Trésors d'archives > Georges Clemenceau : "C'est le plus grand évènement de la vie du monde"

Georges Clemenceau : "C'est le plus grand évènement de la vie du monde"

© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Chaque mois, en partenariat avec le Musée Clemenceau, retrouvez sur Centenaire.org un article ou un discours de Georges Clemenceau, figure politique majeure de la IIIe République, président du Conseil des ministres entre novembre 1917 et  janvier 1920, mais aussi rédacteur en chef du quotidien L'Homme enchaîné. Ce mois-ci, nous avons sélectionné un long discours prononcé au Sénat le 22 juillet 1917, dans lequel Clemenceau s’attaque à l’inaction de Louis Malvy, alors Ministre de l’Intérieur, face au pacifisme et au défaitisme qui touchent la France au paroxysme de la guerre. Des attaques qui entraineront la chute de Louis Malvy.  Le discours fut publié à la une de L'Homme enchaîné le 23 juillet 1917.

M. le président. - La parole est à M. Clemenceau.

M. Clemenceau. — Messieurs, sans aucun préambule, je prends la suite des nobles et belles paroles que vous venez d'entendre. M. le ministre de la guerre s'est trouvé au cœur même de mon sujet.

Les derniers mois, les dernières semaines de la guerre, a-t-il dit, seront probablement les plus dures. Voilà une parole à méditer pour nous préparer à soutenir l'épreuve qu'il nous annonce. Les Japonais disent que le vainqueur est celui qui peut croire un quart d'heure plus longtemps que l'autre qu'il sera vainqueur. Eh bien, il faut que nous parcourions ces derniers mois, ces dernières semaines, dans les mêmes conditions que les premiers mois, que les premières semaines de la guerre.

Pour cela — M. le ministre de la guerre l’a fort bien dit — il faut faire l'ordre dans le pays.

M. Charles Riou. — Très bien !

M. Clemenceau. — Ah ! oui, il faut prononcer les mots difficiles et quand on les a prononcés, il faut avoir le courage de les réaliser. (Très bien !) Vous l'avez dit, il faut que la France ne soit qu'une, que l'armée soit réunie en un bloc. Sans les interruptions, vous auriez ajouté : le front et l'arrière, et toute la France.

M. Réveillaud. — Il faut que le Parlement fasse bloc avec la nation.

M. Clemenceau. — Je supplie qu'on me laisse parler sans interruption. Ma tâche est difficile, parce que nous sommes tous d'accord, à commencer par le ministre que j'interpelle. (Rires.) Parfaitement. Je tâcherai de vous citer le moins de documents possibles, mais je pourrai vous lire les instructions qu'il donne et qui sont conformes à tout ce que je pense demander et à tout ce que vous pouvez souhaiter.

Si je suis à cette tribune pour le contredire c'est apparemment qu'il y a une faille quelque part, et cette faille il n'est pas facile de la découvrir, si tous les pouvoirs des ministères se combinent pour yous en empêcher. Je supplie donc mes collègues qui m’approuvent ou me désapprouvent de vouloir bien me laisser suivre ma pensée. Je le ferai en évitant toute personnalité. Je ne poursuis aucun but politique et n'en veux poursuivre aucun. Je vais voter l'ordre du jour de confiance au gouvernement si l'on m'en donne les moyens. J'ai applaudi à l'excellent discours de M. Painlevé, et j'applaudirai aux déclarations certainement excellentes que fera M. le président du conseil, si j'en juge par ce qu'il a dit à la Chambre. Il me permettra de l'approuver dans ses discours à la Chambre et je ne crois pas l'offenser en le lui disant.

Mais si, cependant, il - a des points — celui dont vous venez de parler sans le vouloir, monsieur le ministre de la Guerre — des organisations d'administration, Je gouvernement ou de guerre où il y a eu des frictions, des organes qui marchent mal, des coincements, des cris, des douleurs, des révoltes, des mouvements qui peuvent nous inquiéter, nous tous, Français qui sommes ici, nous devons le dire.

Un exemple Kerensky

Hier, Kerensky a eu le courage de dire ce qui s'était passé sur le front russe. Il a dit : « Il y a eu des mutineries, il y a eu des régiments qui ont passé à l'ennemi, drapeaux en tête, et le front russe a reculé. » Ce n'est rien. La Russie s'est reprise et a à sa tête un homme de gouvernement.

