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Roland Garros sur tous les fronts

Roland Garros en uniforme, 1915.
© Musée de l'Air et de l'Espace-Le Bourget.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Roland Garros ne fut pas un champion de tennis mais l’un des plus grands pionniers de l’aviation. C’est dans les cieux qu’il exercera ses talents lors de la Première Guerre mondiale, mettant notamment au point le premier système de tir à travers l’hélice avant d’y laisser la vie, mortellement touché juste quelques semaines avant la fin du conflit.

La Chute

5 octobre 1918. À deux contre sept, le combat est inégal. Le duo de Spad résiste pourtant. À leur bord, le lieutenant Garros et le capitaine de Sévin multiplient les figures aériennes. Echanges de rafales, échappées à haute altitude et croisements à grande vitesse. Dans le ciel des Ardennes, douze kilomètres en territoire ennemi, Spad et Fokker se mêlent, attaquent et ripostent. Six fois les Français se dégagent, six fois l’assaut reprend. De Sévin raconte : « J’ai été assailli dans le dos par une nouvelle patrouille de 6 Foks. Obligé de me retourner contre ces nouveaux ennemis, j’ai perdu de vue quelques instants mon pauvre Garros. Je ne devais plus le revoir. »

Puis les « Foks » s’éloignent, laissant seul le capitaine dans l’azur. De Sévin fouille le ciel vide, la terre ferme. Aucune trace de Garros. Alors, à court de carburant, l’âme en berne, il se résigne à abandonner les recherches. « Votre fils n’est pas rentré de patrouille. Rien n’est aussi cruel que ce doute qui environne les disparitions malheureusement si fréquentes dans nos armes. Puisse ce doute être court cette fois », écrit-il dès le lendemain à Georges Garros, son père.

Garros de nouveau prisonnier des Allemands ? Tous l’espèrent.

Veillée d’armes

Quatre ans plus tôt, l’année 14 débute sous les meilleurs auspices pour Roland Garros. Auteur de la première traversée de la Méditerranée quelques mois auparavant, il est un héros national. Profitant des courses et circuits du printemps, il affine encore son pilotage et perfectionne son appareil. Si l’homme est à la fois modeste et discret, le pilote allie maîtrise et courage. Mais la conscience de Garros est ailleurs, tournée vers l’avenir…  vers la guerre qui approche à grands pas.

L’idée de revanche règne dans les esprits depuis la défaite de 1870. Lentement, la France et l’Allemagne glissent vers un conflit inéluctable. En juin, Roland est à Vienne pour un meeting. Participant aux compétitions, les pilotes allemands font état de leur toute puissance.

« Ils se montrèrent aptes à nous disputer presque tous les concours. Il existait désormais une aviation lourde bien au point, différente de la nôtre et que nous connaissions mal », note Garros.

Au dernier jour de cette âpre lutte dans le ciel autrichien, un drame vient sceller le destin du monde. L’archiduc François-Ferdinand est assassiné à Sarajevo.

« Il ne vint, je crois, à l’idée d’aucun de nous, que cet événement, quasi indifférent à la masse, était l’étincelle qui mettrait l’Europe en feu », dira Garros.

Étincelle… Ce crime est en effet l’étincelle fatale embrasant la poudrière. Et tandis que la flamme remonte l’amorce, la crise de juillet annonce l’orage.

Durant ces jours, Garros et le pilote allemand Helmuth Hirth réalisent un tour d’Europe des usines aéronautiques. Morane-Saulnier en France, Sopwith et J. Samuel White en Angleterre, Benz, Mercedez et Albatros en Allemagne. Outre-Rhin, le constat du pilote français est sans appel : « Nous vîmes des gens sérieux fabriquer un moteur sérieusement, c’est-à-dire ne négliger aucun détail, éliminer une à une toutes les faiblesses par des moyens logiques et directs. »

Juillet s’achève. Par le jeu des alliances, un dramatique effet domino bascule l’Europe dans un conflit d’une ampleur inédite. Pour la première fois, la guerre sera mondiale. Et quand Garros rentre d’Allemagne, il entend partout sonner le tocsin. En ce 2 août 1914, la France mobilise. Fidèle à ses idéaux, Garros s’engage. Lui, le Réunionnais non assujetti à la conscription, s’enrôle dès le 4 août « pour la durée de la guerre ».

