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Georges Clemenceau : "Vouloir ! Faire ! Au-delà, rien, que le silence auguste de l'action !"

La Une de L'Homme enchaîné, du 6 avril 1917
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Chaque mois, en partenariat avec le Musée Clemenceau, retrouvez sur Centenaire.org un article ou un discours de Georges Clemenceau, figure politique majeure de la IIIe République, président du Conseil des ministres entre novembre 1917 et  janvier 1920, mais aussi rédacteur en chef du quotidien L'Homme enchaîné. Ce mois-ci, un mois après la décision des Etats-Unis de rejoindre le conflit européen, voici l'intégralité du discours prononcé par Clemenceau le 4 mai 1917 au Parlement interallié, discours paru le lendemain à la "une" de l'Homme enchaîné.

Parlement interallié

Voici les paroles prononcées hier [le 4 mai 1917], à la séance des délégations du Parlement interallié, par M. G. Clemenceau, Président :

Messieurs,

Par l'organe des membres de son Parlement, la France, en guerre avec l'Allemagne, s'honore de faire accueil aux représentants de l'Angleterre et de l'Italie, en guerre avec l'Allemagne, et notre unique regret est de ne pouvoir encore souhaiter la même bienvenue aux hommes éminents de la Douma qui ont libéré la Russie pour accroitre, par les forces de la liberté, la guerre avec l'Allemagne, en même temps qu'aux grands ouvriers du peuple américain entrant en guerre avec l'Allemagne, à leur tour, pour défendre les droits de l'humanité contre la plus sauvage horde de sauvages que la terre ait jamais connue.

Car c'est la guerre, en ce moment, qui nous réunit pour le salut commun. La guerre atroce mais bénie, si nous réussissons à féconder de sang nos terres douloureuses, pour des moissons de noblesse humaine dans toutes les énergies de dignité virile et de fraternelle équité. La guerre pour la paix, a-t-on justement dit. Oui ! la paix dans la fierté du droit, dans la sécurité des garanties contre un retour offensif des férocités primitives, au lieu de l'ancienne paix précaire du monde apeuré sous l'éternelle menace des guet-apens.

Nous pouvons donc nous regarder en face sans rougir, puisque nous n'avons accepté la guerre, puisque nous ne la subissons, le cœur haut, que mis dans la nécessité de choisir entre la plus grande beauté de l'âme humaine et la pire abjection des nations avilies. La seule sommation d'avoir à nous soumettre, enveloppée de tous les mensonges dont le criminel croit pouvoir couvrir son crime, demeurera la plus cruelle injure à l'homme pensant dont l'histoire ait jamais retenti. L'acte suivit, dans la Belgique effroyablement violentée, et, de ce jour terrible, la conscience des hommes n'eut plus d'autre recours que de suivre la voie fatale, quoi qu'il en dût coûter.

Atrocités, violences innommables contre les créatures sans défense, dévastations par le fer et le feu ! Quelle règle d’honneur aurait pu contenir l'Allemagne, quand son premier acte de guerre fut de renier sa signature, de trahir la foi des traités ? Qui se lèvera pour dire que, sur de tels attentats au grand jour, un ordre de civilisation mondiale puisse jamais se fonder, par la force de la Germanie ? Toute notre histoire se serait insurgée contre nous, si nous avions pu la souiller de la plus basse flétrissure, accepter la vie dans les hontes de la suprême lâcheté. Mais aucune voix des nôtres ne se fit entendre pour proposer cette ignominie. En un jour, en une heure, nous fûmes debout.

« Tout à l'heure, je parlais des nations, insignes par de si fortes traditions d'histoire, qui sont ici représentées, et je comptais présents deux des plus grands peuples de la terre : la Russie, l'Amérique, hier, en apparence, aux deux pôles de conceptions sociales opposées, maintenant réunies, par la libération de cet immense combat, dans une commune aspiration d'idéalisme humanitaire, non plus à dire, mais à réaliser »

Et près de trois ans ont passé. Et des flots du plus généreux sang ont été versés sans relâche, et de paisibles populations ont été victimes d'indicibles tortures, et des ruines sans nombre se sont accumulées, et nous voilà réunis, comme en un conseil de famille, non pour nous plaindre, non pour compter nos sacrifices, non pour chercher en des inflexions de voix, en des mouvements de visage, si quelqu'un d'entre nous serait jamais capable de faiblir, mais pour faire le bilan de notre action de guerre, afin d'élever nos âmes à la hauteur des dévouements nouveaux qu'exigera la victoire, en expiation des fautes passées. De là une grandeur de notre rencontre, si modestes que soient nos personnalités. N'est-ce pas quelque chose de représenter, même insuffisamment, la plus noble cause ? N'est-ce pas plus encore d'apporter au service plus haut idéal l'admirable concours des vaillances populaires, soutenues des suprêmes détentes de volontés ?

