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Georges Clemenceau : "On demande un gouvernement"

© La "une" du journal "L'Homme enchaîné", datant du 15 novembre 1917
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Chaque mois, en partenariat avec le Musée Clemenceau et Gallica, retrouvez sur Centenaire.org un article ou un discours de Georges Clemenceau, figure politique majeure de la IIIe République, président du Conseil des ministres entre novembre 1917 et  janvier 1920, mais aussi rédacteur en chef du quotidien L'Homme enchaîné. Ce mois-ci, le tout dernier éditorial (prophétique) rédigé par le journaliste, quelques instants avant qu'il soit désigné nouveau chef du gouvernement, le 16 novembre 2017, par le président Poincaré, suite à la chute du gouvernement de Painlevé. 

Je ne trouve rien à dire de la séance de la Chambre qui a laissé M. Painlevé sur le carreau, sinon qu'elle a été telle que le moins clairvoyant des hommes aurait pu le prévoir. Notre défunt premier ministre est, par excellence, l'homme qui, faute d'une apparence même de décision, s'ébat parmi tous les problèmes du jour sans en résoudre aucun. Il est fort curieux que les personnages de cette sorte soient précisément ceux qui se montrent les plus avides des apparences du pouvoir. M. Painlevé nous aura procuré le plus édifiant spectacle à cet égard. Loin de moi la pensée de le harceler quand ses épaules ont touché terre. Je serais plutôt porté à le traiter amicalement, s'il avait toujours fait preuve, son langage officiel, de cette « loyauté » dont il est remarquable que les plus sûrs champions soient le plus souvent ceux qui en parlent le moins.

Tout ce que j'en veux dire — car, après tout, je ne puis me soustraire au devoir de traiter la question du jour — c'est que l’effondrement du cabinet se fût produit, en de meilleures conditions de décence, si M. Painlevé, qui eut des parties d'élan autrefois, avait abordé franchement ses adversaires, au lieu de se dérober en d'inutiles prolongements de voyages à Londres et en Italie, pour revenir demander puérilement à la Chambre la grâce de nouveaux ajournements.

Tant de questions se présentaient en foule à l'esprit des malheureux députés et des plus malheureux orateurs, que nul ne savait plus à qui entendre et que M Millerand, lui-même, saisi de vertige, se prit à raisonner. On ne peut pas me demander de suivre les orateurs en des mouvements de séance qu'il serait désormais superflu de fixer. Je ne vois qu'un fait à retenir, parce qu'il domine tout, c'est que la Chambre, avec une clarté de bon sens qui honore le régime autant qu'elle-même, a déclaré, sans méprise possible, qu'elle exigeait la pleine lumière sur tous les faits qui se rattachent aux attentats contre la patrie. Il ne pouvait pas y avoir de nécessité plus urgente en un pareil moment.

Avec tout le pays lui-même, aussi bien au front qu'à l'arrière, la Chambre a nettement discerné ce qui était de premier devoir. Seuls, les ennemis acharnés de nos institutions pouvaient avoir intérêt à faire croire que les pouvoirs publics ont des ménagements à garder envers qui que ce soit. J'ai assez souvent dénoncé le fléau des camaraderies, dans l'universel laisser-aller des gouvernements, pour avoir le droit de dire avec franchise que trop d'obliques tentatives ont été faites pour ruser avec la vérité.

Nul, sans doute, de ceux qui détenaient hier la puissance exécutive ne s'est proposé de soustraire crânement des coupables à la vindicte des lois. Les questions, en pareille circonstance, ne se posent jamais avec autant de netteté.

En revanche, il était trop visible que l'œuvre de justice ne s'accomplissait pas librement. Des instructions communes étaient trop habilement disjointes, quelques-unes systématiquement ralenties ; des dossiers ou des parties de dossiers n'étaient communiqués aux juges que sous la pression du dehors, le ministre compétent en la matière, parlant à ma personne, en présence de deux de ses collègues, osait feindre d'ignorer des demandes d'un juge qu'il eût été coupable de ne pas connaître, le gouvernement demandait communication de certains interrogatoires et les laissait divulguer, enfin, il faut bien le dire, jusqu'à ce que l'inexplicable affaire Paix-Seailles soit judiciairement éclaircie, elle pèsera d'un certain poids sur M. Painlevé.

N'eut-il pas la prétention d'empêcher, par sa censure, toute allusion de la presse ? Il fallut que l'Homme Enchaîné, à tous risques, forçât la consigne de la censure pour que M. Painlevé, dans la crainte d'un débat de tribune, laissât les feuilles publiques rechercher dans quelles conditions des documents secrets de l'armée d'Orient ont pu être livrés au traître Almereyda, et demander la punition des coupables, si haut qu'ils fussent placés. Si M. Painlevé avait pu accepter loyalement le débat sur ces faits, pour démontrer qu'il n'avait mis aucun obstacle au cours de la justice, il eût consolidé son ministère ébranlé par des manques à gagner de guerre et de diplomatie. Mais, comme tous les faibles, le pauvre homme ne vit jamais de ressources que dans des procédures d'ajournement. Ce petit jeu peut procurer aux chefs sans directives des facilités provisoires- L'histoire d'hier nous montre le péril d'en abuser. Revenir de deux voyages successifs pour demander de nouveaux répits c'est faire vraiment trop de fond sur la patience d'une assemblée qui, en dehors des convenances d'un ministre a des devoirs envers le pays.

