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La Grande Illusion de Jean Renoir

La Grande Illusion - Jean Renoir
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Résumé : Première Guerre mondiale. L’avion du capitaine de Boeldieu et du mécanicien Maréchal est abattu lors d’une opération de reconnaissance. Les deux soldats français sont faits prisonniers par le commandant von Rauffenstein, un Allemand raffiné et respectueux qui les accueille à sa table. Conduits dans un camp de prisonniers, ils aident leurs compagnons de chambrée à creuser un tunnel secret. Mais à la veille de leur évasion, les détenus sont transférés. Maréchal et de Boeldieu sont finalement emmenés dans une forteresse de haute sécurité dirigée par von Rauffenstein. Celui-ci traite les prisonniers avec courtoisie, se liant même d’amitié avec de Boeldieu. Mais les officiers français préparent une nouvelle évasion...

Souvent cité parmi les films les plus importants du XXe siècle, La Grande Illusion est le symbole d’un cinéma universel et pacifiste. À travers les aventures du lieutenant Maréchal, le soldat mécano immortalisé par Jean Gabin, c’est l’amitié naturelle entre des personnages très différents et contre tout système qui est ici racontée. Ni film historique, ni vraiment film de guerre, l’oeuvre de Renoir saisit les hommes dans leur complexité individuelle, hors de toute appartenance aux nations, fussent-elles en guerre.

Si Pierre Fresnay incarne à merveille un capitaine sophistiqué, garant d’une certaine idée de l’aristocratie française, Erich von Stroheim est proprement inoubliable dans le rôle de son alter ego germanique, le geôlier lui-même prisonnier d’un corset de fer.

Cinéaste de la vie dans toute sa débordante énergie, Renoir dépeint ses personnages avec lyrisme, camaraderie et humour, avant de glisser dans la tragédie. D’abord choral et grandiose, le récit se resserre autour de l’intime au fur et à mesure que le ton devient plus grave, avec une seule constante : le projet d’évasion mené par les prisonniers français.

Interdit en France à partir de 1940 pour son absence d’idéologie patriotique, le film fut également banni en Allemagne par Goebbels qui le désigna « ennemi cinématographique numéro un ». Pourtant, La Grande Illusion a traversé les années en s’imposant comme une référence incontournable, révélant à chaque époque de nouvelles possibilités de lecture. Cet éternel chef-d’oeuvre humaniste bénéficie aujourd’hui d’une restauration inédite en numérique 4K, effectuée d’après le négatif original conservé par la Cinémathèque de Toulouse, qui lui restitue toute sa portée cinématographique et sa splendeur d’origine.

La Grande Illusion par François Truffaut

La Grande Illusion est un des films les plus célèbres du monde, un des plus aimés ; son succès a été immédiat dès 1937 et pourtant ce fut, pour Jean Renoir, l’un des plus difficiles à entreprendre, comme il le raconte lui-même dans son livre de souvenirs Ma vie et mes films : « L’histoire de mes démarches pour trouver la finance de La Grande Illusion pourrait faire le sujet d’un film. J’en ai trimballé le manuscrit pendant trois ans, visitant les bureaux de tous les producteurs français ou étrangers, conventionnels ou d’avant-garde. Sans l’intervention de Jean Gabin, aucun d’eux ne se serait risqué dans l’aventure. Il m’accompagna dans quantité de démarches. Il se trouva finalement un financier qui, impressionné par la confiance solide de Jean Gabin, accepta de produire le film. »

Si La Grande Illusion n’est pas un film autobiographique, ses racines le sont fortement car Jean Renoir, qui avait été blessé en 1915 lorsqu’il était chasseur alpin, fut amené ensuite à rejoindre une escadrille d’observation. Pourchassé en plein ciel au cours d’une mission par un avion allemand, le vieil appareil Caudron piloté par Jean Renoir fut sauvé in extremis par l’intervention d’un avion de chasse français aux commandes duquel se trouvait l’adjudant Pinsard. Dix-huit ans plus tard, Jean Renoir était à Martigues en train de tourner Toni quand le hasard le mit en présence de son sauveur. Le tournage de Toni étant perturbé par la présence d’un champ d’aviation dont le vacarme compromettait les prises de son du film, Jean Renoir fit une démarche auprès des autorités militaires et se retrouva ainsi en face de l’ancien adjudant devenu le général Pinsard. « Lui et moi prîmes l’habitude de dîner ensemble chaque fois que nous étions libres. Pendant ces réunions, il me racontait ses aventures de guerre. Il avait été abattu sept fois par les Allemands. Les sept fois, il s’était arrangé pour atterrir sain et sauf. Les sept fois, il avait réussi à s’évader. L’histoire de ses évasions me sembla un bon tremplin pour un film d’aventures. Je pris note des détails qui me semblaient les plus typiques et rangeai ces feuillets dans mes cartons, avec l’intention d’en faire un film. »

Bien des gens se sont interrogés sur la signification du titre : La Grande Illusion que Renoir n’a donné à son film qu’après l’avoir tourné et pourtant il suffit de bien écouter les dernières phrases du dialogue, lorsque Maréchal (Jean Gabin) et Rosenthal (Marcel Dalio) vont se
séparer dans la neige à la frontière suisse :
Maréchal : Il faut bien qu’on la finisse cette putain de guerre... en espérant que
c’est la dernière.
Rosenthal : Ah, tu te fais des illusions !

La Grande Illusion, c’est donc l’idée que cette guerre est la dernière mais c’est aussi l’illusion de la vie, l’illusion que chacun se fait du rôle qu’il joue dans l’existence et je crois bien que La Grande Illusion aurait pu s’appeler La Règle du jeu (et inversement), tant il est vrai que ces deux films, et bien d’autres de Jean Renoir, se réfèrent implicitement à cette phrase de Pascal qu’il aime à citer : « Ce qui intéresse le plus l’homme, c’est l’homme ».

Jean Renoir est une intelligence libre, un esprit de tolérance et pourtant, malgré le très grand succès de La Grande Illusion, bien des censures s’exercèrent contre ce film. Projeté au Festival de Venise 1937, le jury n’osa pas lui décerner le Grand Prix (qui alla à Carnet de bal de Duvivier) et inventa un prix de consolation. Quelques mois plus tard, Mussolini interdisait purement et simplement le film que Goebbels en Allemagne se contentera dans un premier temps d’amputer de toutes les scènes où le personnage de Dalio exprime la générosité juive. (…)

Jean Renoir ne filme pas directement des idées mais des hommes et des femmes qui ont des idées et ces idées, qu’elles soient baroques ou dérisoires, il nous invite ni à les adopter ni à les trier mais simplement à les respecter.

Extraits de la préface au Ciné-Roman-Photo de La Grande Illusion (Balland, 1974)