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La réaction de Georges Clemenceau suite à l'entrée en guerre des Etats-Unis

La Une de L'Homme enchaîné, du 6 avril 1917
© gallica.bnf.fr - Bibliothèque nationale de France
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Chaque mois, en partenariat avec le Musée Clemenceau, retrouvez sur Centenaire.org un article ou un discours de Georges Clemenceau, figure politique majeure de la IIIe République, devenu président du Conseil des ministres entre novembre 1917 et  janvier 1920, mais aussi rédacteur en chef du quotidien L'Homme enchaîné. Ce mois-ci, à l'occasion du Centenaire de l'entrée en guerre des Etats-Unis, le 6 avril, nous publions l'intégralité de l'article qu'il écrivit dans L'Homme enchaîné le 6 avril 1917, dont l'archive est numérisée sur le portail Gallica de la BNF.

A l'unanimité moins 6 voix, le Sénat américain a donné tous les pouvoirs de guerre au président Wilson. En attendant le vote du Congrès, qui ne peut faire doute, nous en sommes toujours au message présidentiel, qui a produit dans le monde, comme je le disais hier, l'effet d'une décision irrévocable de sa fatalité. Il n'y a pas beaucoup de documents qui lui soient comparables, tant par la hauteur des vues que par l'étendue des continents et le chiffre des populations dont l'intérêt supérieur s'y trouve attaché.

C'est une grande affaire que l'éternel conflit entre l'absolutisme et le droit de l'homme à s'appartenir ait rencontré un chef de gouvernement digne de l'aborder, aussi bien dans ses principes généraux, que dans les émouvantes contingences du jour, au plus fort de la grande mêlée. Il n'est pas négligeable que chacun de nous, du philosophe au soldat, au civil même, de qui les mêmes sacrifices sont demandés, se sente animé de la même conviction profonde que, sous peine d'une déchéance irréparable, l'heure est venue, pour lui, de vivre et de mourir dans la défense de son droit. Les pédagogues y verront surtout un texte magnifique pour l'enseignement des générations à venir. Je n'en médirai point. Cependant, l'homme, dans le tumulte énorme dont l'issue va fixer la destinée des peuples, s'exalte d'abord à la pensée que le sentiment du droit établi et d'une justice progressive le rend, en ses sanglantes batailles, plus ardent à l'action, plus résolu, plus fort.

Si précaire est notre condition, qu'il faut nous élever au-dessus de nous-mêmes pour trouver, dans le temps et dans l'espace, des qualités supérieures de vie. Quiconque défend son foyer est infiniment respectable. L'histoire nous montre assez à quel point, trop souvent, la fortune le trahit. Et curieusement, toutefois, la même histoire nous révèle que la victoire, au cours des âges, est assurée à l'homme dont le destin, en défendant son foyer, est de défendre, en même temps, le foyer d'autrui. Car si l'individu n'est que de peu de compte dans les conflits de notre humanité, les peuples qui ont pu se hausser jusqu'à l'idéal d'un droit humanitaire, puisent dans la force supplémentaire reçue de la grande idée une confiance inébranlable dans le succès final, qui, par la loi même des sociétés de l'homme, ne peut historiquement leur manquer.

Le progrès des temps nous montre les plus belles évolutions de sociétés traversées tantôt par des arrêts de puissance vitale, tantôt par les mortelles fusées des irradiations de barbarie. Mais si la loi n'est pas purement illusoire qui conduit, à travers d'indicibles souffrances, l'homme social vers un sort plus clément, il faut bien que le jour arrive où la périlleuse instabilité des traditionnelles sauvageries déclenche subitement des violences suprêmes de libération destinées, par un subtil retour des choses, à s’achever en un apaisement d'équilibre meilleur.

Le sujet autrichien qui abattit, à Sarajevo, son futur maître fut l'aveugle outil d'un bouleversement mondial qui serait incompréhensible, si près de trois années d'hécatombes humaines n'avaient fait apparaître aux intelligences, même les moins éclairées, les défaillances profondes d'un état de choses qui n'accumule peu à peu les violations du droit que pour « consolider », au jour le jour, un édifice branlant d'iniquités destiné bientôt au fatal écroulement.

Nous, qui allions subir « l'offensive brusquée » de Guillaume, nous ne pouvions avoir de doutes sur les conséquences de la lutte pour la vie où nous réduirait l'agression allemande. La Russie vacillante par l'effritement d'un pouvoir absolu, dont l'efficacité fut d'universelle désorganisation, accepta la bataille sans prévoir, un moment, où elle la conduisait. Il fallut la violation de la Belgique pour réveiller l'Angleterre, sans que les neutres, grands ou petits, directement intéressés, pussent voir encore clairement quelles épreuves leur réservait une politique d'inertie. L'Allemagne, en ce temps-là, terrorisait le monde. Il fut besoin de la Marne et de Verdun pour apprendre aux peuples quelle force peut venir du sentiment du droit devant un adversaire qui ne se confie qu’à l'argument d'une brutalité sans frein. Nos victoires insuffisantes pour délivrer notre terre furent un soulagement pour les âmes oppressées de terreur. On eut le temps de réfléchir, et l'on se prit à réfléchir, en effet, surtout quand la guerre sous-marine vint appuyer d'une démonstration suprême les conjectures commençantes sur les périls, pour tous, du droit violé en la personne d'un seul.

