurs qui ont marqué l'histoire du pays au siècle précédent. 

Les territoires du pays où la mémoire de la Première Guerre mondiale est plus enracinée sont ceux du Trentin, du Tyrol du Sud, de la Vénétie, du Frioul-Vénétie Julienne et de la Lombardie. Ces régions sont les institutions qui, à ce jour, ont agi avec le plus de rapidité dès la fin de l’année 2010 avec des conventions entre les autorités locales et régionales, la programmation d'ensemble des initiatives et l'établissement de Comités régionaux et scientifiques. Il faut cependant savoir que dans ces zones, et notamment en Vénétie, au Trentin et dans le Frioul-Vénétie Julienne, la préservation et l'étude de la mémoire et des objets liés au conflit constitue depuis des décennies l'un des piliers de la promotion culturelle. Dans ces territoires, le Centenaire se place dans un processus de longue haleine qui va au-delà de la simple commémoration et qui procure un niveau de conscience bien plus élevé que la moyenne nationale, comme en témoigne le grand nombre d'associations, centres d'étude, chercheurs individuels ou simples passionnés qui, depuis des décennies, s'occupent de ces questions et joueront également un rôle important à l'occasion du Centenaire.

La Lombardie est la région la moins active, à la fois pour des choix politiques et administratifs et pour des raisons historiques, mais elle a adopté dès novembre 2008 la loi régionale concernant la « Promotion et valorisation du patrimoine historique de la Première Guerre mondiale en Lombardie » qui prévoit, outre la mise en valeur et la protection des témoignages territoriaux, la numérisation et la finalisation du « Livre d'Or » des citoyens tombés pour la patrie.

Les quatre régions les plus actives ne sont pas politiquement homogène. En effet, la Vénétie et la Lombardie sont solidement ancrées à droite alors que le Trentin compte vingt années de gouvernance de centre-gauche. Le Frioul quant à lui passe périodiquement d'un camp à l'autre. Les différents ancrages politiques de ces régions ne les empêchent pas d'agir de façon coordonnée, chacune d'elles préparant un véritable plan sur cinq ans qui ne se limite pas à une simple commémoration mais prévoit un travail de valorisation et de conservation du patrimoine culturel et matériel. Après avoir procédé à un travail de protection de la mémoire individuelle par la récupération et la conservation des biens matériels (lettres, journaux intimes, photographies) et immatériels incorporels (interviews, chansons, traditions orales), elles ont lancé depuis plusieurs années un projet de mise en valeur et de conservation du paysage. Commencé dans le Trentin et en particulier dans la région du Karst frioulan, ce travail prévoit la rénovation des structures militaires (forts, tranchées, abris, routes), des monuments érigés durant et après le conflit, des constructions considérées jusqu'ici comme « mineures » (croix, graffiti, restes de matériel de guerre, etc.). Toutes ces actions ont lieu dans le cadre du projet des Éco Musées qui ont pour ambition d'aller au-delà de la dimension essentiellement anthropologique et d'arriver à la contextualisation de l'événement dans sa réalité environnementale, en illustrant les changements profonds que la région a subi pendant et après le conflit suite à la construction de monuments, mémoriaux, sanctuaires et cimetières.

Ces projets se placent dans une perspective transnationale, qui suit le mouvement des « régions européennes », en particulier la Lombardie, le Frioul-Vénétie Julienne et le Tyrol du Sud pour l’Italie, le Tyrol et la Carinthie en Autriche, et la partie occidentale de la Slovénie.

Dans le Trentin et dans une moindre mesure dans le Frioul, ce projet recoupe celui des « Chemins de la Paix ». En correspondance des lignes du front et des tranchées, un réseau de sentiers qui s'étend sur des centaines de kilomètres a été créé. Il constitue le symbole des nouvelles relations entre les peuples qui se sont affrontés pendant la Grande Guerre et qui, sur ces territoires, ont continué à s'opposer dans les décennies suivantes.

Dans un effort de collaboration internationale, de surpassement des sentiments d'hostilité anciens et récents et de reconstruction des liens historiques brisés par les frontières établies par le conflit, les régions italiennes et celles des états voisins comptent fermement sur les financements de l'UE, et ont pour ambition d'inscrire le complexe monumental et environnemental lié à la Grande Guerre dans les listes du Patrimoine mondial de l'UNESCO. Dans cette démarche, elles se sont rapprochées également de certains départements français.

Toutes les régions italiennes intéressées accordent de l’importance au levier que constituent les paysages et les monuments liés au conflit afin d’attirer de nouveaux publics. Même si l'approche soulève certaines difficultés, il est important de souligner le raisonnement des auteurs du document programmatique et d'organisation présenté par le Comité vénitien pour le Centenaire. Ceux-ci soutiennent la création d'« itinéraires émotionnels », arguant qu'il est impossible de fournir une représentation globale du conflit mais que, en stimulant la curiosité des visiteurs, il est envisageable d'alimenter le désir de plus amples investigations.

En dehors de ces initiatives dans le Nord-Est, il n’existe à ce jour aucun projet structuré et construit dans les autres régions, qui ont pourtant fourni la grande majorité des combattants.

Du point de vue de l'élaboration et de l'approfondissement scientifique, on ne compte à l’heure actuelle que quelques initiatives. Parmi celles-ci, citons la publication d'un numéro spécial des Annales de la Fondation La Malfa prévu pour 2014, de Giovanna Procacci ; l'organisation de la section italienne coordonnée par Nicola Labanca de 1914-1918 On line. International Encyclopedia of the First World War, de la Freie Universität de Berlin ; l'organisation au début août 2014 d'un congrès sur le déclenchement du conflit à Merano, en collaboration avec les institutions culturelles du Trentin, du Tyrol du Sud, autrichiennes et russes ; l'organisation début septembre 2014 d'un Congrès sur le conflit et la participation des communautés protestantes italiennes.

Les régions touchées directement par le conflit, malgré quelques retards et des difficultés liées aux restrictions des financements centraux, continuent à suivre une planification à long terme. Il existe d’autres initiatives promues par certains mouvements territoriaux et culturels ou créés par des chercheurs qui ont consacré des années d’études à ce sujet. Mais finalement, l'ensemble des historiens semble assez distant, tout comme les institutions territoriales. Nous assisterons bien sûr à des initiatives plus ou moins importantes de dernière minute, car une exposition ou une conférence ne sauraient manquer à l'occasion d'un centenaire aussi important. Ce qui semble être absent en ce moment, c'est un projet didactique national, s'adressant non seulement aux écoles mais aussi à une opinion publique toujours plus éloignée d'une réflexion sur les moments cruciaux de développement de notre histoire et de notre identité nationale.