Trésors d'archives > Georges Clemenceau : "Cette fois, ce sera la bête chassée qui, d'un coup d'andouiller, découdra le chasseur"

Georges Clemenceau : "Cette fois, ce sera la bête chassée qui, d'un coup d'andouiller, découdra le chasseur"

La "une" du journal "L'Homme enchaîné" paru le 15 octobre 1917
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Chaque mois, en partenariat avec le Musée Clemenceau et Gallica, retrouvez sur Centenaire.org un article ou un discours de Georges Clemenceau, figure politique majeure de la IIIe République, président du Conseil des ministres entre novembre 1917 et  janvier 1920, mais aussi rédacteur en chef du quotidien L'Homme enchaîné. Ce mois-ci, un édito titré "La curée en Espagne" rédigé en réaction aux propos d'Alexandre Ribot, ministre des Affaires Etrangères, qui avait annoncé le 12 octobre à la tribune de la Chambre, que l’Allemagne était prête à rendre l’Alsace et la Lorraine si la France voulait bien faire des efforts de rapprochement. Des propos qui provoquèrent une vive émotion et qui seront retranchés du Journal Officiel.
Georges Clemenceau joue un rôle dominant depuis son discours au Senat comme le souligne Berta Zuckerkandl (sœur de Sophie Seps épouse de Paul Clemenceau, frère de Georges Clemenceau)  le 25 septembre 1917, à un ami viennois : « La situation de Georges en France est toute puissante. Depuis son prodigieux discours au Sénat, qui a renversé Malvy, puis Ribot, c’est l’homme sur lequel tout le monde compte ».

Hantés par le besoin d'une paix, à l'obsession de laquelle ils ne peuvent se soustraire, les maîtres de l'Allemagne s'adonnent puérilement à l'occupation de construire une Europe allemande avant d'avoir les moyens de nous l'imposer. Dans quelle mesure se mentent-ils à eux-mêmes pour tromper un peuple dont les forces s'épuisent, cela nous est indifférent. Ils peuvent discourir sur leurs « buts de guerre » et s'amuser à toutes propositions fondées sur la victoire qui leur manque. Nous combattons pour notre indépendance. Nous ne cesserons pas le combat qu'elle ne soit assurée.

Tandis que le comte Czernin nous parle d'une paix d'arbitrage entre des sociétés qu'il suppose nécessairement libres, si tant est qu'il ait donné la plus légère attention à ses propres paroles, nos Boches éminents se montrent fort en peine de savoir ce qu'ils feront des malheureux pays qu'ils considèrent, par anticipation, comme leur proie. Il suffit d'ouvrir les journaux pour voir que ce qui les hante, surtout, c'est le sort de la Belgique et de l'Alsace-Lorraine. Là se trouve, en effet, le nœud vital de leur opération. A en juger par la façon dont ils prétendent résoudre le double problème, les vues métaphysiques du comte Czernin sur la liberté des peuples et l'organisation d'une règle internationale d'arbitrage ne paraissent pas pour les gêner.

«Trop de mensonges boches ont créé des nuages d'équivoque difficiles à dissiper. »

Toute « terre » convoitée par eux est proclamée allemande. Il n'en faut pas davantage pour que le sort de ses habitants, quels qu'ils soient, et quoi qu'ils veuillent, soit fixé. Nous avons pu apprendre récemment, de gazettes bien stylées, qu'il suffirait d'un geste pour faire Toul et Verdun terre d'Allemagne. Il n'en a pas fallu davantage pour que Metz, qui ne fut jamais allemande, se vît enchaînée, sanglante, à la Germanie. Pour la Belgique, il y a plus de difficultés. Trop de mensonges boches ont créé des nuages d'équivoque difficiles à dissiper.

Pour obtenir de nous la paix allemande que leurs armes ne sont pas en voie de leur assurer, ils ont noué à Rome tout un réseau d'intrigues, dans lequel, par innocence, faut-il croire, Benoît XV, lui-même, s'est laissé prendre. Le pape avait paru un assez sûr rempart d'une Belgique indépendante, demeurée sienne à tant d'égards. Tout en ne lui ménageant point le baume de sa pitié larmoyante, il s'est prêté de telle sorte aux suggestions de ses conseillers allemands, que personne ne pourrait dire encore s'il revendique l'indépendance totale du peuple belge ou s'il seconde l'entreprise d'asservissement boche qui se contenterait d'un ligotage économique, et même politique, sous le canon de Berlin. On a mis le pape en avant. Ce n'est pas pour le démasquer avant l'heure. Suffisante raison pour se borner présentement à de vagues déclarations sur la nécessité de trouver, pour l'agneau allemand, des garanties contre un retour agressif du loup belge aux dents aiguisées.

