Camouflage > Le camouflage pendant la Première Guerre mondiale, une arme qui trompe mais qui ne tue pas

Le camouflage pendant la Première Guerre mondiale, une arme qui trompe mais qui ne tue pas

Pièce d'artillerie dissimulée sous une toile. Carte postale allemande.
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Utilisée très tôt par l’homme chasseur ou guerrier, cette technique de dissimulation et de protection a connu, pendant la Première Guerre mondiale, un développement exceptionnel, et a permis à de nombreux artistes de mettre leur imagination et leur talent au service de leur pays. Très largement exploité par l’Armée française, le camouflage est également pratiqué par les autres armées belligérantes, chacune l’adaptant avec son génie propre.

L’étude des principes du camouflage dans la nature est relativement récente, mais l’homme les a mis en pratique depuis longtemps, dès qu’il a découvert que la reconnaissance de tout objet, animé ou non, peut dépendre de la façon dont sa forme est affectée par des différences de couleurs ou de tons et peut changer avec les jeux de lumière et d’ombre.

La dissimulation s’exerce déjà au niveau de l’uniforme : le combattant lui-même doit se protéger au moyen d’une tenue discrète. À la fin du XIXe siècle, forte de l’expérience  de la guerre du Transvaal, l’armée britannique a adopté l’uniforme « kaki ». En 1907, les Allemands mettent au point la tenue « feldgrau ». Les combats meurtriers de 1914 conduisent l’armée française à accélérer la fabrication et à mettre enfin en service, au début de 1915, l’uniforme « bleu horizon », moins voyant que les pantalons rouges imposés par Napoléon Ier. Si, pour des raisons budgétaires et de traditions l’armée française était en retard dans le domaine vestimentaire, c’est à elle - et plus précisément à des artistes peintres - que revient le mérite d’avoir découvert l’importance et l’efficacité de l’arme du camouflage et d’en avoir fait l’usage le plus remarquable.

Invention du camouflage

Son invention est due à deux peintres français mobilisés au 6e régiment d’artillerie : le peintre académique Lucien Victor Guirand de Scévola (1871-1950), et le décorateur nancéen Louis Guingot (1864-1948), qui, dès août 1914, ont l’idée de dissimuler les canons de leur batterie sous des toiles peintes aux couleurs de la nature environnante, pour éviter leur repérage par l’ennemi. Grâce à Eugène Corbin (1867-1952), directeur des Magasins Réunis de Nancy, qui fournit la toile nécessaire, ils font revêtir aux artilleurs des blouses parsemées de taches aux teintes terreuses qui confondent leurs silhouettes dans le paysage, et dissimulent leur uniforme trop repérable, dont on connaît les conséquences meurtrières au début du conflit. Guingot imagine la première veste « léopard » (conservée au Musée historique Lorrain à Nancy), qu’à sa grande déception il ne réussit pas à faire homologuer par le service des brevets et inventions de l’Armée.

S’entourant d’un petit groupe d’artistes : décorateurs de théâtre rompus à la technique du trompe-l’oeil et à la peinture de grandes surfaces, d’accessoiristes qui savent réaliser des objets factices (gazons, arbres, taupinières…), et d’artistes de sensibilité cubiste aptes à la déformation de la réalité, Guirand de Scévola poursuit les expériences, peignant les canons eux-mêmes de taches irrégulières de couleurs de façon à briser les lignes de leurs formes réelles. Ces essais se déroulent en octobre, novembre et décembre 1914,  à l’aide de matériels fabriqués à Nancy, dans l’atelier de Louis Guingot : Guirand de Scévola parvient à y intéresser ses supérieurs et à procéder à des démonstrations devant le général de Castelnau : ce dernier approuve la valeur stratégique de cette invention et convainc le président de la République, Raymond Poincaré, de l’intérêt de la développer. Il faut aussi persuader le général Joffre, commandant en chef, et le haut commandement qui finissent par reconnaître les qualités défensives du camouflage, lorsque la guerre de position va fixer durablement les armées au sol, dans des trous et des tranchées.

