Une impensable sortie de guerre

Une impensable sortie de guerre

L'armée allemande repasse le Rhin à Coblence (novembre 1918).
© Deutsches Bundesarchiv
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

L’étrange défaite

Donnons la parole à un témoin :

« Les 9 et 10 novembre, il y eut encore des communiqués dans le style coutumier : Tentatives de percées ennemies repoussées... après une courageuse défense, nos troupes se sont retirées sur des positions préparées à l’avance... Le 11 novembre, il n’y avait pas de communiqué au commissariat quand je m’y présentai à l’heure habituelle. Le tableau noir béait sur le vide. (...) Je trouvai quelque part un petit attroupement devant l’étalage d’un marchand de journaux... (...) pus enfin lire ce que tous lisaient dans un silence accablé. (...) L’armistice est signé. Ce titre était suivi des conditions (...). Ces conditions ne parlaient pas le langage lénifiant des derniers bulletins. Elles parlaient la langue impitoyable de la défaite. Cette langue que les communiqués n’employaient que pour parler des défaites ennemies. Que cela pût nous arriver, à « nous »... comme le résultat final d’une longue suite de victoires – mon entendement se refusait à l’admettre1 »

Gerd Krumeich évoque un syndrome d’irréalité à l’annonce de l’armistice et de la défaite2. Il s’agit d’une « diabolique surprise » pour paraphraser Maurras. Devant cet armistice qui s’apparente à une capitulation sans conditions, à rebours de toute la propagande impériale déversée depuis 1914, beaucoup ne comprennent pas, beaucoup se sentent trahis. Mais ce n’est pas la première réaction. Celle-ci réside dans l’incompréhension d’apprendre que le blocus va être maintenu...

Pour les soldats, la situation est différente, même si l’armée allemande en novembre 1918 est à bout. Mais parmi les 7 millions de soldats qui reviennent, peu estiment avoir subi une défaite. Pourquoi un tel sentiment d’incompréhension ? On en trouve les raisons chez Hindenburg, dans son adresse à l’armée allemande, le 12 novembre :

« L’armistice est signé. Jusqu’à ce jour, nous avons porté nos armes dans l’honneur. Fidèlement attachée à son devoir, l’armée a réalisé des exploits grandioses. Par des attaques victorieuses aussi bien que par une défense opiniâtre (...) nous avons pu tenir l’ennemi loin de nos frontières. Nous avons ainsi évité au pays la peur et les destructions. »

Ebert, lui, les assure, le 10 décembre à Berlin, qu’ « aucun ennemi ne vous a vaincu ». De fait, hormis la courte incursion en Prusse orientale, la Vaterland a été épargnée par la guerre. Ce choc, cette surprise intervient en pleine révolution.

Une révolution dans un verre d’eau3 ?

Ce titre tiré d’un livre de Ben Hecht, témoin de l’épisode révolutionnaire en Allemagne, a le mérite de poser la question de la véritable de ce processus. Celui-ci part de Kiel, où la flotte de guerre se mutine. Rapidement, le mouvement fait tache d’huile et gagne les grandes villes du pays, comme Francfort, Stuttgart, Munich. La capitale du Reich est touchée le 9 novembre. Des conseils ouvriers se forment, s’arrogeant le pouvoir. L’abdication de l’empereur ouvre la voie à une transformation politique  de l’Allemagne. La République est proclamée et le pouvoir est remis au socialiste Ebert.

Toutefois, la situation est confuse et complexe. Le nouveau gouvernement a conclu un accord secret avec l’armée, portant à la fois sur le retour des troupes et sur la protection du nouveau régime. Tous les Allemands n’ont pas la même lecture de ce processus révolutionnaire, ni de ce que doit être une république en sol allemand. La double proclamation, d’une part, par Ebert, d’autre part, par Karl Liebknecht, souligne des projets  bien différents, pour ne pas dire concurrents. Si pour Ebert et la SPD, la république doit être démocratique, conçue sur le principe des démocraties occidentales, pour Liebknecht, la république ne peut être que socialiste, obéissant au modèle soviétique. Du 16 au 20 décembre, un congrès des conseils des soldats et d’ouvriers se tient. Le congrès est confronté à l’alternative suivante, dont les deux branches recoupent les deux lectures de la république : soit terminer la révolution, maintenant que la république est proclamée et que l’empire a disparu, soit poursuivre la révolution et proclamer une république des « conseils », avatar allemand des soviets russes. Toutefois, l’armée et les anciennes élites impériales n’entendent pas se laisser imposer un processus bolchévique. L’horizon d’attente des révolutionnaires allemands est bel et bien raccourci.