Sur ces thèmes, M. le comte Hertling, président du conseil en Bavière - le titre est un peu ridicule dans un pays domestiqué - a jugé bon, sans que personne le lui eut demandé, de faire entendre sa voix. Qui est-ce qui se préoccupe de ce que veut ou ne veut pas la Bavière ? Le Bavarois, en état de servitude volontaire, a décidé de vouloir tout ce que voudrait le Prussien. Son unique manifestation d'indépendance consiste à bougonner tout en s'aplatissant sous la botte du Hohenzollern. Pourvu qu'on lui permette de dire, quelquefois, qu'il n'est pas content, le maître impérial obtient de lui tout ce qu’il veut.

On ne voit pas que le comte Hertling ait pris la parole pour autre chose que récriminer, en des formes de diplomatie. Ecoutez-le promettre à ses complaisants auditeurs que « rien ne doit être changé au caractère fédératif de l'empire allemand, et que les aspirations tendant à centraliser et à unifier l’Allemagne ne seront jamais réalisées dans le domaine politique ». On croirait entendre de ces lâches qui, pour faire figure de bravoure, sifflent en traversant la forêt. La Bavière a voulu la corde prussienne à son cou. Pour ce qui est de savoir à quel point elle sera serrée, c'est l'affaire de la Prusse, et non du discoureur, qui craint, un peu trop tard, d'être finalement étranglé. De ce point de vue, les gesticulations du soi-disant ministre de Bavière n'intéressent personne. Il peut vouloir, il peut ne pas vouloir. Tout ce que nous savons, c'est qu'il obéira. Il ne le sait pas moins bien que nous, et c'est même probablement pour cela qu'il a tenu à parler avant l'heure, afin de pouvoir donner comme l'expression de sa volonté propre l'exécution docile des ordres qu'il a reçus.

Il n'y a pas d'autre intérêt dans les déclarations de cette sorte de bailli à tout faire, qui vient faire parade d'une mensongère liberté de parole devant une « commission du budget de la Chambre » qui n'a pas beaucoup plus de pouvoirs qu'une de nos municipalités de village. Que dit-il, monsieur le bailli de Bavière ? « Que l'Allemagne ne s'est pas liée envers le Vatican par des assurances formelles en ce qui concerne la Belgique. » Quelle surprise ! Comment l'Allemagne serait-elle jamais liée, formellement ou non, envers qui que ce soit, par des engagements auxquels, de son aveu, sa propre signature ne donne pas plus de valeur qu'au dernier chiffon de papier ? Il n'en est pas moins à retenir qu'elle désavoue le pape d'avance, pour le cas où celui-ci voudrait faire état des quelques paroles en l'air dont on a pu le berner. Il n’y a point de finesse pontificale pour tenir contre le choc de la brutalité. Le moment n'est pas venu, nous dit-on, de faire connaître ce que l'Allemagne voudrait faire de la Belgique. Je le crois volontiers. En compagnie de nos soldats, les Anglais s'occupent chaque jour de retarder l'heure favorable à cette déclaration.

« Le seul aspect vraiment comique de l'affaire est dans la pantalonnade de nous inviter [...]  à dire nos "buts de guerre". Vraiment, que pourrions-nous répondre, sinon que notre programme est simplement que la terre belge reste belge, et française la terre française ? Au moins disons-nous ainsi des choses claires, même pour les cerveaux embiérés des Munichois. »

L'épaisse jocrisserie du Bavarois consiste à proclamer tout simplement que le Prussien, son maître, fera de la Belgique selon ce qu'il pourra. C'est, en effet l'un des sujets qui nous divisent, et que les soldats de l'Entente ont pris à charge de régler. L'Allemagne fera ce que succès ou insuccès lui permettront de faire, et nous aussi, avec ou sans sa permission. Dire que le Kaiser, chef de la plus grande armée de l'Europe, a besoin de garanties contre l'offensive éventuelle d'un petit pays contre lequel son unique grief est d'avoir révélé sa Majesté boche dans le sinistre éclat d'une agression sauvage, au mépris des traités, ce serait se moquer des gens avec trop d'impudence, s'il n'était entendu que ce langage n'est bon que de Bavarois à Bavarois. Le seul aspect vraiment comique de l'affaire est dans la pantalonnade de nous inviter, en invoquant le pacifisme d'arbitrage du comte Czernin, à dire nos « buts de guerre ». Vraiment, que pourrions-nous répondre, sinon que notre programme est simplement que la terre belge reste belge, et française la terre française ? Au moins disons-nous ainsi des choses claires, même pour les cerveaux embiérés des Munichois.

