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Des travailleurs chinois au service de l’industrie de guerre en France 1914-1918

Ouvriers chinois recrutés à Châtellerault et leur encadrement devant un baraquement.
© Collection particulière
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Durant la Première Guerre mondiale, 140 000 Chinois ont été recrutés dans le cadre des contrats passés entre la Chine, la France et le Royaume-Uni de février 1916 à mars 1919. Ces Chinois arrivent pour la plupart du Nord de la Chine (Mandchourie), épuisés au terme d’un long trajet en train jusqu’à Shanghai puis de deux mois de bateau jusqu’à Marseille. Encadrés par un officier d’administration, des interprètes et des surveillants armés, ils sont soumis à un contrôle sévère. Ce sont des « coolies » non qualifiés pour la majorité, qui ont fui la famine et la misère. À l’arrivée, les officiers recruteurs leur octroient un matricule, un uniforme, une carte de d’identité et de circulation. Ils sont alors répartis entre les manufactures d’armes ; certains sont envoyés sur le front pour « nettoyer les tranchées », notamment dans la Somme sur la base arrière britannique. Ils ne doivent pas aller au combat. Quelque soit leur lieu d’affectation, ils dépendent du dépôt des travailleurs coloniaux de Marseille géré par le Service d’immigration de l’Etat. Plusieurs mutineries se sont produites. Après la démobilisation, ils ne sont pas immédiatement renvoyés au pays car l’État doit honorer leur trois ans de contrat et les garder jusqu’au 5 mars 1919. Quelques-uns se sont fixés à Lyon ou à Paris. Deux mille Chinois reposent en France dans la Somme.

Recrutement de 700 travailleurs chinois à la manufacture d’armes de Châtellerault (Vienne) de 1916 à 1919

La manufacture d’armes de Châtellerault a recruté une part du contingent de 140 000 Chinois dans le cadre des contrats passés entre la Chine, la France et le Royaume-Uni à partir de février 1916.

Ces travailleurs sont arrivés en deux vagues à Châtellerault : 295 entre août et décembre 1916 pour remplacer les recrues kabyles, puis 400 en août 1917. La manufacture a donc vu passer près de 700 ouvriers chinois. Mais les effectifs ne se sont pas cumulés et l’on compte en moyenne 330 Chinois sur l’ensemble de la période de recrutement.

Ces deux vagues correspondent à l’application des lois Dalbiez (octobre 1915) et Mouriez (10 août 1917) qui appellent à récupérer un maximum d’ouvriers français affectés dans les usines pour les envoyer au front, et à les remplacer par des femmes et des étrangers.

Ces Chinois arrivent pour la plupart du Nord de la Chine (Mandchourie) épuisés au terme d’un long trajet en train jusqu’à Shanghai puis de deux mois de bateau jusqu’à Marseille. Ils sont encadrés de leurs propres surveillants « armés de bâtons ». Ce sont des « coolies » non qualifiés pour la majorité, qui ont fui la famine et la misère.

À l’arrivée,  les officiers recruteurs leur octroient un matricule, un uniforme, une carte de d’identité et de circulation. Ils sont alors répartis entre les manufactures d’armes ; certains sont envoyés sur le front pour « nettoyer les tranchées » (3 000 envoyés dans la Somme sur la base arrière britannique par exemple). Ils ne doivent pas être envoyés au combat. Quelque soit leur lieu d’affectation, ils dépendent du dépôt des travailleurs coloniaux de Marseille géré par le Service d’immigration de l’Etat.

Un contrôle sévère

À leur arrivée dans l’usine, ils passent une visite médicale et sont vaccinés. Ils sont hébergés dans un camp de fortune qui devient « le camp chinois » situé sur un terrain annexe de la manufacture acquis au début de la guerre. Ils sont isolés du reste de la population. Les baraques sont équipées de poêles braseros, de quelques gamelles et paillasses. La manufacture fournit la nourriture. L’Etat prend en charge une partie des frais médicaux et d’hospitalisation, mais on retient de leur paie les frais de recrutement, de nourriture, d’habillement et une cotisation maladie. Leur salaire est donc très réduit. Ceux qui ont un métier (une infime minorité) gagent plus et des mensualités sont versées sur un compte bancaire. La manufacture envoie en principe une indemnité de 6 dollars par mois aux familles, mais ce versement s’avère aléatoire, ce qui déclenche parfois de vives protestations voire des grèves de Chinois comme le 5 décembre 1916 à la manufacture de Châtellerault.

Plus de la moitié sont manœuvres. Parmi ceux qui ont un métier, ce sont surtout des menuisiers et des charpentiers. Seulement deux armuriers dans le premier contingent.

Encadrés par un officier d’administration, des interprètes (souvent d’anciens missionnaires en Chine) et des surveillants armés, ils sont soumis à un contrôle sévère. Ils doivent sortir dix minutes avant les autres ouvriers et l’accès au cantonnement sans autorisation est interdit. Certains suivent des cours de français (25 à 30) et le ministère de la Guerre leur promet une journée chômée le jour de la fête nationale. Mais tout est surveillé, du travail aux loisirs et tout est fait pour exclure ces immigrés de la vie locale (cinéma une fois par mois, presse chinoise sous contrôle).

S’ensuit une cohabitation difficile avec les ouvriers français et la population locale. Les altercations sont abondamment relatées dans la presse locale qui aggrave les réactions d’exclusion.

Plusieurs mutineries se sont produites, comme celle du 28 décembre 1916. Déclenchée à la suite de l’arrestation de l’un des leurs, elle se manifeste –selon le récit officiel- par une ruée contre les hommes de garde des baraquements. Le directeur de la manufacture intervient avec un détachement militaire : 14 arrestations et 30 mutations par mesure disciplinaire. Les causes restent obscures. D’autres révoltes ont lieu en 1917, toujours sévèrement réprimées. On note également des grèves ou des refus de travailler soit à la suite de l’incarcération de l’un des leurs soit pour réclamer une augmentation de salaire. Les Chinois renvoyés sont en général immédiatement remplacés, la réserve de main d’œuvre étant suffisante.

Après la guerre

Après la démobilisation du 16 décembre 1918, la manufacture n’a plus besoin de ces Chinois et cherche à les renvoyer. Mais l’État doit honorer leur trois ans de contrat et les garder jusqu’au 5 mars 1919. Ceux de Châtellerault sont progressivement mis au chômage avec une indemnité et de la nourriture. À l’issue du contrat, aucun n’est resté sur place et la plupart sont rentrés au pays mais quelques-uns se sont peut-être fixés à Lyon ou à Paris.

Aucune trace du passage de ces Chinois dans la ville n'a été recensée, si ce n’est l’emplacement de leurs baraques, terrain devenu le site d’une entreprise d’aéronautique (Thalès-avionique).

Sources : Archives du Service historique de la Défense, centre des archives de l’armement et du personnel civil de Châtellerault.
Marie-Claude Albert, Pierre Bugnet, David Hamelin, Patrick Mortal, La Manufacture d’Armes de Châtellerault : une histoire sociale, 1819-1968, Geste éditions, La Crèche, 2013.