Le triple bilan de la guerre

Il y a d’abord le bilan humain. Presque 2 millions de soldats tués, plus de 4 millions d’invalides et de blessés. Des familles entières décimées, le père, le ou les fils également. Le déficit des naissances a été estimé à 3 millions d’enfants. En outre, à ces pertes militaires, il convient d’ajouter les 450 000 à 750 000 victimes des restrictions alimentaires, du terrible hiver, sans oublier les 300 000 victimes de la grippe espagnole, certaines célèbres comme Max Weber et Egon Schiele. La société allemande de novembre 1918 est une société en deuil.

Il y a ensuite le bilan économique. La rentrée des 7 millions de soldats dans une économie incapable de les employer rend problématique une sortie de guerre harmonieuse et rapide. La mise au chômage aggrave encore, de plus, la désillusion de ceux qui estimaient n’avoir pas démérité de la nation. Les femmes sont licenciées en masse, comme en France. Legs de la guerre, l’inflation n’est pas combattue. Les autorités nouvelles refusent d’apurer les comptes et de stabiliser la monnaie. Une hausse des impôts conséquente était nécessaire. Les historiens estiment que les impôts auraient dû atteindre les 35% du PNB allemand pour assainir la situation. On décida de ne rien faire, et de les laisser comme en 1914 à 11%. Il y a enfin, le bilan politique. La société allemande est divisée. Les révolutionnaires espèrent reproduire la révolution bolchévique, en s’appuyant sur ces conseils de marins, de soldats et ouvriers, essaimés dans toute l’Allemagne. Ce sont surtout dans les ports de la mer du Nord, dans la Ruhr, poumon industriel allemand, en Saxe, terre industrielle et en Bavière avec le socialiste de gauche Kurt Eisner qu’ils ont leur bastion. Mais dans la majorité, les conseils se méfient des spartakistes et font confiance davantage aux membres de la SPD. Soit par légalisme, soit par peur de l’aventure révolutionnaire qui aggraverait la situation du pays. Les militaires et les conservateurs sont effrayés par cette vague révolutionnaire et attendent des sociaux-démocrates une fermeté et le retour de l’ordre. À ces divisions s’ajouteront bientôt les récriminations des Allemands expulsés des territoires que l’Allemagne va devoir céder. À l’instabilité politique s’ajoute donc en filigrane l’irrédentisme résolu, qui profite de l’instabilité pour s’en nourrir. Singulière équation politique que le nouveau pouvoir se doit de résoudre.

 

Conclusion

L’expérience de la guerre pour la société allemande est donc une expérience originale. Le basculement de l’identité régionale vers une identité nationale, les conséquences du blocus, la famine de 1917, les grandes grèves, l’émergence d’une aile révolutionnaire, le changement de régime semblent isoler l’histoire allemande de la Première Guerre Mondiale. Toutefois, une lecture attentive permet de comprendre que bien des problématiques de la société allemande se retrouvent dans la société française. Union sacrée, mobilisation du corps social, passage à une économie de guerre, bourrage de crânes, fausse émancipation des femmes etc. tout ceci accrédite l’idée que la Grande Guerre fut aussi une expérience commune, une expérience partagée par les Français et les Allemands. C’est d’ailleurs de cette communauté d’expériences qu’est née l’idée de réconciliation, illustrée notamment à Reims martyrisée par la guerre, et à Verdun, boucherie sans nom, tant pour les Allemands que pour les Français. Exaltation de la haine de l’autre, cette guerre aura forgé paradoxalement les raisons de la dépasser. La Grande Guerre aujourd’hui encore nous précède.

Notes

1 HAFFNER, Sebastian, Histoire... op. cit., p. 48-49.
2 BECKER, Jean-Jacques, KRUMEICH, Gerd, La Grande Guerre... op. cit., p.281.
3 HECHT, Ben, Revolution im Wasserglass. Geschichten aus Deutschland, Berlin, Berenberg, 2006.