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Qui a vraiment dit "La Fayette nous voilà !" ?

Le général Pershing lors de son hommage à La Fayette au cimetière Picpus, le 4 juillet 1917
© gallica.bnf.fr - Bibliothèque nationale de France
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Jusqu'au 9 avril 2017, le musée de l’Armée propose une exposition sur les Etats-Unis et leur relation particulière avec la France pendant la Première Guerre Mondiale. L’exposition a pour titre « La Fayette nous voilà ! », en référence à la célèbre formule qu'aurait prononcé le général Pershing, le 4 juillet 1917, sur la tombe de Lafayette au cimetière de Picpus à Paris. D'autres attribuent plutôt ces mots au colonel Stanton, qui accompagnait le général américain ce jour-là... Alors, général ou colonel ? Ni l'un ni l'autre, selon une enquête méconnue des années 70, menée par le fils d'un journaliste parisien qui se trouvait à Picpus, ce jour-là...

Le 4 juillet 1917, devant une foule nombreuse et enthousiaste, le général Pershing et le colonel Stanton ont rendu hommage au général La Fayette au cimetière de Picpus où celui-ci est enterré. Le jour est symbolique puisqu’il s’agit de la fête nationale américaine, date anniversaire de la déclaration d'indépendance des Insurgents, le 4 juillet 1776, et pour lesquels le marquis de La Fayette avait pris fait et cause, jusqu'à devenir le proche collaborateur de George Washington et le principal artisan de la victoire décisive des alliés franc-américains contre les Britanniques à Yorktown, le 17 octobre 1781.

Lors de cet hommage, le général Pershing a improvisé un discours après celui du colonel Stanton, comme il le raconte dans ses mémoires : « On m’avait demandé de prononcer une allocution ; mais j’avais désigné pour parler à ma place le colonel C.E Stanton de mon Etat-major, un vieux compagnon d’armes, qui était quelque peu orateur (…) M. Painlevé, l’ambassadeur Sharp et moi-même, nous nous tenions à côté les uns des autres et écoutions les divers discours ; au moment où la cérémonie fut près d’être terminée, M.Painlevé me dit :

« Est-ce que vous n’allez pas parler ? »

Je répondis :

« Non, le colonel Stanton va parler pour moi. »

- Mais, dit-il, il faut que vous parliez.

Sharp le pressa tant d’insister que je fus poussé à la tribune et que je dus improviser un speech. Cette journée si remplie d’incidents était si bien faite pour vous inspirer que je n’eus pas de peine à trouver quelques mots »

Un jeune journaliste du Petit Parisien, Aristide Véran, devait alors couvrir l’événement. Il avait été informé tardivement de sa présence obligatoire sur les lieux. Il arriva en retard et rata une partie du discours de Pershing. Ne comprenant pas l’anglais, il prit des notes avec l’aide de ses camarades journalistes américains et britanniques bilingues. Lorsque le directeur du Petit Parisien l’interrogea sur le déroulé de l’événement, Aristide Véran aurait résumé et repris les propos du colonel Stanton « La Fayette Nous voilà ! ». Une allocution à prendre au conditionnel car il n’existe aucune source écrite qui prouve que cette phrase soit sortie de la bouche du colonel Stanton - aucun journal américain, britannique ou français n’en fait la mention...

Si la légende veut que ce soit le général Pershing qui ait prononcé cette célèbre formule, il suffit, pour la mettre en doute, de lire son autobiographie Mes souvenirs de guerre, dans laquelle il écrit noir sur blanc ne pas avoir « souvenance d’avoir dit quelque chose d’aussi beau », et où il soutient - non sans trop en être sûr - que c'est le Colonel Stanton qui en était à l'origine : « Ces mots, je crois pouvoir l'affirmer, ont été prononcés par le Colonel Stanton, et c'est à lui que doit revenir l'honneur d'une phrase si heureuse et si bien frappée.»[1]

Voilà qui suffirait à mettre fin à toute discussion et démythifier le célèbre "La Fayette, nous voilà !", sauf qu'il n'existe aucune preuve écrite qui puisse vérifier l'assertion du Général Pershing, comme le montre l'enquête détaillée du fils d’Aristide Véran, Géo-Charles Véran, réalisée en 1976, et dont une copie est disponible à la Bibliothèque Nationale de France. Dans ce dossier très fouillé, intitulé La Fayette Nous voilà ! Ou ce que les dieux seuls peuvent entendre, ce passionné d'histoire a inclus les retranscriptions des discours parus dans articles de journaux publiés au lendemain de l’événement, et constaté qu'aucune trace de cette fameuse expression n’existe, autre que dans le Petit Parisen... Il a même retrouvé des journalistes témoins, présents à Picpus ce jour-là, mais sans qu'aucun ne se souvienne avoir entendu de tels mots venant du colonel...

Sur la base de cette enquête très documentée, qui va à l'encontre des mémoires de Pershing, faut-il par conséquent admettre que cette formule est une pure invention du journaliste du Petit Parisien ? L'hypothèse est plus que plausible... Mais les légendes ont la vie dure, et ces mots célèbres ayant déjà fait plusieurs fois le tour du monde, sont devenus un symbole fort de l'amitié franco-américaine au XXe siècle, et peu importe, au final, de savoir qui les a vraiment prononcés !

[1] «  La Fayette, nous voilà ! Ou ce que les dieux seuls peuvent entendre », Géo –Charles Véran in Mes souvenirs de guerre Général John J Persing, New York, p 97-99

 

Pour aller plus loin

> Voir la vidéo d'archive de la journée du 4 juillet 1917 à Paris sur le site de l'ECPAD