Reconnaissance officielle et organisation administrative

Le premier document officiel concernant le camouflage émane du Ministère de la Guerre, et est daté du 12 février 1915. Il constitue l’acte de création de la première équipe de camouflage : autour de Guirand de Scévola, nommé directeur, cette équipe, composée de volontaires, et à laquelle sont affectés des artistes de sensibilités diverses, mobilisés ou non, est envoyée sur le front de Picardie, où l’activité est plus intense,  pour expérimenter aux armées les premiers résultats acquis et procéder à diverses installations. Un atelier provisoire est installé à Amiens.

Enfin convaincu à son tour, le ministre de la Guerre crée officiellement la section de Camouflage, le 4 août 1915 : Guirand de Scévola est nommé commandant en chef, et le peintre et dessinateur de presse Jean-Louis Forain (1852-1931) inspecteur général. Pour répondre aux immenses besoins sur tous les points du front occidental, des ateliers de fabrication du matériel nécessaire sont créés à Paris (service central) où l’on réquisitionne aux Buttes-Chaumont des ateliers de décors travaillant pour l’Opéra et les grandes salles de spectacles de la capitale (notamment celui du peintre Émile Bertin, transformé en atelier de formation des camoufleurs). Dirigé par le dessinateur humoriste Abel-Truchet (1857-1918),  cet atelier formera, au cours du conflit, plus de 200 artistes. Les autres ateliers, placés sous la responsabilité d’artistes peintres et sculpteurs après leur formation à l’atelier central, sont répartis dans les divers groupes d’armées : ateliers principaux à Amiens (3e Armée), transféré à Chantilly en 1917 (3e et 10e Armées), Châlons-sur-Marne (8e Armée), Nancy (4e Armée), Épernay ; ateliers secondaires à Bergues, Noyon (3e Armée), Bar-le-Duc, Belfort (7e Armée), Soissons, Épinal, etc., dont l’activité est ponctuellement adaptée aux besoins.

Au cours de la guerre, des modifications administratives interviennent : le 15 octobre 1916, suivant une proposition d’Albert Thomas, l’unité de camouflage cesse d’être rattachée au 13e Régiment d’Artillerie et relève totalement du 1er Régiment du Génie. En août 1918, sans doute en raison de la reprise de la guerre de mouvement, la section de camouflage est rattachée à la DCA (Défense Contre Avions). Le 22 août 1918, lors de la conférence interalliée de camouflage au GQG, le maréchal Foch, commandant en chef des armées alliées, décide d’unifier les services de camouflage des différentes armées alliées. Un camp d’expériences de camouflage interallié devait être créé, où serait déposé et examiné un échantillon de chaque matériel employé, et de toute nouvelle invention. Les chefs de service du camouflage devaient s’y réunir tous les mois. Le but de cette institution était d’assurer l’unité des procédés et l’interchangeabilité de matériel. Cette création n’avait pas encore vu le jour lorsque fut signé l’Armistice. La section de camouflage est dissoute en décembre 1918. Malgré son efficacité incontestable pendant la guerre de 1914-1918, son existence n’est absolument pas prévue dans les projets de réorganisation de l’armée en 1919.

Recrutements et effectifs

En 1916, le développement et l’utilisation des techniques de camouflage sont tels que beaucoup d’artistes sont rappelés du front, ainsi que des menuisiers, charpentiers, tôliers, monteurs, ajusteurs, mécaniciens, plâtriers. Des territoriaux sont requis pour le transport du matériel, et les sapeurs sont chargés de la préparation des terrains destinés à recevoir des installations camouflées.

Une minute du Ministère de la Guerre, datée du 7 février 1917, indique les effectifs de la section de camouflage : 30 officiers et 7 hommes constituent l’état-major de la section ; sur les 30 officiers, deux sont détachés à l’atelier central où ils dirigent 304 hommes, et d’autres sont envoyés deux par deux dans chaque atelier de groupe d’armées avec 69 hommes.

