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Le Tour de France et la Grande Guerre

Tour de France 1910, François Faber dans la Côte de Picardie. Photographie de presse / Agence Rol.
© Gallica/BnF
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Contrairement à la Coupe du monde de football créée au lendemain du conflit de 1914-1918 dans le but d’amener la paix entre les nations, l’un des facteurs qui pousse à la naissance du Tour de France est de préparer la revanche de la défaite de 1870. En effet, il apparaît qu’une des raisons essentielles de cette déroute est le mauvais état physique de l’ensemble de l’armée française. Le pays se doit de réagir afin de disposer de troupes en bonne forme, capables d’endurer des efforts prolongés.

Mais la France du XIXe siècle n’est pas une nation sportive, ni dans l’esprit, ni dans les faits. Étant donné que la IIIe république naissante a pour objectif d’ancrer l’activité physique comme moyen d’éducation dans l’ensemble de la société française, la notion de revanche et les ambitions d’évolution sociale entrent ainsi en concordance. Aussi dès 1875, plusieurs courants d’éducation physique vont se développer, chacun possédant ses propres références, son  maître à penser et sa philosophie spécifique. Le mouvement humaniste, dont le chef de file est Pierre de Coubertin, se réfère au modèle sportif anglais avec son principe « entraînement-compétition » au sein de clubs.

C’est dans ce contexte que les grandes courses de cyclisme vont être créées. Suivant une idée de Géo Lefèvre, appuyé par le financement de Victor Godet, Henri Desgrange lance le premier Tour de France en 1903. Le professionnalisme existant dans ce sport, le peuple peut donc le pratiquer et beaucoup de champions sont issus de ce milieu. Grâce à la presse sportive naissante, leurs exploits sont suivis dans la France entière. La gloire, l’argent et la popularité que leur amènent leurs prouesses suscitent de nombreuses vocations. Ils sont un exemple, une motivation, un espoir pour la jeunesse et le cyclisme devient le sport roi.

Le lourd tribut payé par le cyclisme à la Grande Guerre

En mars 1917, Lucien Petit-Breton, interrogé par le journal La vie au grand air, concluait son propos par cette phrase prémonitoire : «  Hélas ! À la reprise des vélodromes, combien d’entre nous auront disparu qui étaient la gloire de notre sport ? »

Plus de 50 coureurs français, mais aussi allemands, britanniques, belges, italiens, autrichiens, luxembourgeois ou suisses ayant participé au Tour de France ont laissé leur vie dans la tourmente de 14-18.

Trois vainqueurs, Lucien MAZAN dit Petit-Breton en 1907 et 1908, « le Géant de Colombes » François FABER en 1909 et « le Frisé » Octave LAPIZE en 1910 sont tombés pendant les combats. D’autres moins connus comme la lanterne rouge du Tour 1906 Georges Bronchard, Pierre Vugé un des meilleurs espoirs de sa génération ou Camille Fily, 14e du Tour 1905 à 18 ans 2 mois et 17 jours, et qui reste à ce jour le plus jeune participant ayant terminé le Tour, sont foudroyés par la mitraille.

Avec 424 champions français dont 78 cyclistes, sans oublier plusieurs milliers de coureurs anonymes, routiers ou pistards, professionnels ou amateurs qui firent, eux aussi, le sacrifice de leur vie, le sport français a payé un lourd tribut à la Grande Guerre.

La reprise des grandes manifestations sportives

Si, pendant le conflit, tous les grands événements sportifs ont été annulés, dès 1919, le monde du sport va fêter le retour de l’Alsace et de la Lorraine dans le giron national en y multipliant les compétitions. Ainsi la 13ème édition du Tour de France cycliste va se dérouler du 29 juin au 27 juillet 1919, avec deux étapes fortement symboliques, l’une à Strasbourg et l’autre à Metz. Le 19 juillet 1919, c’est au départ de la 11ème étape à Grenoble, qu’Eugène Chistophe, « Le vieux Gaulois », endosse le premier maillot jaune de l’histoire du Tour. L’arrivée finale à Paris, au Parc des Princes, fut marquée par des scènes de liesse plus importantes encore qu’avant la Grande Guerre. Le Belge Firmin Lambrot s’impose devant les Français Jean Alavoine et Eugène Chistophe.

Henri Desgrange, l’emblématique fondateur, directeur, rédacteur en chef de L’Auto (l’ancêtre de L’Équipe) et maître d’œuvre du Tour de France, précise alors dans les colonnes de son journal : « Ce fut un triomphe sans précédent ». Tout au long du conflit, cet énergique directeur avait impulsé dans L’Auto un ton résolument patriotique et y publiait des nouvelles de la guerre, du sport pratiqué par les sodats et dans les camps de prisonniers. En 1917, à l’âge de 52 ans, il s’engageait comme simple soldat. Du front, il continuait de rédiger des éditoriaux pour son journal, signés du pseudonyme de Desgrenier. Sa conduite courageuse au combat sera récompensée par la Croix de guerre et sa Croix de la Légion d’honneur civile est transformée en Croix de la Légion d’honneur militaire.

Le 28 juin 1914, jour où l’archiduc d’Autriche François-Ferdinand et son épouse sont assassinés, démarrait le 12e tour de France. Il faudra attendre le 29 juin 1919 pour voir s’élancer le 13e Tour. De même entre 1940 et 1946, la Seconde Guerre mondiale va geler la Grande Boucle confirmant, pour reprendre une expression de René Fallet, que « Quand le Tour n'est pas là, les catastrophes sont à la porte ». Né de la dynamique sportive générée par la défaite de 1870 afin de rendre les Français plus forts pour préparer la revanche, le Tour de France est aujourd’hui un événement majeur du sport mondial.

Michel Merckel
Auteur de « 14-18, le sport sort des tranchées », Édition Le Pas d’Oiseau