Affecté près de Nancy au MS 23, il effectue des missions de bombardements et d’observations à bord de son Morane-Saulnier, dit « Parasol ». Tout là-haut, aux saluts chevaleresques des pilotes succèdent bientôt les coups de feu. Mousquetons et fusils, telles sont les premières armes du conflit aérien. Garros glisse dans l’air et se positionne. Mais ses tireurs successifs ne touchent pas la cible. Roland réclame un armement à cor et à cri, mais la hiérarchie militaire ne croit pas en ce nouvel arsenal. La reconnaissance est utile, les bombardements affaiblissent les lignes ennemies. Voilà tout. Et quand tombe la première victime de la guerre aérienne, Garros est muté à Paris. Officieuse, sa mission consiste à mettre au point une arme nouvelle : la synchronisation du tir à travers l’hélice.

Le Chasseur

« Un jour chez moi, rapporte Jean Cocteau, Garros me fit remarquer qu’une photographie de Verlaine restait visible derrière un ventilateur. Un œil passe, disait-il, un œil ne passe pas. Il faudrait se rendre compte, en tirant dans une hélice, du nombre de balles qui ne passent pas. Cela simplifierait le problème du vol et du tir. »

Cette simple idée devait, quelques mois plus tard, révolutionner le concept de combat aérien.

« Il me fallut trois mois de recherches et d’essais pour trouver les formes spéciales d’hélices et de pièces qui assuraient la solidité de l’appareil, le rendement du tir et surtout l’efficacité du blindage », précisera Roland.

Quelques échecs. De nombreux ajustements. Jour et nuit, Garros travaille à son projet. Un dernier réglage en janvier et le système de tir à travers l’hélice est opérationnel. Complétant la synchronisation, deux déflecteurs sur les pales détournent les balles susceptibles de déchirer le bois.

Garros est alors envoyé à Saint-Pol-sur-Mer, au sein du MS 26. Les vols suivants, il affine encore le système et le 1er avril, Roland croise un Albatros. Il manœuvre, sa mitrailleuse crache le feu et Garros abat son premier avion ennemi. De retour au camp, entre ivresse de victoire et dégoût du meurtre, il écrit à Cocteau : « J’ai réussi à tuer un Taube : cela a été horriblement tragique. Le duel a duré dix minutes. Mon adversaire était criblé. Il a pris feu vers 1000 m. d’altitude et s’est écrasé dans un tourbillon de feu. »

Puis la satisfaction d’avoir mené à bien cette mission l’emporte. L’aviateur précise : « Je suis seul à avoir combattu sans passager. » Pilote et tireur, seul à bord de son Morane, Roland Garros devient le premier chasseur aérien de l’histoire. Et la chasse se poursuit. Le 15 avril, il descend un Aviatik. Chez l’ennemi, on s’interroge. « Un monoplace français meurtrier fit brusquement son apparition dans le ciel au début d’avril, écrit Anthony Fokker, industriel néerlandais fabricant des avions pour le compte de l’Allemagne. Les pilotes allemands, voyant venir vers eux cet engin, dont l’hélice en mouvement semblait un disque plein à l’avant, poursuivaient leur vol, se croyant à l’abri de toute attaque. A leur grand étonnement, l’avant de l’avion commençait à cracher sur eux un jet de mitraille. Plusieurs appareils furent ainsi descendus. Personne ne connaissait le secret du dispositif, bien que des espions eussent été chargés de découvrir si possible le procédé et l’identité de l’aviateur. »

Le dimanche 18 avril, Garros abat un nouvel Albatros pour une troisième victoire. Puis il décolle de nouveau pour une mission de bombardement. Essuie-t-il quelques tirs ? Soudain son moteur fait silence, loin dans les lignes ennemies, Garros parvient à se poser dans la campagne belge. Réflexe du secret, il met le feu à son appareil et s’éloigne dans la nuit tombante. Mais après quelques heures de traque, le Français est capturé. Et Fokker de se réjouir : « Le hasard voulut qu’un moteur défectueux contraignît l’appareil à descendre dans les lignes allemandes. Celui-ci fut capturé avant que le feu l’eût entièrement consumé. L’aviateur se trouvait être le célèbre Roland Garros, un des plus fameux pilotes avant la guerre. Son secret nous fut alors révélé. »

Fokker récupère la carcasse calcinée du « Parasol », étudie le système ingénieux de Garros, le décortique et, finalement, le perfectionne. Bientôt, il en équipe le Fokker type E. Ce modèle sera si redoutable que les pilotes alliés le nommeront « le Fléau ». Et l’Allemagne dominera longtemps les cieux.