En ce qui concerne les artistes, le recrutement est très varié. On fait appel à des spécialistes de la décoration de théâtre habiles dans l’art du trompe l’oeil, tels Bouchet, Lavignac, Mouveau et Renain (décorateurs à l’Opéra), à des sculpteurs comme Bouchard, Despiau, Landowski, Raymond Martin, Louis de Monard, et à des peintres et illustrateurs de toutes tendances, professionnels ou amateurs : Camoin, Dufresne, Villon, La Fresnaye, Marcoussis y côtoient Devambez, Hoffbauer, Malespina, Joseph Pinchon (le créateur de Bécassine), Aubry, etc. Parmi les camoufleurs, on trouve aussi le comédien Victor Boucher, le mime Séverin, l’écrivain Charles Vildrac… La cohabitation de tous ces artistes de tendances opposées se révèle parfois difficile, et les idées esthétiques s’affrontent. Les peintres traditionnels sont cependant conduits à appliquer des recettes plus modernes expérimentées par les artistes cubistes ou proches du cubisme, aptes à déformer la réalité, car les réalisations du camouflage répondent à des principes visuels plus proches de ceux des artistes modernes que des classiques.

Les artistes camoufleurs se sont passionnés pour les travaux qui leurs ont été confiés ; ils ont cherché sans cesse à perfectionner les techniques de dissimulation. Les carnets de notes de Jean-Louis Forain, de Louis de Monard, d’André Mare, d’Henri Bouchard, les lettres écrites à Bouchard par William Laparra, les mémoires de Berthold-Mahn sont riches de réflexions passionnantes à ce sujet.

En guise de signe distinctif, les camoufleurs ont ajouté au brassard d’état-major blanc et rouge qu’ils portent, un caméléon brodé, dessiné par Guirand de Scévola. La section française de camouflage, déclarée section combattante, connaît la vie de toutes les unités en campagne, en cantonnement et dans les ateliers, ou sur le front. Les camoufleurs deviennent vite populaires dans l’armée, non seulement en raison des services rendus, mais aussi pour leur fantaisie, leur entrain, et leur gaieté constante malgré la cruauté de la guerre. Ils ont leurs chansons, et une « marraine de guerre » en la personne de l’actrice Marie-Thérèse Piérat, épouse de Guirand de Scévola.

En 1918, l’effectif atteint 3 000 officiers et hommes de troupe, répartis sur l’ensemble du front. Très rapidement, la section de camouflage fait appel à la main d’œuvre civile (dont plus de 10 000 femmes) pour son atelier central à Paris et pour les ateliers de la zone des armées.  Un grand nombre de travailleurs annamites est employé pour badigeonner de couleurs les toiles servant au camouflage. On utilise aussi comme manœuvres, dans les ateliers de la zone des armées, un certain nombre de prisonniers de guerre allemands : ainsi, 50 sont employés à Amiens, et 200 à Chantilly en 1917.

Réalisations sur le terrain : toiles, filets, peinture, observatoires, leurres

Les camoufleurs affectés aux ateliers de groupes d’armées sont constitués en petites équipes spécialisées qui effectuent les reconnaissances du terrain ou des ouvrages à dissimuler et assurent la mise en place des objets ou engins camouflés : installation de filets de raphia tissé et aménagements pour les pièces et batteries d’artillerie, observatoires installés dans des guérites dites « taupinières », encastrées dans le parapet des tranchées, dans de faux arbres blindés prenant nuitamment la place de vrais arbres habilement copiés, dans de fausses ruines plaquées contre de vraies ruines, périscopes installés dans des piquets ou des arbustes, toiles et haies camouflant routes d’intérêt stratégique, ponts, canaux, écluses et voies ferrées, parfois des villages entiers, peinture d’objets en trompe l’œil, installation de fausses positions, mannequins et leurres divers.