Il fallait bien en venir à la question de l'Alsace-Lorraine, épine d'acier français dans la chair allemande. Depuis quelques mois, le Boche a ressenti soudainement le besoin de discuter sur la sauce germanique à laquelle il lui conviendrait de mettre l'Alsace-Lorraine. Hier encore, on nous faisait savoir que « le pays d'empire » allait jouir enfin des bienfaits de « Vautonomie », sous le sabre d'un des fils de Guillaume. C'est ainsi que, tous les matins, on annonçait la création prochaine d'un certain « royaume de Pologne » qui n'a pas encore vu le jour. Hélas ! Le sort de l'Alsace-Lorraine aux mains de l'Allemagne n'est pas moins douloureux puisque voici tout à coup M. le comte Hertling qui se lève pour révéler à nos compatriotes conquis la sentence, venue on ne sait d'où, qui les condamne au supplice, bien polonais, de la vivisection.

Lui, Hertling, il « considère comme opportun de partager les provinces annexées, l’Alsace devant être réunie à l'Allemagne du Sud, c'est-à-dire à la Bavière (pends-toi, grand-duc de Bade) et la Lorraine à la Prusse ». Le partage des dépouilles après l'assassinat. Oui, mais on sait assez que la répartition des fruits du crime ne va point sans susciter des récriminations entre gens dont la règle n'est pas précisément la stricte recherche du droit. De fait, nous avons là devant nous, ainsi qu'il est coutume en pareil cas, la récrimination mal déguisée du complice qui voudrait tenir pour acquise la part de butin propre à rassurer sa « conscience » par une immédiate satisfaction d'appétit. Guillaume, tel que nous le connaissons, n'aurait point laissé à un simple Bavarois le soin de révéler une décision de telle importance. Visiblement, le comte Hertling a profité de ce qu'il se trouve président de la commission des affaires étrangères dans le conseil fédéral allemand pour s'arroger une autorité d'apparence dont il sait, mieux que personne, que la réalité ne lui appartient pas. Il a dit- pour l'ébahissement de ses congénères, mais, tout aussitôt, il a dû se dédire en déclarant que la question d'Alsace-Lorraine ne serait pas « dès maintenant tranchée d'une manière définitive ». Alors, qu'est-ce qu'il nous raconte avec son partage, qui n'aura de sens (je le crois sans peine) que lorsque Guillaume II aura décidé ?

« Serait-il donc possible qu'une si étrange suggestion — qui ne pourrait aboutir à rien de moins qu'à la consommation de notre ruine matérielle et morale — fût venue d'un politicien français ? Je ne veux pas le croire. Mais je n'en serai bien sûr qu'après l'explication de M. Ribot. »

En somme, tout ce bruit n'est rien qu'une revendication de mauvaise humeur destinée à apaiser des mécontentements qui vont croissant de jour en jour jusque dans la stupeur de l'esprit bavarois. Taïaut ! Taïaut ! Marchez, marchez toujours, lourds mâtins de Bavière, vous aurez votre part de curée. Au moins, le Kaiser vous le fait-il dire. Remarquez, cependant, qu'il ne dit rien lui-même, pour pouvoir reprendre, à l'hallali, le morceau dont il a permis de vous leurrer. Curée en Espagne, curée de déceptions, où la proie sera d'ombre, comme dans la fable, parce que, cette fois, ce sera la bête chassée qui, d'un coup d'andouiller, découdra le chasseur.

A ce propos, pourrais-je demander à M. Ribot, notre ministre des affaires étrangères, pourquoi, après nous avoir confié à la tribune le secret d'une manœuvre allemande en vue d'une ignominieuse paix séparée, dont le prix serait l'Alsace-Lorraine, et nous avoir annoncé qu'il en avait reçu la confidence d'un haut personnage politique, il a cru devoir, après un assez vif entretien avec un éminent député, retrancher du Journal officiel cette partie importante de sa déclaration ? Une telle réticence, est bien faite pour étonner. Serait-il donc possible qu'une si étrange suggestion — qui ne pourrait aboutir à rien de moins qu'à la consommation de notre ruine matérielle et morale — fût venue d'un politicien français ? Je ne veux pas le croire. Mais je n'en serai bien sûr qu'après l'explication de M. Ribot.

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