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Georges Clemenceau : "Ce n'était pas le jour des grandeurs"

© La "une" du journal "L'Homme enchaîné", datant du 14 septembre 1917
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Chaque mois, en partenariat avec le Musée Clemenceau, retrouvez sur Centenaire.org un article ou un discours de Georges Clemenceau, figure politique majeure de la IIIe République, président du Conseil des ministres entre novembre 1917 et  janvier 1920, mais aussi rédacteur en chef du quotidien L'Homme enchaîné. Ce mois-ci, un article intitulé "Les Trente" datant du 14 septembre 1917, dans lequel Clemenceau s'attaque au nouveau gouvernement formé par Paul Painlevé, qui comporte trente ministres et sous-secrétaires d'Etat.

Cette fois, le ministère est fait. La courtoisie veut que nous l'appelions le ministère Painlevé, et je ne manquerai pas de me plier à cette coutume, car, sous des gouvernements dont M. Painlevé faisait partie, nous avons vu violer beaucoup de lois, mais, pour les conventions sans fondement, tout le monde s'accorde à les respecter. La recherche de la paternité est un acte de mauvais goût. Je ne prononcerai donc pas le nom de M. Poincaré, sinon pour prendre acte de ce que le joueur joue sa partie jusqu'au bout. Ce bout, même, lui avait échappé lorsque M. Bourgeois le rattrapa. Messieurs, la partie continue.

Personne qui n'ait remarqué d'abord que M. Painlevé, ayant fait échouer le second cabinet Ribot, parce qu'il ne concevait pas de gouvernement sans les socialistes, fait, pour son propre compte, un ministère d'où la figuration socialiste est absente. Nous saisissons là, sur le vif l'un des traits de caractère de M. Painlevé. Il est à peine besoin de le noter au passage, car nous le retrouverons souvent.

Chacun sait aujourd'hui que ce qui a causé la rupture ce sont purement des questions de personnes. A Carlsbad, il y a, dans les établissements de bains, une notice par laquelle il est interdit de se mettre deux dans une baignoire — mœurs d'Autriche ! Ce fut, paraît-il, l'impossibilité d'asseoir deux ministres dans le même fauteuil qui devint l'occasion de la grande dispute entre M. Albert Thomas et M. Ribot, animés d'un même empressement à l'occuper. M. Ribot fut ferme, et M. Albert Thomas d'offensive. Que vouliez-vous que fît M. Painlevé ? Il hésita. Et, pendant qu'il hésitait, M. Ribot s'installa. J'avoue que tout cela me paraît de médiocre envergure.

« Il y a des misères de tout. Il y a quelquefois aussi des grandeurs. Ce n'était pas le jour des grandeurs. »

Dans le sens de la longueur, tout au moins, la liste ministérielle prend une éclatante revanche. Trente ministres et sous-secrétaires d'Etat ! Un assez beau bataillon de combattants, jadis, illustra ce nombre. Où es-tu, Beaumanoir ? Trop de gens pour sa monnaie. M. Painlevé croit avoir fait merveille quand il a fendu des portefeuilles en quatre, pour en tirer, de son point de vue, meilleur parti. Il est bien sûr que cela fera quatre joies au lieu d'une.

Mais, pour ce qui est de nous, vulgaire troupeau, nous y gagnons surtout un surcroît d'incohérence dans les tiraillements de nouvelles bureaucraties. Cette considération n'a point frappé notre président du conseil. Quand Marie-Antoinette mettait le trésor public à la disposition de son entourage, elle répondait aux remontrances de Mercy qu'elle ne pouvait résister au désir de « faire le bien ». Hélas ! Elle dispensait le bien de tous à quelques-uns. M. Poincaré et sa troupe ne se rendent peut-être pas compte de l'identité de leur procédure. Je vois bien qu'ils se procureront ainsi des accroissements de clientèle.