Grâce à l’aviation de reconnaissance, les photographes du Service photographique des Armées prennent des vues aériennes des installations camouflées, entre 500 et 1000 mètres d’altitude, afin d’en vérifier l’efficacité. Les mauvais camouflages décelés sont aussitôt améliorés. En outre, au fur et à mesure des changements de la nature au rythme des saisons, le camouflage doit être tenu à jour et transformé, le principe étant de ne pas modifier la forme et l’aspect habituels du terrain. Les camoufleurs effectuent des installations de plus en plus sophistiquées pour supprimer les ombres propres et les ombres portées des objets à dissimuler, et ils n’hésitent pas à déplacer des points de repère réels pour dérouter l’ennemi (exemple, en 1917, de la chapelle de La Bove, au Chemin des Dames, démontée et remontée en une nuit à 400 m de son emplacement d’origine, et déroutant le tir de l’ennemi pendant 48 heures). Les réalisations les plus étonnantes sont incontestablement la transformation du Grand Canal en ruisseau, dans le parc du château de Versailles, et la reconstitution de la partie nord de Paris et de la banlieue, de la gare de l’Est aux usines d’Aubervilliers, installée dans le secteur de Roissy-en-France. Mise en place et prête à fonctionner en septembre 1918, cette installation grandiose, destinée à protéger Paris des bombardements nocturnes, n’a pas eu le temps de servir : basée sur un système d’éclairage intermittent visible de nuit, elle était destinée à faire croire aux aviateurs allemands qu’ils survolaient la capitale, et qu’ils devaient larguer leurs bombes à cet emplacement.

En peignant de motifs irréguliers les pièces d’artillerie, le matériel ferroviaire, les camions, les tanks, les canonnières et autres engins, les camoufleurs s’ingénient à tromper l’ennemi sur la nature de l’objet peint en cassant les lignes réelles : on peut ainsi rompre visuellement la longueur du tube d’un canon, briser l’affût et confondre les roues dans la pièce, le tout se détachant le moins possible sur le paysage environnant.

Dans les airs

Selon ce principe, le camouflage s’applique aussi à l’aviation et à la marine. Dans les airs, l’avion est une arme nouvelle dont les capacités et les limites sont découvertes progressivement au cours du conflit. Dans ce domaine, les camoufleurs mettent au point des solutions opposées selon que l’observateur à tromper est au sol ou dans les airs. Tandis que la surface de la terre change suivant la saison et la latitude, le ciel peut être bleu clair, couvert de nuages sombres ou clairs, brumeux ou illuminé par le soleil. Le camouflage d’un avion doit tenir compte de ces données, ainsi que du fait que l’avion opère de jour ou de nuit. La partie supérieure de l’avion est alors recouverte soit d’une teinte verdâtre, soit de motifs bariolés plus ou moins larges destinés à la confondre avec la surface du sol que l’avion survole, ou lorsqu’il se trouve au sol.

Pour égaler la couleur du ciel, la partie inférieure est peinte en blanc, gris pâle, turquoise, ou bleu-vert pâle ; si l’avion opère de nuit, elle doit être peinte en noir mat qui est la meilleure protection contre le feu des projecteurs. Pour un avion opérant au-dessus de la mer, une couleur sombre est requise, et les motifs doivent être évités.

Sur mer

Sur mer, la multiplication des attaques de navires par les sous-marins allemands, oblige à rechercher un camouflage approprié, afin de donner une fausse identité aux bâtiments menacés. S’il est évidemment impossible de les rendre invisibles, on peut modifier leur aspect en brisant leurs masses. En peignant les coques des navires par larges pans de valeurs dégradées allant du très clair (blanc) au très foncé (bleu-noir) en passant parfois par des couleurs vives, ou en traçant des lignes obliques claires recoupant la coque à l’avant et à l’arrière, on reporte l’attention de l’observateur sur un faux centre de gravité, et on le trompe sur l’identité du bâtiment en le raccourcissant par effet d’optique. Un accent clair sur la cheminée déplace le centre de gravité apparent en reportant l’intérêt sur cette cheminée. L’adjonction de cheminées factices, notamment sur les pétroliers qui sont particulièrement visés, ou de voiles masquant les cheminées réelles, le camouflage de l’armement, contribuent à abuser le sous-marin ennemi qu’on laisse approcher avant de faire feu sur lui. Suivant la couleur du ciel, les lignes géométriques peintes sur la coque provoquent une distorsion du bateau ; mais les conditions atmosphériques et l’heure de la journée rendent l’effet plus ou moins efficace, et même inopérant si l’observateur est à contre-jour. En Méditerranée, en raison de l’éclairage plus violent qui accentue les contrastes, les bateaux sont peints d’une couleur uniforme, en blanc cassé ou en gris. Enfin, les bateaux peuvent se dérober à la vue de l’ennemi en répandant des brouillards artificiels qui leur permettent de s’échapper.