J'en arrive donc tout de suite au cœur de mon sujet.

Cette discussion n'est que le prolongement d'un débat qui a eu lieu entre M. le ministre de l'intérieur et moi à un de nos derniers comités secrets. Je suis monté à cette tribune ; j'ai apporté trois documents : d'abord une instruction de M. le ministre de l'intérieur ordonnant à ses préfets de poursuivre avec la dernière vigueur tous ceux qui se permettraient de faire de la propagande, je ne veux pas dire pacifiste, ce n'est pas le mot, mais de la propagande antipatriotique en France.

Cette circulaire était excellente. Je l'ai complétement approuvée. J'ai en même temps apporté deux autres documents : le premier était un rapport d'un préfet qui demandait à poursuivre un acte de propagande déterminée, l'autre une note de M. le ministre de l'intérieur qui lui en refusait le droit.

J'ai demandé à M. le ministre comment il pouvait concilier des ordres de poursuivre avec des interdictions de poursuivre, et, malgré toute sa subtilité, il n'a pas pu concilier ces deux choses. (Rires.) Voilà sept ou huit mois qu'il ne les concilie pas davantage, pour ne rien dire de plus.

La propagande pacifiste

Qu'est-ce donc qu'il m'a répondu ? Il m'a répondu : « je ne veux pas porter la main sur Les organisations ouvrières ». C'est bien là votre réponse, monsieur le ministre ? (M. le ministre de l'intérieur fait un signe d’'assentiment.) Nous avons répliqué : comment pouvez-vous faire insulte aux organisations ouvrières, dont les vrais représentants sont dans la tranchée (Très bien ! Très bien !), en les confondant avec des misérables qui écrivent des choses dont je vais donner lecture tout à l'heure, et qui feront facilement l'unanimité parmi nous et prétendre que vous ne pouvez pas toucher à ces hommes parce que ce sont des représentants de la classe ouvrière ?

« Il y a quelque part, près de Verdun, un immense trou d'obus, grand comme la moitié de cette salle, dans lequel deux hommes sont enterrés, enfoncés l'un dans l'autre, le Français les dents sur le Boche : ils sont là dans leur trou comme le symbole de cette guerre. Derrière eux, il y a le monde civilisé qui est là. La vie du monde entier se joue : tout ce que l'homme a voulu, tout ce qu'il a espéré, tout ce qu'il a essayé d'atteindre va lui être arraché. (Vifs applaudissements.) C'est le plus grand événement de la vie du monde. »

M. le ministre de l'Intérieur, dans sa parfaite franchise, nous a dit : « J'ai interdit de faire des perquisitions dans les Bourses du travail », et j'ai répondu : « Comment voulez-vous jamais mettre fin à la propagande antipatriotique s'il y a, comme pour les églises au moyen âge, des lieux d'asile où la propagande antipatriotique puisse s'instituer avec certitude de n'être jamais poursuivie ? » (Très bien, au centre.) 

Notre conversation en est restée là. C'est celle qui va être poursuivie.

Le plaidoyer de M. Malvy

M. le ministre m'a répliqué…. je ne parle pas de la réplique de tribune. M. le ministre a mis quelques mois à me faire connaître ses répliques. Il y a eu trois répliques. Une, qu'on essaiera peut-être d'apporter à cette tribune. Je commence par la repousser et j'avertis M. le ministre que je ne le suivrai pas sur ce terrain.

Nous avons tous reçu un journal où je suis personnellement vilipendé sur la manière dont j'ai compris le respect de la République dans certaines opérations de grève.Vous pensez bien que je ne viens pas me défendre. Ce n'est pas moi qui suis interpellé, ce n'est pas moi qui suis au gouvernement. J'ai fait ce que j'ai cru devoir faire, et je crois que ce n'était pas si mal, puisque, quand je suis venu devant la Chambre, j'ai eu le plaisir d'avoir votre voix, que je ne vous avais pas demandée. (Rires.)

Je n'insiste pas, je ne suis rien du tout. Je suis un vieillard qui est à la fin de sa vie politique et qui a cette chance extraordinaire, à la fin de sa vie et au moment où il n'a plus rien à espérer, à attendre, ni presque à regretter, qu'ayant combattu, bien ou mal, poursuivant son idéal, essayant toujours de se limiter et à droite et à gauche, en se gardant de la timidité et de la surenchère. (Applaudissements.) Je me suis trompé. C'est possible, c'est même probable, c'est même sûr.

