Une société en guerre, une société de guerre

Une société en guerre, une société de guerre

Canon naval sortant de l'usine Krupp (à Essen en Allemagne). Photographie de presse / Agence Rol.
© Gallica/BnF
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

L’émergence d’une société de guerre se montre par des marqueurs, par une mobilisation, dont l’intensité peut varier, et par l’usage d’une propagande qui possède sa singularité. Quels sont les marqueurs de la guerre pour la société allemande, entre 1914 et 1918 ?

Les marqueurs d’une société en guerre

La guerre c’est d’abord pour la plupart des villes allemandes la présence, massive sinon notable, de soldats. Dès la déclaration de guerre, à Freiburg1, aux 85 000 habitants se rajoutent 15 000 militaires.  Mais le visage du conflit, c’est également la vision des blessés. Dans cette ville, dès la mi-août, les premiers blessés, plus de 3000, arrivent. Les habitants découvrent alors les grands blessés, ceux que l’on ne nomme pas encore « mutilés », qui sont d’ailleurs aussi bien Allemands que Français. Leur vision choque, bouleverse et fait prendre conscience à chacun que la société est bel et bien en guerre et qu’il s’agit d’une guerre moderne. La présence de la guerre se montre aussi par le bouleversement du quotidien. A Freiburg, depuis le premier août, la ville est placée en état de guerre. Le pouvoir exécutif est dès lors assumé par le commandant de la place militaire. L’Université, devant la mobilisation de la plupart de ses étudiants, réduit sévèrement les effectifs de son corps professoral. La mobilisation touche aussi toutes les familles. Plus de 13 millions de soldats, au total, seront mobilisés en Allemagne entre 1914 et 1918. Les femmes sont aussi mobilisées. En 1918, les femmes employées sont 20% plus nombreuses qu’avant la guerre. Le quotidien est donc bouleversé, l’agriculture et l’industrie se soumettent aux impératifs du conflit.

On ne peut toutefois faire de la guerre une expérience universelle en Allemagne, comme en France. La société en guerre n’épuise pas les mêmes réalités pour tous les Allemands. Sebastian Haffner, alors enfant, évoque ainsi une guerre « irréelle comme un jeu2 ».

« Il n’y avait ni attaques aériennes, ni bombes. Il y avait bien des blessés, mais des blessés lointains aux bandages pittoresques. On avait, c’est vrai, des parents au front, et ça et là on recevait une annonce de décès. Mais on était enfant, on s’habituait vite à leur absence, et si un jour cette absence devenait définitive, cela ne faisait plus aucune différence3 ».

D’autres espaces connaissent une présence de la guerre bien plus marquante. A Freiburg, se rajoute la proximité immédiate du front. Ce dernier n’est guère éloigné d’une cinquantaine de kilomètres. Les habitants y entendent clairement et régulièrement les canons tonner. Le quotidien socialiste local qualifie ce bruit de « voix de la guerre ». Mais la guerre n’est pas qu’un paysage sonore. La proximité quasi-immédiate du front expose la ville aux attaques aériennes ennemies. Freiburg est ainsi la ville allemande qui a subi le plus de bombardements aériens. Les 25 vagues enregistrées ont causé la mort de 31 personnes et causé une centaine de blessés. Autre région exposée directement aux conséquences de la guerre, la Prusse-orientale. Elle constitue le seul espace allemand qui a connu une occupation étrangère.

Dans un dossier récent et fort stimulant4, Maurice Carrez souligne combien il s’agit d’une guerre oubliée. Les districts frontaliers de la Prusse Orientale ont payé un lourd tribut aux six premiers mois de la guerre. Mi-février, les Russes abandonnent définitivement les territoires qu’ils occupaient. Près de 500 000 Allemands ont dû fuir devant l’avance russe. La récolte de 1914 a été soit détruite, soit réquisitionnée par les deux armées ; 135 000 chevaux, 250 000 vaches ont été aussi perdus. Des centaines de villages et de petites villes ont été totalement ou partiellement détruits comme la cité de Neidenburg le 22 août 1914. La vie portuaire est presque paralysée : à Königsberg, les importations ne représentent plus qu’un huitième de l’avant-guerre. Les troupes russes ont également assassiné presque 2 000 personnes (707 rien que pour les cercles masures du district d’Allenstein). Plusieurs milliers d’autres ont été déportées, parfois jusqu’en Sibérie. Ce drame humain, largement méconnu, soulève un véritable élan de solidarité en Allemagne où les grandes villes organisent, dans le cadre de parrainages de municipalités, la collecte de dons et de secours divers. L’empereur en personne vient constater les pertes et assurer les populations du soutien de l’Empire tout entier.

