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Journaux intimes de femmes sous l’occupation allemande

L'écrivain de Lubine / Les carnets d'Eugénie Deruelle (couvertures)
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Entre 1914 et 1918, les femmes ont aussi vécu l’expérience de la guerre. Elles en ont témoigné à travers des journaux intimes, tenus parfois au cœur des territoires occupés. Cette semaine, Rémy Cazals revient à partir des notices de 500 Témoins de la Grande Guerre sur ces écrits qui permettent aujourd’hui de mieux appréhender l’histoire des femmes dans le conflit.

Si les combattants ont été souvent conduits par la situation extraordinaire qu’ils vivaient à tenir un carnet de route, la pratique du journal intime est plus généralement féminine. Plusieurs femmes du Nord et de l’Est ont laissé sous cette forme leur témoignage sur l’occupation de 1914 à 1918. Parmi celles que présente le livre 500 Témoins de la Grande Guerre, cinq sur six appartiennent à des familles aisées, propriétaires d’une très grosse ferme ou d’une filature, épouses ou filles de médecins. Dans le cas de la jeune Andrée Lecompt, 11 ans en 1914, c’est sa mère qui lui donne le conseil de commencer à tenir son journal personnel. Le fond sonore de tous ces récits est le bruit du canon, car le front est proche ou très proche.

NOM Prénom Naissance Département Profession Statut
BECK Suzanne 1870 Aisne Notable Civile
DANRÉ Thérèse 1883 Oise Propriétaire Civile
DERUELLE Eugénie 1853 Aisne Notable Civile
HUBINET Emma 1875 Nord Industrielle Civile
LECOMPT Andrée 1903 Nord Fille de médecin Civile
MARTIN-FROMENT Clémence 1885 Vosges Dentellière Civile

Le premier point commun de ces textes est qu’ils témoignent d’une séparation. Eugénie Deruelle est veuve ; les maris de Thérèse Danré et d’Emma Hubinet sont mobilisés ou prisonniers ; Suzanne Beck n’a gardé auprès d’elle que son fils de 17 ans ; les envois d’otages en Allemagne désorganisent la vie familiale jusque chez les Lecompt. Le lien que pourrait assurer la correspondance est très difficile à établir. La Gazette des Ardennes apporte des informations, mais surtout de la propagande allemande.

Tous ces journaux personnels confirment les grandes difficultés de la vie en territoire occupé, qu’il s’agisse du ravitaillement ou du chauffage. Les exigences des Allemands sont largement présentées : réquisitions, logement de troupes, travail obligatoire, amendes et toutes sortes de vexations. On trouve mention de la prostitution, des rivalités politiques d’avant-guerre ravivées par les pénuries.

Ces femmes sont patriotes et la présence des occupants renforce leurs sentiments germanophobes. L’expression de « barbares » revient souvent sous leur plume. Mais quelques Allemands sont mentionnés comme de braves gens, pas seulement par Clémence Martin-Froment qui reconnaît à plusieurs reprises leur humanité et qui qualifie un lieutenant de « meilleur de nos amis ». Tous ces récits sont extrêmement nuancés, sauf celui d’Emma Hubinet qui est d’une hostilité absolue contre ceux qui ont pillé et finalement incendié son usine. Après l’armistice, voyant souffrir des prisonniers allemands, elle s’en réjouit, tandis qu’Andrée Lecompt, confrontée à un spectacle identique, note : « Ce sont nos ennemis, par eux nous avons bien souffert, et malgré cela on a le cœur empli de pitié en pensant à leur malheur. »

Un autre intérêt de ces témoignages réside dans l’observation par ces rédactrices de journaux intimes de l’état d’esprit des soldats allemands qu’elles côtoient. Elles remarquent la tristesse de ces hommes lorsqu’il leur faut rejoindre les tranchées. Eugénie Deruelle en voit qui pleurent. Andrée Lecompt note leur découragement en janvier 1917 : « Ils ne demandent qu’une chose, c’est que la guerre finisse bien vite à n’importe quel prix. » Emma Hubinet ajoute que les soldats du front détestent les embusqués des services de l’arrière.

Cette propriétaire de filature évoque aussi l’épuration des « collaborateurs » après la guerre. Une épuration qui a menacé Clémence Martin-Froment : un officier des troupes d’occupation s’étant procuré son journal intime, il avait choisi des extraits présentant les Allemands de manière sympathique et les avait fait publier dans La Gazette des Ardennes. Poursuivie, Clémence put prouver sa bonne foi et fut acquittée.