Un sénateur. — C'est très vrai. (Rires.)

M. Clemenceau. — Nous sommes tous faillibles. Ce n'est pas la question.

Je savais que cette guerre viendrait. Je l'ai annoncée mille fois. J'ai averti tous mes concitoyens. Je ne croyais pas la voir, et je m'en allais content de ne pas la voir. Elle est venue. Comme vous tous, j'ai passé là les trois années les plus poignantes de ma vie. Croyez-vous que je fais de la politique pour le plaisir d'être à mon banc et de prononcer des discours à cette tribune. Cela, je n'ai jamais commencé à le faire, et, dans tous les cas, ce serait fini maintenant.

Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Il s'agit de ce qu'a dit M. le ministre de la Guerre. Je me cramponne à vous, monsieur le ministre ; je vous tiens et je ne vous lâcherai pas. Vous me servirez d'arme contre vos collègues du cabinet.

La seule question : la guerre

La question, vous l'avez posée de la seule manière possible. Nous sommes en guerre, mais il ne s'agit pas des anciennes guerres, pas même des guerres modernes. Le monde entier se bat. Les neutres espionnent, trahissent. Les combattants se font tuer d'une façon prodigieuse, comme cela ne s'est jamais fait.

Il y a quelque part, près de Verdun, un immense trou d'obus, grand comme la moitié de cette salle, dans lequel deux hommes sont enterrés, enfoncés l'un dans l'autre, le Français les dents sur le Boche : ils sont là dans leur trou comme le symbole de cette guerre. Derrière eux, il y a le monde civilisé qui est là. La vie du monde entier se joue : tout ce que l'homme a voulu, tout ce qu'il a espéré, tout ce qu'il a essayé d'atteindre va lui être arraché. (Vifs applaudissements.) C'est le plus grand événement de la vie du monde.

Nous en avons les joies, nous en avons les douleurs. Quand la guerre a commencé, j'ai cru que l'union pouvait se faire sans récrimination entre les Français. Je l'ai dit ; j'ai dit que je n'avais plus d'adversaire, j'ai dit que je n'avais plus d'ennemi. A quelques mois de là je récriminais, je protestais, j'osais de l'opposition. Pourquoi ? Au moins accordez-moi la faveur que dans mon désintéressement je n'avais pas grand mérite.

Pour en finir avec la sauvagerie

Un mouvement d'idéalisme me faisait croire que, peut-être, dans un temps assez rapproché, toute la France pouvait se jeter sur l'Allemagne, avec l'Angleterre et remporter une victoire immortelle qui aurait dépassé tout ce que les fastes de l'histoire ont enregistré de plus beau. Cela ne nous a pas été donné. Les Allemands étaient trop préparés. Et nous ne l'étions pas assez. (Très bien.) Une organisation de tous les moyens sans l'honneur, tout l'honneur sans l'organisation suffisante des moyens, voilà la vérité. (Vifs applaudissements.)

Tous les peuples sont venus et l'Amérique aussi, longue à venir, mais elle viendra. Elle viendra, non pas avec des armées préparées, avec ces vieilles armées de l'histoire qui ouvraient des tranchées au son du violon et où, sous les balles, sous les boulets, se donnaient des sauteries, des danses. Non, non. !... Ce sont des peuples qui se jettent les uns sur les autres pour en finir avec la barbarie, pour en finir avec la sauvagerie. (Très bien !)

On fera le gouvernement qu'on voudra, les hommes se gouverneront comme ils l'entendront, ils se tromperont, ils commettront encore des crimes, c'est la fatalité de l'humanité ; mais, au moins, il y aura un cadre de droit, de liberté, de justice, d'honneur, de respect de soi-même, de respect de l'humanité qui fera que l'humanité deviendra telle qu'on ne sera pas tous les jours, au moment où l'homme qui travaille paisiblement à son foyer pour faire vivre sa femme et ses enfants, apprend tout à coup qu'une dépêche vient de traverser l'air et lui dit : « C'est la guerre, prends ton fusil, va te faire tuer. » C'est horrible ! (Vifs applaudissements.)