Voilà, n'est-il pas vrai, ce que nous avions à nous dire, et, si nous ne nous l'étions pas dit, le monde ami et ennemi, malgré notre silence, le saurait tout de même, puisque pas une heure du jour et de la nuit ne se passe sans l'héroïque démonstration de nos magnifiques soldats.

Tout à l'heure, je parlais des nations, insignes par de si fortes traditions d'histoire, qui sont ici représentées, et je comptais présents deux des plus grands peuples de la terre : la Russie, l'Amérique, hier, en apparence, aux deux pôles de conceptions sociales opposées, maintenant réunies, par la libération de cet immense combat, dans une commune aspiration d'idéalisme humanitaire, non plus à dire, mais à réaliser.

Déjà, la révolution russe est une première et décisive victoire sur l'Allemagne, avec la renaissance de la saignante Pologne tardivement affranchie des chaînes criminelles du passé. Avais-je donc épuisé la liste glorieuse des défenseurs du droit ? Quelle inexpiable faute si nous pouvions oublier les petits peuples qui n'ont pas voulu calculer leurs forces en face du canon ! A la vaillante Serbie, l'exemple glorieux.

D'autres ont suivi, d'autres encore arrivent, et nos jeunes Républiques latines, cédant à l'attrait du danger, réclameront la juste place à laquelle l'histoire de leur sang les a destinées. C’est la conscience humaine qui, par le seul départ du droit et de la violence animale, poursuit infatigablement son œuvre de sélection. Aussi, ne s'agit-il plus seulement des deux sièges vides dont je parlais tout à l'heure. Jusqu'où faudrait-il reculer les murs de cette enceinte si tous ceux qui souffrent pour le droit venaient réclamer la place que notre commune joie est de leur réserver ?

Bien plus, j'aurais l'audace d'appeler ici les neutres, soit qu'ils attendent l’issue pour rechercher le droit soit que l'ayant discerné, ils allèguent la crainte d'un insuccès de leurs armes pour s'excuser de demeurer sourds au devoir. Nous les écouterions dans l'esprit d'amicale bienveillance qui leur est due, et, quelle que fût leur décision dernière, nous les garderions nôtres en dépit d’eux-mêmes, en les voyant partir. Car la beauté du droit est que, si les uns ont l'audace de de conquérir pour eux-mêmes, le courage passif des peuples spectateurs de l'action n'en reçoit pas moins la récompense des garanties finales d'équité dont aucun homme d'aucun pays ne saurait profiter, s'il n'en fait pas, au même titre, l'inaliénable apanage de tous les hommes civilisés. Ainsi, nous combattons pour tous en combattant pour nous-mêmes, et c'est ce qui fit le drame supérieur de notre décision, quand, plutôt que de déchoir, nous préférâmes mourir.

Grandeur tragique d'un jour, dont l'enthousiasme d'une heure peut rendre la gloire aisée, mais qu'il faut se montrer capable de soutenir, pas à pas, d'une endurance à toute épreuve, aussi bien que d'un ordre d'organisation qui demande autre chose que des puissances de discourir ! C'est là que nous attendaient les pièges de la destinée qui fixe le sort des entreprises humaines. Qu'il s'agisse de mon pays ou de nos bons alliés, je n'ai point de jugement à porter, en ce lieu, sur la juste ordonnance des efforts de chacun. Menacés tous ensemble, tous ensemble nous réagissons, dans la mesure qu'ont permise les circonstances et les moyens.

Sur les champs de bataille, la France, je crois voir le dire sans fausse modestie, a largement payé sa dette. Rien n'a pu la faire douter d'elle-même. La Marne lui a paru chose simple. Verdun ne l'a pas étonnée. Voici venir, pour elle, l'épreuve d'une organisation plus serrée de ses instruments de défense, dont la Grande-Bretagne a commencé de lui donner l'exemple. Le supplément de sacrifices qu'exigera la guerre sous-marine ne sera pas marchandé.