Le camouflage dans les autres armées

S’inspirant des recherches et des réalisations de la Section française de Camouflage, les armées anglaise, belge, italienne, américaine et allemande créent elles aussi des ateliers et constituent des équipes de camoufleurs opérant sur leurs fronts propres.

Armée anglaise

À la fin de 1915, impressionnée par les résultats français, l’Armée anglaise crée, avec l’aide des camoufleurs français, une section identique, dont l’idée avait été précédemment développée par le peintre Solomon J. Solomon, et dont la direction est confiée à l’artiste Francis Wyatt.

Le « Special Works Park » reçoit ses statuts lors d’une assemblée réunie à Saint-Omer, le 17 mars 1916 et installe ses ateliers d’abord à Poperinghe, puis dans une fabrique désaffectée de Wimereux, sous la direction du peintre L. D. Symington. Quelques officiers et chefs d’équipe français y sont détachés, parmi lesquels André Mare, qui reçoit la Military Cross des mains du roi George V à Querrieu, près d’Amiens.

En 1917, d’autres ateliers préparant du matériel en série sont créés à Aire près d’Hazebrouck pour le secteur nord, et à Amiens pour le secteur sud. Des ateliers secondaires situés à Pont d’Ardres et dans la région de Rouen, emploient une importante main-d’œuvre féminine française. La collaboration est très étroite entre les camoufleurs français et anglais, qui réalisent ensemble de nombreux travaux : spécialement pendant les opérations des Flandres en 1917 et du Mont Kemmel en 1918. Lors de l’intervention franco-anglaise sur le front italien en novembre 1917, l’atelier de Wimereux détache sur place une petite section de camoufleurs anglais.

C’est surtout dans le domaine du camouflage sur mer que les Britanniques se montrent insurpassables. Pour la Royal Navy, l’artiste Norman Wilkinson, grand spécialiste de la peinture des coques de navires, met au point des bateaux dont l’arrière et l’avant ont la même apparence, de telle sorte qu’il est impossible de déterminer, même à courte distance, la direction qu’ils suivent, d’autant plus que l’utilisation du pétrole comme combustible ne provoque aucun panache de fumée. Mettant à profit les observations du docteur Charcot, que le Ministère de la Marine française détache au service de l’Amirauté britannique, les Anglais inventent des chalutiers dont la coque dissimule un second navire fortement armé, spécialement pour la chasse et la destruction des sous-marins allemands : les Q-Boats. Les Allemands n’ont jamais soupçonné le stratagème, car tous les sous-marins attaqués ont été perdus corps et biens, et il n’y a pas eu de survivants pour raconter les combats.

Armée belge

En février 1916, le haut commandement belge envoie un officier et des spécialistes à la section de camouflage du Groupe d’Armées du Nord pour s’initier aux méthodes mises au point par les Français. Pendant toute la guerre, les deux armées partagent les techniques, le matériel et les travaux d’installations camouflées, et un officier français est détaché en permanence auprès de la section belge qui opère avec succès sur le front de l’Yser et lors de la dernière offensive de 1918 dans la région d’Houthulst.

Armée italienne

En Italie, le Laboratorio di mascheramento est créé de toutes pièces au début de 1917, après la visite qu’effectue un officier italien du Génie sur le front français. Les observations qu’il rapporte sur les réalisations du camouflage français sont diffusées à tous les corps de l’armée italienne par la circulaire n°18192 du 27 mars 1917 émanant du bureau technique du commandement en chef (général Porro), complétée par la circulaire n°19546 du 4 mai 1917. Les matériaux utilisés et les travaux effectués sont identiques à ceux pratiqués en France, avec l’adaptation nécessaire suivant l’aspect naturel de la zone à camoufler, dans la région montagneuse du nord de l’Italie où se déroulent les affrontements avec l’armée autrichienne. 