Prisonnier

Captif, Garros est envoyé au fin fond de la Prusse orientale. « Zorndorff était un vieux fort enterré. Une tombe pour les vivants », écrira Jacques Quellennec, un ami de Garros. Les conditions de détention y sont terribles et jamais l’idée de s’évader ne quitte Roland. Un jeu de lettres codées se met en place avec la France. Par la voie des airs, de la terre, de la mer, Garros envisage toutes les possibilités. Mais, parade à toute évasion, les Allemands le déplacent de camp en camp : Küstrin, Gnadenfrei, Trèves, Burg, Magdebourg. Opiniâtre, il adapte ses projets de fuite aux barreaux qui l’entourent. Un court de tennis à Gnadenfrei ? Il se fait livrer deux raquettes dont les manches creux contiennent chapeau mou et carte d’Allemagne. Un terrain de foot à Burg ? Garros y voit une piste d’atterrissage pour un avion venu le chercher. Alors il entretient sa forme physique pour être prêt.

Mais le quotidien est long. A Gnadenfrei, il occupe un réduit seul et loue un piano. Il lit, beaucoup, et écrit, surtout. Roland raconte le temps des pionniers de l’aviation et sa traversée de la Méditerranée. De sa fine plume, il rédige ce qui deviendra son journal.

Fin 1917, Garros est de retour au camp de Magdebourg. 

L’Évasion

Dans l’enceinte du sinistre fort du Scharnhorst, il retrouve Anselme Marchal, un pilote fait prisonnier au cours d’une mission comme lui. Ayant longuement vécu en Allemagne, Marchal maîtrise la langue de Goethe et un nouveau plan d’évasion voit le jour. À l’ombre des baraquements, aidés par de nombreux prisonniers, les deux hommes, se confectionnent de grossières tenues d’officiers prussiens. Anselme et son allemand feront le reste.

Le 14 février 1918, entre chien et loup, Marchal et Garros tentent le coup de bluff et s’avancent vers la porte du camp. L’illusion est parfaite. Les habits d’officiers et le ton coléreux de Marchal effacent les quatre sentinelles. Puis, à l’abri des regards, les fugitifs abandonnent leurs faux effets pour des tenues civiles. Débute alors un incroyable périple menant les deux Français à travers l’Allemagne ennemie. Magdebourg, Brunswick, Cologne, Aix-la-Chapelle. La frontière est toute proche. Après deux échecs, ils parviennent à éviter vigies et barbelés. « Et, le cœur battant, l’âme épanouie, les yeux mouillés, nous nous embrassons. Nous sommes en Hollande ! Les Allemands ne nous reprendront pas ! »

De retour à Paris, les évadés sont célébrés tels des héros nationaux. Point d’orgue de ces festivités, une cérémonie officielle se déroule le 6 mars, en présence du groupe des Cigognes. Le porteur de drapeau n’est autre que René Fonck, l’As des as français avec plus de 100 victoires.

Une seconde citation militaire, et Garros voit le capitaine de Sévin s’approcher. La Cigogne de la SPA 26 épinglée sur la poitrine, l’émotion l’envahit. Ce même jour, il est convoqué par Clemenceau qui lui propose un poste loin du front et de ses dangers. « Vous en avez assez fait, lui dit le Tigre. On va vous trouver un poste technique, où vous serez bien plus utile ».
Roland refuse : « Je n’ai pas mis trois ans à m’évader pour rester à l’arrière », assène-t-il. Il a vu l’Allemagne exsangue. Il sait la fin de la guerre proche. Sa décision est prise. Garros veut reprendre le combat.

Retour au front

Quelques semaines de récupération, puis Roland retrouve les bancs de l’école et participe à un cycle d’instruction. En trois années, les avions et le pilotage ont beaucoup évolué. Il le sait et se forme aux nouvelles techniques, aux nouveaux appareils. Et le 20 août, Garros rejoint la SPA 26. Il volera avec le capitaine de Sévin et René Fonck. Orné du numéro 30, son avion est un Spad XIII. Très loin de la Demoiselle de ses débuts, du Blériot du record d’altitude et du Morane-Saulnier de la traversée de la Méditerranée, le Spad XIII est une véritable machine de guerre. Deux mitrailleuses, une vitesse de 220 km/h. Un monstre conçu pour la chasse et la domination aérienne. Mais, la santé usée par ces années d’emprisonnement, Roland prend conscience de sa vision défaillante. Alors, afin de combler ce déficit, il réduit l’angle mort entre chaque passage des pales de l’hélice. Garros augmente sa cadence de tir et modifie le système de synchronisation de son Spad.