Pour l'Angleterre, quelle plus grande joie que de lui rendre l'éclatant hommage où l'histoire ne verra que la stricte rigueur d'un jugement. Equitable ! Matériel, armée, cadres, technicité même, tous les problèmes de la guerre ont été successivement abordés par elle et successivement résolus. Hier encore, j'admirais ses champs de bataille où s'inscrivent, par la haute valeur de ses hommes, des noms de victoires britanniques qui sont enfin, sur la terre de France, des victoires françaises, pour l'avantage des deux pays.

Et voici votre main dans la nôtre, amis d'outremonts, dont notre impatience a pu quelquefois devancer les possibilités. Londres et Paris avaient besoin de Rome à leurs côtés. L'ardeur de nos désirs n'a pu vous être une offense. Dans nos vœux d'une collaboration toujours plus étroite, toujours plus efficace, vous ne pouvez voir qu'un témoignage de haute estime et de fraternelle amitié.

Nous avons donné tout de nous-mêmes, et nous savons que votre plus ardent désir est de ne rien ménager. La valeur de la race s'est fait suffisamment connaître en vos brillants soldats. Il n'est besoin que d'une union de plus en plus intime entre nous, d'une coopération plus utilement achevée, d'une fusion plus profonde des désintéressements réciproques pour aboutir au triomphe de l'intérêt de tous. Il n'est point d'alliance, où ce ne soit la devise de chacun.

L'histoire nous a souvent réunis, trop souvent divisés. En dépit de nous-mêmes, nous avons toujours vécu du même cœur, sinon de la même activité. Le noble pèlerinage de nos amis anglais à la statue de la plus belle héroïne de la plus longue guerre dit assez comment les plus Vieilles haines se peuvent abdiquer dans la pure gloire d'une œuvre d'humanité. Qui sait si notre pire grief, les uns au regard des autres, n'est pas d'être apparentés de trop près ? C'est aussi ce qui nous permit d'attendre ce prompt retour aux affinités profondes dont votre belle délégation, présidée par l'un de vos plus illustres citoyens, nous apporte, non plus seulement l'espérance, mais un vivant témoignage de réalisation dont notre cœur est touché.

France, Angleterre, Italie, s'unissent dans une guerre de commune défense, pour consolider, pour développer l'union de ce jour dans la paix de demain. Tous, nous voulons, n'est-ce pas, que nos peuples, en formations serrées, demeurent l'infrangible noyau de l'Europe nouvelle, avec la Russie libre, maîtresse de ses destinées, à la confusion des - prétendus - démocrates du Kaiser, qu'une logique d’inversion a conduits à s'impérialiser. Que chacun suive sa pente. La prétendue « culture », mise au service de la violence, n'obtiendra pas la régression des sociétés civilisées.

« L'histoire nous a souvent réunis, trop souvent divisés. En dépit de nous-mêmes, nous avons toujours vécu du même cœur, sinon de la même activité. Le noble pèlerinage de nos amis anglais à la statue de la plus belle héroïne de la plus longue guerre dit assez comment les plus Vieilles haines se peuvent abdiquer dans la pure gloire d'une œuvre d'humanité »

L'intervention de l'Amérique, à l'heure décisive, apportant, en coup de foudre, l'inépuisable contribution de son or, de son fer, de son sang, a désormais fixé le sort des suprêmes batailles. Après avoir nié l'efficacité de l'aide américaine, l'Allemand en est réduit à dire qu'elle arrivera trop tard. Cri de vaine espérance, où éclate l'aveu de la fatalité. Ce n'est point ici que se doivent discuter les graves problèmes que la force de l'organisation allemande impose, jusqu'à la dernière heure, aux défaillances de nos facultés de prévoir. Que nos gouvernements gouvernent, que nos administrations administrent, moins selon leurs mortelles routines que selon les nécessités empiriques de l'heure. Les grands combattants de l'Entente n'ont pas besoin qu'on leur enseigne le devoir. Les sacrifices dont ils ne font pas compte, c'est aux chefs à savoir les mesurer, afin de conserver tout l'ascendant de nos peuples sur le terrain militaire, comme dans l'ordre économique, jusqu'au bout, jusqu'au bout.

Et maintenant, en quelle forme ce « bout » nous sera-t-il fourni par les développements de la crise finale selon la loi des choses? Ainsi posée, la question parait embarrassante. Notre affaire n'est point de prophétiser. Il n'en est pas moins des éléments de prévision avec lesquels, dès à présent, nous sommes en état de compter.