À l’automne de 1917, lors de l’intervention franco-anglaise en Italie, les rapports entre camoufleurs français et italiens s’intensifient. Sous la poussée austro-allemande, les Italiens sont au bord de la déroute en Vénétie. En octobre, la 6e armée française, grossie d’effectifs britanniques, est envoyée en renfort pour défendre la plaine vénitienne. Guirand de Scévola, chargé d’organiser une section de camouflage pour accompagner les services de cette armée, puise dans les ateliers de la 6e armée et choisit des camoufleurs qui ont déjà une bonne expérience. Emportant un stock de matériel de base, la section part fin septembre 1917 pour Padoue, devançant l’arrivée du gros des forces combattantes françaises et britanniques. Guirand de Scévola est accompagné de Forain, du sculpteur Henri Bouchard et du peintre Joseph Avy. Les quatre hommes sont bientôt rejoints par les chefs d’équipe (Abel-Truchet, Marnet, etc) et le matériel. Après une reconnaissance du secteur tenu par la 6e Armée sur la rive gauche du Piave, au milieu d’un décor de montagnes sauvages et arides coloré des premières teintes de l’automne, on installe près de Milan l’atelier de fabrication du matériel de camouflage placé sous la direction d’Avy, tandis que l’atelier avancé, situé à Piazzola-sul-Brenta, est dirigé par Bouchard. Le problème étant essentiellement de se protéger des vues plongeantes de l’aviation, il s’agit d’installer des camouflages de positions d’artillerie, de nids de mitrailleuses, de dépôts de munitions, ainsi que des masques de routes. Avec l’arrivée de l’hiver, les camoufleurs doivent tenir compte de la neige qui révèle les ombres portées avec plus de netteté. L’aviation autrichienne se montre particulièrement active et bombarde les cantonnements. Pour camoufler les voies d’accès qui les font repérer, on utilise essentiellement des bandes de calicot blanc (vieux linges provenant des hôpitaux et des blanchisseries italiennes) fixées sur des piquets-supports, qui se révèlent efficaces.

Lorsque le front tenu par l’armée française se déplace vers le nord-ouest, entre l’Adige et l’Alto Piano di Asiago, le quartier général français quitte Padoue pour Vicence, et l’atelier de Piazzola est transféré plus à l’ouest, à Pojana-di-Granfion.

En mars et avril 1918, Henri Bouchard assure des cours de formation à l’atelier italien installé à Carpi : chacune des sept armées italiennes doit y envoyer un officier et deux sous-officiers pour suivre un cours d’instruction et former ensuite des chefs d’équipe divisionnaires. Basé sur le modèle français, l’atelier est en complète réorganisation et augmente son personnel qui passe de 300 à 500 ouvrières. Bouchard supervise la mise en place des ateliers de tissage, de menuiserie, de peinture, un séchoir et une forge, qui sont animés par l’équipe française, la teinturerie étant assurée par le personnel italien. Bouchard organise également des conférences et des cycles de formation dans le centre de perfectionnement de Castiglione, sur la rive sud du lac de Garde, où camoufleurs italiens et français viennent se former.

La deuxième équipe de camoufleurs français, composée de Mare, Dunoyer de Segonzac, Lièvre, Barberis, Marty, Martin, de Monard, Boussingault, Lejeune, Stival, Dufresne, Durozé, Camoin, Morinvilliers, Decours, Boucher, Séverin, Eiffel, Pommier, Léon et Malfray, arrive dans la nuit du 3 au 4 décembre 1917. La première équipe reste encore quelque temps en Italie afin de mettre au courant les nouveaux arrivants, puis la plupart de ses membres rentre en France au cours de l’hiver 1917-1918. La troisième équipe, dont fait partie Berthold-Mahn, arrive en Italie début avril 1918 pour relever une partie de la deuxième équipe, toujours dirigée par le lieutenant Henri Bouchard demeuré sur place depuis fin septembre 1917 et qui, le 12 avril 1918, reçoit l’ordre de rentrer en France avec Mare, Rochette, Hoffbauer et Boussingault

Armée américaine

Dès leur entrée en guerre en avril 1917, les États-Unis envoient un officier en France pour étudier l’organisation et le fonctionnement de la section de camouflage, le matériel fabriqué et son utilisation. Deux jeunes artistes : Wilford Conrow et Homer Saint-Gaudens, fils du sculpteur Augustus Saint-Gaudens, font des démonstrations sur les pelouses de l’Université de Washington.