Mais l'avantage des personnes répond-il à un avantage public ? Au lieu de chercher l'homme pour une fonction objectivement déterminée, on fabrique, de pièces et de morceaux, la fonction pour le fonctionnaire. Telle est la sorte de « démocratie » si âprement défendue, sous l'œil de M. Poincaré, par MM. Ribot, Painlevé et Malvy.

Encore, M. Painlevé avait-il créé d'autres postes, qui, par la retraite des socialistes, n'ont pas trouvé preneur. C'est ainsi que nous faisons l'économie d'un « sous-secrétaire d'Etat aux forces hydrauliques ». Il n'a pas encore été question d'un « sous-secrétaire d'Etat aux réverbères ». En attendant, nous tenons un solide « ministre des missions et propagande à l'étranger », dont le besoin se faisait cruellement sentir. Nous n'avons, après tout, que cinq sous-secrétaires d'Etat au ministère de la guerre, réparti lui-même entre MM. Loucheur et Painlevé. Conçoit-on que, depuis trois ans, nous ayons pu nous passer d'un sous-secrétaire d'Etat à l'administration générale et d'un sous-secrétaire d'Etat au contentieux. ? On frémit à l'idée du péril que, pendant si longtemps, ce défaut de sous-ministres a pu nous faire courir.

M. Painlevé veillait. Une première grande réforme est accomplie. Je n'en vois pas moins de trois autres qui suivent sans débrider. Quatre ministres d'Etat, pour fond de tapisserie. A vrai dire, c'est une vieille réforme que MM. Jules Guesde et de Freycinet, eux-mêmes, n'ont pu rajeunir. Sages, ils y ont silencieusement renoncé. Seul, M. Bourgeois persévère, car il faut qu'il siège quelque part quand il ne court pas après M. Painlevé. On lui a adjoint MM. Louis Barthou, Jean Dupuy, Paul Doumer, que j'aurais cru moins modestes en leurs ambitions légitimes. S'ils étaient gens à tenir tranquillement leur fauteuil, en se tournant les pouces je leur adresserais des félicitations que - mon amitié voudrait sincères. Mais, ou je les connais mal, ou ils s'attacheront à justifier leur présence, et cela n'est pas sans me causer une inquiétude assez vive.

« C'est ainsi que nous faisons l'économie d'un « sous-secrétaire d'Etat aux forces hydrauliques ». Il n'a pas encore été question d'un « sous-secrétaire d'Etat aux réverbères ». En attendant, nous tenons un solide « ministre des missions et propagande à l'étranger », dont le besoin se faisait cruellement sentir. »

Car voici justement que M. Painlevé, par la formation d'un nouveau comité de guerre, dont il nous donne la composition sans s'arrêter au détail d'attributions déterminées, livre à ces quatre hommes — d'activités fort différentes — un champ d'action illimité aussi bien qu'inconnu. Du temps que MM. Malvy, Maginot, Bourgeois siégeaient au comité de guerre (Painlevé toujours là) on était bien tranquille. Mais quand, à côté d'un ministère de la guerre divisé en sept compartiments ministériels, on installe un petit parlement militaire où l'on donne la parole à MM Doumer et Barthou, j'ose dire qu'on pourvoit le chariot d'une roue supplémentaire qui, au rebours de ce que dit le proverbe, pourrait bien s'employer à suppléer les autres. Alors, c'est un supplément de gâchis, ce qui, j'en fais l'aveu, me paraissait impossible.

C'est ici, par bonheur, qu'apparaît la dernière invention de M. Painlevé. Pour lui-même, pour les amis Godart, Dumesnil, Mourier, Masse, Breton, il a craint le danger d'une suractivité de M. Doumer, et il s'est dit, avec une innocente malice : « Je vais lui donner de l'occupation. » Sitôt dit, sitôt fait. Création d'un comité économique : M. Doumer, ministre d'Etat, président.

Quoi, il restait encore un comité à créer ? C'est inconcevable. Un oubli des prédécesseurs de M. Painlevé.