Et d'abord, s'agit-il vraiment d'une de ces guerres comme le monde en a tant vu, après lesquelles chacun cherche à s'accommoder, tant bien que mal, d'une paix que le vaincu juge précaire et dont le vainqueur, par un mélange de menaces et de ruses, essaye de tirer plus d'avantages que les stipulations du traité ne permettaient ? Non. La grandeur de la cause engagée exige une correspondance d'efforts à la mesure des espérances. Elle implique ainsi, de part et d'autre, une prolongation de la lutte jusqu'à l'épuisement extrême des possibilités.

S'il s'agit vraiment, comme tout le fait apparaître, non pas même d'une révolution, au lieu d'une guerre, mais de la plus grande révolution que les hommes aient jamais vue, si l'enjeu est non plus d'envie, d'orgueil ou de simple rapine à satisfaire, mais d'un délire de bestiale cupidité pour les uns, et d'ultime déchéance ou d'ennoblissement supérieur pour les autres, comment concevoir qu'une simple moyenne de lassitude remporte, dans la. balance des décisions finales, sur la crainte de perdre, là-bas, la monstrueuse proie dont on s'était fait leurre, ici le bien suprême d'une vie de liberté ?

Le Destin veut donc que chacun s'acharne d'autant plus que l'un, perdant le fruit de ses crimes, restera sans les consolations de l'honneur, et que l'autre ne se consolerait pas de n'avoir sauvé que l'honneur, si, par lui, s'effondrait à jamais le grand passé des aïeux, piédestal des générations à venir.

« S'agit-il vraiment d'une de ces guerres comme le monde en a tant vu, après lesquelles chacun cherche à s'accommoder, tant bien que mal, d'une paix que le vaincu juge précaire et dont le vainqueur, par un mélange de menaces et de ruses, essaye de tirer plus d'avantages que les stipulations du traité ne permettaient ? Non. La grandeur de la cause engagée exige une correspondance d'efforts à la mesure des espérances. Elle implique ainsi, de part et d'autre, une prolongation de la lutte jusqu'à l'épuisement extrême des possibilités »

D'attendre quelque coup de théâtre, par quoi s'abrégeraient nos peines, ne serait qu'une faiblesse préparatoire de faiblesses nouvelles. Selon la méthode favorite de nos amis anglais, loin de nous arrêter au trop facile appât des beaux mensonges d'espérances, cherchons le heurt sévère des réalités âpres, sur lesquelles doit se régler l'effort, pour ne nous ménager que la plaisante surprise d'avoir fait au-delà de ce que l'occasion demanda. Si nous sommes d'un cœur à subir cette épreuve, il n'est point de combinaisons de fer et de feu à tenir contre nous. Si nous sentons vraiment que de simples explosions de vaillance ne peuvent suffire, si nous emportons d'ici la résolution de l'exemple à donner dans les formes les plus pénibles des nobles endurances, alors nous avons droit, dès à présent, à l'orgueil de l'énorme victoire, parce que nous aurons su la mériter.

La lutte économique achève ici le conflit militaire en ce que le civil et le soldat se rejoignent dans la simultanéité du sacrifice total pour la patrie. L'enthousiasme aura eu ses grands jours. Aussi l'intrépidité, la grandeur d'âme, le mépris du péril, l'élan des vies jetées à tous les sacrifices de la terre pour quelque chose au-dessus des contingences de l'humanité. En ce moment, approche l'heure des résolutions, froidement concertées, qui ne connaissent rien des faiblesses humaines, et ne jugent aucun sacrifice au-dessus de ce que la patrie a le droit d'exiger. Nous n'avons point de pacte théâtral à faire. Nous n'avons rien à nous promettre les uns aux autres. L'idée même d'un engagement intime répond mal à ce que l'idéal d'une virilité supérieure peut, en des rencontres que j'ignore, nous commander.

J'aurais dû, peut-être, me dispenser de prévoir au-delà de ce qui, dans les circonstances actuelles, peut être communément prévu. Mais le besoin peut s'imposer, à certaines heures, de donner cours, on ne sait comment, à quelque chose au-delà de la parole humaine. Il y a des sentiments si forts, des mouvements si profonds de l'être, de tels jaillissements de toute la créature, qu’instincts ou raisonnements, si légitimes qu'ils paraissent, passent au second rang.

Je ne connais pas de nom pour ces révolutions des âmes par lesquelles, en de grand jours d'histoire, fut changé le sort de nos pères. Point de balances pour l'impondérable. De trop hautes sensations dépassent l'insuffisance des mots.

Vouloir ! Faire ! Au-delà, rien, que le silence auguste de l'action !