Une mobilisation à géométrie variable

Comme la société française, la société allemande n’est pas prête à la guerre. La production de fusils, en 1914, est de 1200 exemplaires par jour, quantité notoirement insuffisante. Il en est de même pour les mitrailleuses, les canons, les obus etc. Se pose ainsi le problème d’une conversion rapide d’une économie de paix à une économie en guerre. La mobilisation massive des hommes désorganise le marché du travail ; de nombreux établissements, surtout parmi les PME, doivent diminuer fortement leur activité, voire la stopper, faute de main-d’œuvre qualifiée. Le chômage explose alors même qu’il y a objectivement pénurie de travailleurs. Les grosses entreprises ne sont pas épargnées par cette incertitude initiale et doivent attendre plusieurs mois avant de pouvoir se reconvertir vers les marchés de guerre. Les chantiers navals spécialisés dans les gros bâtiments de guerre, comme Schichau à Elbing, interrompent pendant plusieurs semaines les commandes en cours. Selon les chiffres fournis par B.R. Mitchell, le chômage qui n’était que de 2,9 % à l’échelle du Reich monte à 7,2 % fin 19145. Comment répondre à ces besoins nouveaux ? Il y a bien sûr l’emploi féminin, pendant de l’engagement masculin dans l’armée.

On le répète encore trop souvent : les femmes auraient découvert l’usine avec la Grande Guerre. Les femmes n’entrent pas, en effet, dans l’usine pour remplacer leurs maris, frères, fiancés ou fils mobilisés, pour la bonne raison qu’elles y sont déjà !  C’est plutôt un « saut qualitatif6 » qu’il faut signaler plutôt qu’un saut quantitatif. En 1914, 63 000 ouvrières travaillent dans la métallurgie. En 1916, elles sont 266 000, soit une augmentation de 360%. Prenons l’exemple de la ville de Berlin. Si les femmes occupées dans la métallurgie, sont un peu plus de 40 000 en 1914, elles sont 168 000 en octobre 1917. De plus, contrairement à une idée reçue, les femmes ne se pressent pas, avec un enthousiasme débordant dans ces emplois de munitionnettes. Leur travail est fort mal rémunéré, inférieur de 60% au salaire perçu par un homme en 1918 dans les usines de guerre berlinoises (0,90 mark de l’heure contre 2,37). Les femmes travaillant dans l’industrie de guerre sont de plus exclues du bénéfice des allocations établies peu à peu pour les « femmes de guerriers » (Kriegerfrauen). Or, ces allocations sont supérieures, dans la plupart des cas, aux salaires qu’elles pouvaient percevoir. Bref, les femmes mariées ont souvent refusé ce type d’emplois, montrant que la Burgfrieden était vécue fort différemment selon son appartenance à la classe ouvrière ou à la bourgeoisie. L’emploi dans les usines de guerres, on le voit bien, ne s’accompagnait donc d’aucune promesse émancipatrice, ni d’aucun facteur matériel la permettant à court et moyen terme.

Comme l’illustre l’exemple des mitrailleuses (800 par mois en 1915, 2300 en 1916), la production reste toujours inférieure aux besoins de l’armée. L’État impérial tente de réagir. Le programme Hindenburg, lancé en septembre 1916, est ambitieux. Il s’agit de doubler, d’ici le printemps 17, la production nationale de grenades et même de tripler celle des mitrailleuses et des obusiers. Cet ensemble d’objectifs rend nécessaire le « travail obligatoire » pour l’ensemble de la population en aptitude de travailler. Le 5 décembre 1916 est adoptée la loi sur le service auxiliaire. Tous les hommes âgés de 17 à 60 ans, déclarés inaptes au service armé, sont obligés de travailler dans un établissement  œuvrant pour l’effort de guerre. Parallèlement, toutes les entreprises susceptibles de fabriquer du matériel militaire devront se reconvertir en « usines de guerre ». Les mesures ont un résultat ambigu. Si les objectifs sont atteints, ce n’est qu’avec retard, à la fin de l’année 1917. L’Allemagne connaît bien une augmentation sensible des volumes produits, mais ces derniers demeurent encore insuffisants. Enfin, la nouvelle administration créée (le Kriegsamt) a surajouté aux goulets d’étranglement existants de nouveaux problèmes, tant dans la production que dans la distribution, exaspérant ponctuellement les effets du blocus et mécontentant en outre les industriels en fixant unilatéralement des prix. Ponctuellement, toutefois, la situation économique est dopée par la guerre. En Baltique, dès 1915, les chantiers navals de Kiel, Lübeck, Rostock, Stettin, Danzig, Elbing et Königsberg voient leurs effectifs augmenter, en raison de la production de U-Boote et de la réparation des vaisseaux endommagés.