L’American Camouflage Service est créé en  France en septembre 1917 et placé sous la direction du lieutenant-colonel Howard S. Bennions. Il utilise les compétences de peintres, sculpteurs, architectes et ingénieurs de nationalité américaine qui recoivent une formation de quinze jours à l’école de camouflage de Langres dirigée par Conrow.

Un atelier est installé à Paris, sur la butte Montmartre, rue Girardon, un autre à Dijon, utilisant une importante main d’œuvre féminine française. Un camoufleur français assure la liaison avec la section de camouflage française. Après la venue de l’artiste anglais Wilkinson aux États-Unis en octobre 1917, une section de camouflage est créée en février 1918 auprès du Navy Department américain, et développe une activité remarquable dans le domaine maritime.

Armée allemande

Malgré des expériences de dissimulation pratiquées plusieurs années avant la guerre, les Allemands n’utilisent pas le camouflage au sol de façon systématique avant la bataille de Cambrai en 1917. Une section technique donne des directives et des officiers spécialistes sont chargés de la réalisation pratique. Pour dissimuler leur artillerie, ils emploient des techniques qui ne diffèrent pas de celles mises au point par les Français et les Britanniques, mais ils négligent souvent d’effacer les traces d’explosions laissées par leurs canons. Ils utilisent volontiers des matériaux naturels (branchages, gazon, paille…), créent fréquemment de fausses positions avec de faux éclatements et de faux éclairs de départ de coups et pallient l’absence de camouflage par le déplacement rapide et fréquent de leurs batteries ; ils emploient aussi les écrans de fumée pour gêner le tir ennemi et procéder pendant ce temps à des installations stratégiques. À partir de 1917, ils introduisent le treillage de fil de fer entrelacé de bandes de toiles ou de papier de plusieurs couleurs et peignent canons et véhicules.

La discipline de l’armée allemande a constitué un gros atout dans la réussite d’opérations camouflées : lors de l’attaque du Chemin des Dames du 27 mai 1918, les troupes transportées depuis les Ardennes jusqu’à leurs positions de départ, à l’abri dans les bois et les villages environnants, ont si bien respecté la consigne de ne pas sortir ni circuler que les avions d’observation français ne repérèrent aucune activité anormale.

À partir de 1907, les Anglais avaient multiplié les recherches dans le domaine du camouflage des aéroplanes et adopté une peinture mate en janvier 1914. Mais les Allemands sont les premiers à prendre au sérieux ce type de camouflage. Dès le milieu de l’année 1915, suivant les principes indiqués ci-dessus, ils peignent en vert foncé, pourpre et ocre la face supérieure des appareils opérant de jour : parfois, suivant la théorie du pointillisme, ils appliquent de très petites taches de couleur pure, qui sont destinées à se confondre avec l’environnement, et qui se mêlent optiquement pour former des teintes neutres. Les faces inférieures sont peintes en blanc, en divers bleus, ou parfois décorées de polygones bleus, roses, jaunes, verts et mauves. Les Allemands sont aussi les premiers à pratiquer les bombardements aériens, et leurs zeppelins sont souvent peints en noir, vert sombre, bleu foncé et lie de vin ; parfois, un motif d’hexagones réguliers est dessiné, auquel sont ajoutées des taches noires régulières. À partir de 1917, grâce aux progrès accomplis dans le domaine de l’aéronautique, l’Armée allemande utilise un nouvel avion très maniable, baptisé Gotha, pouvant transporter des bombes de 600 kilos à une tonne, et dont le rayon d’action peut couvrir entre 550 et 1200 km. En raison de l’efficacité de la DCA protégeant Paris, les Allemands privilégient les bombardements nocturnes pour diminuer les risques : la peinture noire recouvrant les Gothas leur permet d’échapper aux projecteurs.  La capitale souffre particulièrement de ces bombardements : les Français imaginent alors l’installation une fausse ville de Paris visible de nuit, afin de détourner les projectiles sur une zone non habitée. 

