Une déchirure dans le temps

Une déchirure dans le temps

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Synthèse de l'article de Lucian Hölscher, „Ein Riss in der Zeit“, Süddeutsche Zeitung, 26 janvier 2014.

Dans cet article, l’auteur, professeur d’histoire moderne à l’Université de Ruhr de Bochum, tente de démontrer pourquoi la Première Guerre mondiale, encore aujourd’hui, reste incompréhensible aux Allemands. Voici la traduction résumée de ses propos.

Si la Première Guerre mondiale est mal connue des Allemands, c’est parce que, en ébranlant véritablement les hommes d’alors, elle a fait de leur monde quelque chose qu’il leur est étranger.

En effet, bien que la Seconde Guerre mondiale soit allée bien plus loin encore dans l’horreur et dans la déshumanisation que la Première, cette dernière constitue la première expérience de destruction industrialisée qui ébranla l’âme des hommes. Cette guerre fut la première à menacer directement la santé de l’âme humaine, au front comme à l’arrière, bien au-delà des souffrances physiques. Des centaines de milliers de soldats furent atteint psychologiquement, sans pour autant que cela soit reconnu comme une véritable blessure de guerre par leurs propres autorités. Ces souffrances psychologiques, additionnées à la stratégie d’usure mentale de la guerre de position, ont provoqué la perte de la notion du temps chez les soldats. De ce fait, ces derniers étaient convaincus dès 1916 au moins que la guerre avait déjà épuisé toutes les ressources imaginables. L’épuisement des soldats est moins la conséquence de la durée de la guerre que de la perte d’une certaine notion du temps. L’horizon du moment, pour l’arrière comme pour le front, s’arrêtait aux privations et aux souffrances. Les soldats, assistant en permanence au spectacle de la mor, n’ont vécu la fin de la guerre que comme un passage à une autre partie d’un cauchemar démarré en 1914, supporté en oubliant volontairement l’espoir et la peur. A cause de cette rupture temporelle provoquée par ce nouveau degré de destruction humaine, le monde n’avait, pour les Allemands, plus rien à voir avec celui d’avant 1914.

Les pères, en revenant du front, n’eurent donc aucune expérience de leur vie précédente à transmettre à leurs fils. La rupture de la transmission d’expérience et les attentes déçues sont deux facteurs importants de l’histoire allemande du XXème siècle. Les puissances victorieuses ont toujours pu justifier la mort de leurs soldats, mettant un terme à la question « pourquoi tant de morts ? » En Allemagne, au contraire, et afin de comprendre, on tente en vain de faire revivre en soi les sentiments de l’époque, mais c’est illusoire car cela est fait à l’aide de concepts qui n’existaient pas à l’époque.

La science historique représente cette rupture temporelle depuis longtemps, avec pour tâche de comprendre l’incompréhensible. Selon l’auteur, il est alors nécessaire de comprendre ce qu’est une rupture temporelle moderne. Ce n’est pas seulement une nouvelle époque qui commence, ce n’est pas simplement un nouveau chapitre dans un livre d’histoire. Quand il y a une rupture temporelle, c’est tout l’horizon dans lequel les hommes se situèrent qui s’effondre : là où on pensait pouvoir construire des choses, cela se révélait finalement instable, et même le passé ne semblait plus le même qu’avant.

En Allemagne, l’histoire n’est pas la même selon la génération, elle n’est pas la même si l’on est acteur ou si l’on est victime de la guerre. Le manque d’histoire et de société unies, qui découlent de cette rupture temporelle, perdure jusqu’à aujourd’hui. Les Allemands souffrent des mêmes symptômes que les soldats revenants du front, incapables d’expliquer aux plus jeunes ce qu’ils ont vécu et éprouvé. Ce manque, même aujourd’hui, ne se laissera pas combler, d’autant plus qu’il n’existe plus aucun lien direct avec les contemporains d’alors. Seules les circonstances dans lesquelles la guerre survint se laissent reconstruire. Ainsi, les Allemands pourraient saisir d’où ils viennent malgré le fait que leur passé leur soit étranger. Cette étrangeté permettrait également une certaine compréhension, une compréhension distanciée.