« Le grand jour et le franc jeu : voilà désormais les deux premières conditions d'un gouvernement de la République française, au moins jusqu'à la guerre terminée. »

Il y a enfin une opinion publique de la France en dehors de la censure et des comités secrets dont les parades sont épuisées. L'heure est venue de gouverner au grand jour, car c'est la condition première du régime républicain. Notre peuple est stoïque, il a traversé sans faiblir les plus dures épreuves d'une histoire déjà si fertile en mauvais jours, il est prêt à donner de son endurance encore tout ce qui lui sera demandé, car il entend achever la victoire à laquelle il a si noblement préludé.

Mais il n'accepte plus qu'on le leurre, qu'on lui bourre le crâne d'un fatras de déguisements du vrai pour lui faire croire à l'infaillibilité de conducteurs qui l'ont trop longtemps promené de fondrières en fondrières. Le grand jour et le franc jeu : voilà désormais les deux premières conditions d'un gouvernement de la République française, au moins jusqu'à la guerre terminée.

Cela changera nécessairement beaucoup d'affaires, et c'est bien parce que trop de gens en ont conscience qu'il s'élève, de-ci de-là, des clameurs de haro. Je crois à la sincérité de tous les partis — sans cela, il faudrait désespérer de la politique, ce qui n'est pas du tout mon cas. Mais tout ce que nous savons de toutes les églises et de toutes les chapelles - nécessaires, jusqu'à nouvel ordre, aux constructions de l'esprit humain — a le vice très grave d'amener les meilleurs esprits (jugez des autres !) à confondre, de bonne foi, les intérêts particuliers des groupements avec le service désintéressé d'un idéal insensiblement déformé. Ce fut le grand malheur de l'Eglise de Rome. C'est la source du discrédit où tombent parfois, dans les heures d'épreuves, des compagnies politiques, sous l'empire de directions insuffisamment éclairées.

Cela ne peut être, en ce moment, chez nous, qu'un accident passager. Tel ou tel groupe a pu commettre des fautes. Qui donc n'en a commis ? Il appartient aux Assemblées représentatives, seule ferme expression de la conscience nationale et seul organe autorisé de la volonté française, de s'élever au-dessus de toutes considérations secondaires, pour ne plus voir, dans l'immense tragédie de ce jour, que le devoir de souder en un bloc infrangible toutes les forces vives de la France en danger.

Tout le monde l'a compris, tout le monde l'a dit. Si nous ne l'avons pu faire, si nous avons commis les innombrables fautes dont Lloyd George n'a pas craint de nous apporter un compte sommaire, c'est que nos gouvernements se sont plus attachés aux satisfactions d'apparences, pour lesquelles le verbe n'a jamais fait défaut, qu'aux sévères réalités qui exigent, au lieu de congratulations réciproques, des sacrifices communs.

Gouvernants et Chambres, trop longtemps, ont eu peur les uns des autres.

« Il appartient aux Assemblées représentatives [...] de s'élever au-dessus de toutes considérations secondaires, pour ne plus voir, dans l'immense tragédie de ce jour, que le devoir de souder en un bloc infrangible toutes les forces vives de la France en danger »

Il faut désormais, s'ils veulent obtenir le plein d'une heureuse activité continue, qu'ils se fassent mutuellement confiance, sous le regard de tous, et qu'aux conditions posées de part et d'autre chacun sache se tenir invariablement. Qui sait ? Ce n'est peut-être pas aussi difficile que certains ont pu croire. Car, depuis les grands jours de Valmy, lumineux dans l'histoire mais d'un terrible passage, à aucune heure, peut-être ne vit-on si magnifiquement transparaître, à travers d'inévitables querelles de personnes, la majestueuse figure de la France historique à sauver.

Ces jours, ces grands jours, sont revenus, dans le sang, dans les larmes, et les hommes de la Marne et les hommes de Verdun ont fait voir qu'ils n'avaient pas dégénéré de ceux de Valmy. Eh bien ! nous avons les soldats. Quoi de plus ?

Est-il donc concevable que cinquante ans de République, au cours desquels nous nous sommes gouvernés librement, ne nous aient pas laissé les moyens de constituer une autorité capable de conduire notre guerre de salut ?

Quelle condamnation de nous-mêmes, si nous étions réduits à cet aveu ! Cela ne peut pas être, lorsque, dans toutes les directions de l'activité humaine, le Boche, lui-même, ne nierait pas que la France ait excellé. Alors, que nous faut-il ? Nous ne sommes pas sous la règle d'un monarque essayant, par tous moyens, d'imposer sa volonté au pays. Nos fautes sont bien nôtres, et nos grandeurs aussi.

Pendant trois interminables années, nous avons fait de l'incohérence, nous nous sommes complus dans le plus achevé des travaux d'incoordination. L'Angleterre n'a-t-elle pas passé par des sortes d'épreuves ? Et l'Amérique, tardivement arrivée, que de temps n’a-t-elle pas dépensé en hésitations ? Qu'importe, si chacun a su se reprendre, et si, après avoir magnifiquement donné de nos forces militaires, le problème n'est plus, pour nous que d'une concentration de forces utilement réparties jusqu'au choc écrasant de l'avalanche américaine ?

Le problème militaire est ainsi résolu d'avance, à la seule condition que, pour tout ordonner nous nous décidions à obtenir de qui de droit cette condition première de toute vie nationale : un gouvernement. Personne ne voudrait soutenir qu'il ne s'en rencontre pas les éléments dans le pays et dans les Chambres, puisque tout le monde proclame qu'il s'agit surtout d'organiser une équipe de travailleurs, de travailleurs pour travailler, qui ne commenteront leur travail qu'après l'avoir accompli. On se moque de nous quand on nous dit qu'une tâche ainsi conçue est au-dessus des forces du Parlement. Je reconnais que la preuve est à faire. Pour démontrer le mouvement, Diogène, en pareil cas, se contenta de marcher.

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