On le voit, nous sommes loin d’une mobilisation totale, comme nous sommes encore fort éloignés d’une guerre totale, en déplaise à certains historiens gagnés par la téléologie. Avec Jean-Jacques Becker, nous estimons qu’il est plus raisonnable d’évoquer un conflit en voie de totalisation plutôt qu’une guerre déjà totale. La guerre totale sera réalisée au cours de la Seconde guerre mondiale. Il manque, en effet, à la première, les bombardements systématiques, et à forte échelle, des populations civiles. Certes, des bombardements ont eu lieu, certes, ils ont occasionné des bilans ponctuellement lourds (500 personnes tuées par les Zeppelins à Londres, 200 Parisiens victimes des tirs Max le Long au printemps 1918), mais rien de comparables avec les pertes de Rotterdam, de Coventry ou de Dresde.

Une propagande limitée

Gerd Krumeich, historien allemand, évoque, en effet, une propagande allemande, fort mesurée, « moins violente »7, si on la compare aux propagandes française, britannique et états-unienne.

Il l’explique par la peur du gouvernement d’exciter les foules, par la crainte d’éveiller un désir de démocratie dans un État autoritaire, où l’isonomie n’est pas respectée. C’est ainsi qu’en Allemagne, contrairement à la France, il n’y a pas de « guerre des enfants ». Sebastian Haffner évoque dans ses souvenirs de 1914 à 1933, plutôt un jeu. Il y avoue attendre les nouvelles de la guerre comme un fan, un supporter, attend le résultat d’un match de football :

« Enfant, j’étais vraiment un fan de la guerre. Je noircirais le tableau en prétendant en prétendant que je fus une authentique victime  de la propagande de haine qui, dans les années 1915 à 118, était censé ranimer l’enthousiasme défaillant. Je ne haïssais pas plus les Français, les Anglais et les Russes que les supporters de Portsmouth ne haïssent les joueurs de Wolverhampton. Il va de soi que je souhaitais la défaite et l’humiliation, mais comme l’inévitable revers de la victoire et du triomphe de mon parti. Ce qui comptait, c’était la fascination exercée par ce jeu belliqueux8 ».

Ajoutons aussi que les communiqués du Grand Quartier Général s’accompagnent régulièrement de jours fériés, évidemment fort prisés par les écoliers, et qui contribuaient à donner à cette guerre un caractère ludique.

Si les enfants sont mobilisés, c’est dans leur participation à la collecte d’objets, d ‘os ou de noyaux de cerises, pour lutter contre les effets du blocus.  Ce sont donc d’autres catégories sociales qui sont mobilisées et instrumentalisées dans l’effort de guerre. On trouve ainsi les intellectuels, définis ici comme l’ensemble des personnes habituées à s’exprimer, à débattre, à argumenter. Ecrivains, universitaires, évêques se lancent dans une  véritable croisade, où la figure de l’ennemi, intrinsèquement mauvais, forcément pervers, est essentiellement incarnée par l’Anglais. Les intellectuels dénoncent alors la perfide Albion, cet ennemi récurrent de l’Allemagne. Le soldat anglais, le Tommy, devient peu à peu l’artisan du capitalisme insulaire, nécessairement cupide, naturellement hypocrite et excessivement lâche. En 1915, Werner Sombart publie Händler und Helden9. Le titre révèle annonce et introduit l’opposition évidente entre l’esprit marchand britannique et l’esprit héroïque allemand. Cette propagande pénètre dans la société, jusque à l’échelon le plus modeste.

La mobilisation de la société allemande pour la guerre est donc extrêmement variable et en révèle une perception plurielle, qui dépend de sa localisation, de son âge, de sa catégorie sociale etc. Il n’empêche pas moins que la Grande Guerre est pour la population du Reich une véritable épreuve.

Notes

1 Pour Freiburg, nous renvoyons à l’étude extrêmement bien documentée de CHICKERING, Roger, Freiburg im Ersten Weltkrieg. Totaler Krieg und städtischer Alltag 1914-1918, Paderborn, Ferdinand Schöningh Verlag, 2013. A manier avec prudence, toutefois, en ce qui concerne la vision d’une guerre totale...
2 HAFFNER, Sebastian, Histoire..., op. cit., p.31.
3 HAFFNER, Sebastian, Histoire..., op. cit., p.31
4 CARREZ, Maurice (dir.), « Les débuts de la Première Guerre Mondiale dans la Baltique et en Scandinavie », in Revue d’histoire nordique/ Nordic Historical Review, n°15, Toulouse, Editions Méridiennes, FRAMESPA, décembre 2012, p.9-174.
5 MITCHELL, Brian R., International Historical Statistics. Europe 1750-2005, New York, Palgrave/Macmillan, 2007, p.172. 
6 BECKER, Jean-Jacques, KRUMEICH, Gerd, La Grande Guerre. La Grande Guerre. Une histoire franco-allemande, Paris, Tallandier, 2008, p.156.
7 BECKER, Jean-Jacques, KRUMEICH, Gerd, La Grande Guerre... op. cit., p.106.
8 HAFFNER, Sebastian, Histoire..., op. cit., p.32.
9 BECKER, Jean-Jacques, KRUMEICH, Gerd, La Grande Guerre..., op. cit., p.107.