Cette justice doit être rendue à M. Wilson qu'il ne s'y trompa jamais, car, dès la première heure, nous le vîmes s'installer, face à l'Allemagne, dans la forteresse inexpugnable du droit. Je n'ai point à rappeler les phases du débat. Guillaume, apparemment, comprit son ultime faiblesse, puisqu'il commença par céder aux représentations américaines, en acceptant une prétendue réglementation, d'ailleurs vaine, de sa guerre sous-marine contre les neutres. On sait comment, la faim aidant, les folies de Tirpitz finirent par susciter un irrésistible mouvement d'opinion publique qui devait l'emporter sur les résistances mêmes du Kaiser. De ce jour, le destin fut scellé.

Et, puisqu'il faut que, dans la grande lutte de l'absolutisme contre la liberté, la victoire du droit se trouve finalement assurée, la révolution russe et le message de M. Wilson nous annoncent simultanément que le jour est enfin venu du grand règlement de comptes pour tous les peuples en évolution de vie civilisée.

« Les pédagogues y verront surtout un texte magnifique pour l'enseignement des générations à venir. Je n'en médirai point. Cependant, l'homme, dans le tumulte énorme dont l'issue va fixer la destinée des peuples, s'exalte d'abord à la pensée que le sentiment du droit établi et d'une justice progressive le rend, en ses sanglantes batailles, plus ardent à l'action, plus résolu, plus fort. »

Jadis, le symbolique Brennus faisait pencher la balance en y jetant le poids de son glaive. Après tant d'inexprimables dénis de justice, qui nous ont fait une histoire de sang, le peuple russe, par sa révolution, le peuple américain, par l'action ordonnée de son gouvernement, nous annoncent que c'est le droit, enfin, qui va l'emporter. Il y a trop de grands peuples pour la liberté. Il n'y en a plus assez pour le servilisme exigé de la tyrannie. Les Turcs, eux-mêmes, et leurs dignes Bulgares, accourus au secours de la Germanie, ne peuvent que retarder à peine la déroute des barbares, capables de revenir aux effroyables dévastations d'autrefois.

C'est de quoi M. Wilson, du point de vue purement juridique, nous a, en termes excellents, présenté la philosophie. Il a mis en présence de leur devoir envers eux-mêmes tous les peuples, tous les gouvernements susceptibles de s'ouvrir aux conceptions du droit. Nous attendons avec tranquillité ce qu'ils pourront avoir à dire. Contrairement aux indications de la théorie, les rivalités de la paix avaient puissamment concouru à favoriser une redoutable croissance du pouvoir absolu. C'est l’union des forces civilisées dans la guerre qui va le déloger de son dernier donjon. Le grand mérite de M. Wilson, hier encore neutre, sera d'être intervenu à l'heure décisive, dès qu’il fut suffisamment démontré, de l'Atlantique au Pacifique, que notre drapeau était bien celui de la civilisation. Tous nos regrets à ceux qui attendront notre victoire pour en être certains. Peut-être seront-ils plus nombreux qu'il ne faudrait, pour l'honneur de la race humaine.

Si des gouvernements se trouvent en retard, tous les peuples dignes de ce nom, déjà, dressent l'oreille, comprenant que le sort des armes désormais est fixé. L'indépendance, la liberté, le droit, la justice, ce ne sont que des mots pour la faconde des politiciens exploiteurs.

Ce sont des réalités tangibles pour les peuples en quête de démocratie vécue. Parce que l'entreprise allemande est de brutale domination sur tous les peuples du monde courbés sous la terreur de son fer, la loi des choses voulait qu'une témérité au-delà des forces humaines aboutît à soulever contre l'Allemagne toute la masse des peuples conscients de leur dignité. M. Wilson aura l'honneur d'avoir magnifiquement donné le signal de la grande révolte d'humanité contre les pires attentats de la brutalité des anciens âges.

Le peuple américain, qui reçut la liberté de lui-même, en notre compagnie, s'empresse à l'heureuse fortune de la consolider sur notre terre. Et nous, qui avons fait tant de douloureux sacrifices, et qui en ferons d'autres, hélas ! nous avons maintenant l'assurance, non plus seulement du succès, qui ne pouvait nous échapper, mais d'une victoire si complète qu'une longue paix de l'Europe pourra être enfin établie. Gloire à l'Amérique, qui nous en aura apporté la certitude ! Avec elle, tous les peuples, tous les hommes sont debout contre le dernier fauteur d'oppression qui osa concevoir l'espérance de subjuguer le monde moderne et se lança dans la sanglante, aventure pour y prodiguer toutes les puissances de crime qu'un gouvernement sans scrupules ait jamais pu accumuler.

L'Allemagne, sans doute, ne succombera pas sans les convulsions d'un suprême effort. Lisez ses journaux. Sans renoncer à leurs rodomontades, ils montrent assez qu'ils ont senti passer le grand frisson de mort. « Le combat sera d'autant plus glorieux que nous aurons plus d'ennemis à vaincre », clame la Gazette de Cologne. Quand cette « gloire » s'accroît outre-mesure, il se trouve bientôt que la fortune a changé de camp.