Ses premières patrouilles sont difficiles. Le vol en groupe a supplanté le combat singulier. Plus d’envol libre, un programme horaire est établi. Les attaques s’effectuent sur l’ordre d’un chef. Et Garros doute de ses yeux, de son matériel. Racontant son premier vol, il écrit : « Je souffre de ne pas voir. (…) J’y vois de moins en moins, je ne connais rien d’aussi affolant que cette impression d’aveuglement.»

Mais à force de patrouilles, la confiance revient. Et le 2 octobre, profitant de la vitesse du Spad, il remporte une quatrième victoire et triomphe de toutes ses craintes. Finis les doutes qui brouillent l’âme et les tripes à l’instant du décollage. Finie la peur de ne plus être à la hauteur. Garros est de nouveau un chasseur.

Le 5 octobre, sûr de lui, il participe à une mission de soutien offensif vers Vouziers. Dans le sillage du capitaine de Sévin, six Spad s’élèvent au-dessus des lignes. Bientôt, sept Fokker apparaissent. À cet instant, malgré les ordres, quatre Français piquent sur un avion d’observation allemand. Sévin ne comprend pas. Garros n’a pas vu la manœuvre et s’élance, seul, vers les sept chasseurs ennemis. Le capitaine n’abandonne pas Garros. Il entre dans la bataille et couvre son compagnon. Il rentrera seul.

Dès le jour suivant, une enquête est lancée. Elle ne donnera rien. Seul l’adjudant Maillard, de l’escadrille 48, affirme avoir vu un avion désarticulé s’abattre du côté de Vouziers.

En ce 6 octobre 1918, Roland Garros aurait eu 30 ans. Alors que l’armée allemande recule partout, les plus folles rumeurs circulent, l’espoir demeure. Garros serait de nouveau prisonnier. Blessé, il serait interné à Coblence. Le doute persiste. Il ne durera pas.

Le 18 octobre, l’Agence Wolff annonce que « l’aviateur Roland Garros, mortellement blessé est tombé dans les lignes allemandes ». Le lendemain, les troupes françaises franchissent l’Aisne. Là, près de Saint-Morel, les débris d’un appareil sont retrouvés. Inhumé par les habitants, Roland Garros repose au cimetière de Vouziers.

Postérité

Aujourd’hui encore, la chute de Roland Garros reste un mystère. A-t-il été touché par un chasseur ennemi ? Aucun pilote allemand ne revendique de victoire contre l’as français.

Des éclats d’obus antiaérien ont-ils détruit ses ailes ? Aucun tir d’artillerie ou de DCA n’a été noté dans la région. Ses yeux l’ont-ils trahi ? « Non… Garros n’est pas mort parce qu’il y voyait mal », affirme le capitaine de Sevin.

Finalement, seul subsiste un témoignage précieux survenu au lendemain de la guerre. Au cimetière de Vouziers, Emile Letourneau, un membre de l’escadrille des Cigognes, échange quelques mots avec un habitant voisin. Il raconte : « Après la cérémonie, un brave paysan me prit à part et me dit : mon Lieutenant, j’ai vu tomber votre camarade. J’ai entendu quelques coups de mitrailleuse, j’ai levé la tête, et j’ai vu un avion qui tombait avec une aile repliée. L’aviateur n’était pas mort, car il donnait en tombant de grands coups de moteur. Il en donna encore un avant de s’écraser. L’aviateur était encore vivant quand on le retira de l’avion, mais il devait mourir quelques heures après. »

En 1928, alors que les monuments dédiés aux « Morts pour la Patrie » fleurissent dans les villages de France, un stade sort de terre. Les Mousquetaires y défendront leur Coupe Davis. Après de nombreuses discussions, la Ville de Paris, le Racing-Club et le Stade Français tombent d’accord. Emile Lesieur, président du Stade Français, ami de l’aviateur depuis HEC et parrain de son entrée au club, n’a qu’une seule et unique requête… Tous acceptent.

Le stade sera baptisé Roland-Garros.