La plus belle réussite allemande est incontestablement le camouflage associé à l’installation des Paris Kanonen, canons à longue portée tirant sur Paris et sa région, du 23 mars au 9 août 1918, à la distance inédite et incroyable à l’époque, de 120 km. Placée dans un bois, la pièce de Beaumont-en-Beine (Aisne) reçoit un camouflage sophistiqué : de la voie ferrée qui y conduit se détache un faux épi, non camouflé ; puis un deuxième épi, faux également, mais camouflé avec quelques défectuosités qui doivent le faire découvrir à la longue, après avoir été longtemps pris pour le vrai. Quant à l’épi conduisant réellement à la pièce, il est dissimulé à la perfection, en particulier par de faux arbres plantés dans des boîtes sur la voie, après le passage des trucks ; l’emplacement est finalement décelé par des procédés autres que ceux de l’investigation aérienne, c’est-à-dire grâce au repérage par le son. Le même système camoufle  la voie ferrée servant à l’alimentation du canon installé dans le secteur de Crépy-en-Laonnois (Aisne). Lorsque les Alliés ont enfin réussi à repérer la pièce, ils n’ont pas le temps de la détruire : prestement démontée par les Allemands, elle a été renvoyée en Allemagne.

Conclusion

À partir d’août 1918, la reprise de la guerre de mouvement et les attaques victorieuses des Alliés rendent difficile, voire impossible, le travail des camoufleurs. Le camouflage semble atteindre ses limites. Le front se modifie à une telle vitesse que les camoufleurs, s’essoufflant à suivre leurs divisions qui courent derrière les Allemands, ne savent plus à quoi ils servent.

Après la signature de l’Armistice du 11 novembre 1918, la section de camouflage est dissoute dès le mois de décembre. Le conflit a engendré des évolutions techniques majeures et déterminantes, acquises en un temps très court, depuis les changements d’uniformes jusqu’aux spectaculaires progrès de l’aviation, en passant par le développement du renseignement et de la transmission des ordres et des informations par le téléphone de campagne et la TSF. D’une utilité incontestable dans la guerre de position, le camouflage n’a pas eu le temps de s’adapter à la guerre de mouvement. C’est peut-être la raison pour laquelle l’Armée n’inclut pas ce service dans ses projets de réorganisation en 1919.

Physiciens, ingénieurs, chimistes et architectes, en raison de leur connaissance des structures des matériaux, des effets d’optique et des incidences de la lumière, ont apporté une aide précieuse au développement et à l’efficacité des techniques de la tromperie. Cependant, ce sont les artistes qui, avec leur imagination, leur sens des subtilités de la couleur, du ton et de la matière, et leur aptitude à dessiner sur le motif ou de mémoire, ont contribué le plus largement au succès du camouflage sous toutes ses formes. Si l’on est généralement d’accord sur le fait que la vision des artistes cubistes les a prédisposés peut-être plus que d’autres à la réalisation de travaux de camouflage, les techniques ont été apportées par des artistes de formation et de pensée plus classiques : les décorateurs de théâtre qui pratiquaient quotidiennement l’illusion et le trompe-l’œil. Mais ni les uns ni les autres n’avaient un art adapté au plein air. Faisant fi des écoles, ils ont su créer une symbiose, accepter les apports et les compétences des uns et des autres, mettre au point des techniques novatrices et s’adapter à la situation créée par le conflit, notamment aux modifications de la perception entraînées par l’évolution de l’aviation. Même s’ils n’ont pas eu le sentiment de faire de l’art, ils ont, malgré les circonstances tragiques de la guerre (ou peut-être grâce à ces circonstances), ouvert des champs méconnus d’investigation à la création.

Pour en savoir plus
COUTIN Cécile, Tromper l’ennemi. L’invention du camouflage moderne en 1914-1918, Paris, éditions Pierre de Taillac / Ministère de la Défense, 2012. 240 p., ill.

Voir le livre sur le site de l'éditeur.