Comme pour le comité de guerre, on nous donne la liste du personnel, mais, pour les attributions, rien. Il faut croire que cela n'a pas d'importance. Il y aura les ministres du commerce, de l'agriculture, des colonies, des transports, de l'armement, du ravitaillement et le ministre des finances, sans le ministre de la propagande. Et que feront-ils quand ils seront réunis autour d'une ou de plusieurs tables ? On ne sait pas. On n'a pas eu le temps de se poser cette question superflue. Je ne doute pas qu'ils n'aient bientôt trouvé quelque chose à dire. De quelque manière qu'il intervienne, je défie M. Doumer de fourrer le doigt ailleurs que dans l'engrenage de ses bons collègues. Membre du parlement militaire, président du parlement économique, je le vois s'ingérer en tous départements, au vif chagrin des prétendus titulaires. Donner à un travailleur qui a besoin d'un domaine précis un champ indéterminé, réparti, d'autre part, entre divers pouvoirs, c'est vouloir organiser, dans un débordement de parlage, l'inaction par l'équilibre des tiraillements en sens contraire.

Et puis, je vois M. Barthou, bien seul dans sa fraîche auréole. Il faudra lui fabriquer aussi un petit comité de quelque chose. Je ne serais pas surpris que ce fût en projet.

En attendant que la déclaration ministérielle nous expose des intentions qui ne peuvent manquer d'être excellentes, la fatalité des choses replacera M. Painlevé et ses collègues en présence des problèmes que nous a légués le départ de M. Malvy. Si je les indique en ce moment, sans y insister, c'est que les événements ne les laisseront pas tomber dans l'oubli. Je n'ai cessé de répéter que l'état dans lequel nous avons vu la sûreté générale est un effet, bien plus qu'une cause. Si beaucoup se sont plutôt attachés au côté anecdotique de mon interpellation qu'au substratum en profondeur, il reste, cependant que les, histoires d'Almereyda et Cie ne sont que l'extrême effet d'un relâchement général de toutes les autorités dites gouvernantes, de toutes les organisations de responsabilités. Or pour le redressement nécessaire, ce n’est point de promesses qu'il peut venir, pas plus que des comités. L'heure est aux actes.

A cet égard, M. Painlevé est trop loin de nous avoir fourni les justes satisfactions que nous attendons de lui. L'histoire du chèque Duval n'est pas du tout éclaircie. Si M. Painlevé croit l'avoir réglée en envoyant un général au front, il erre étrangement. D'abord, nous ne saurions admettre que l'envoi à la ligne de feu puisse être une punition. Puis, il nous a fait dire qu'il avait blâmé un autre officier, et cela n’est pas. D'ailleurs, il est trop facile de rejeter le fardeau sur un bouc émissaire. Les Chambres ont le droit de connaître la vérité. Comment le chèque boche a-t-il pu rester trois semaines au ministère de la guerre et être rendu au traître, sans que M. Painlevé en eût connaissance ? Qu'est-ce qu'une pareille organisation administrative ? Et, s'il suffit qu'un ministre dise : « Je n'ai pas connu telle ou telle affaire », la prétendue responsabilité de l'exécutif devant le Parlement n'est qu'une farce insigne. La vérité ! La vérité !

La vérité encore sur le document secret trouvé dans l'armoire d'Almereyda. La loi ne connaît qu'une espèce de documents secrets. M. Painlevé en a la garde. Il y a des peines pour qui les livre. Comment aucune recherche n'a-t-elle été faite ? Cela est inexplicable. Pis encore. M. Painlevé a prétendu régler ce compte par une circulaire. C'est du trop vieux jeu. Ne pas appliquer les sanctions de la loi, c'est inviter les traîtres à poursuivre leur œuvre ? en leur assurant l'impunité. Si le ministre se refusait à faire la lumière, le Parlement, sous l'œil devenu sévère du public, a des moyens de l'y obliger. 

Enfin, quelle est cette « affaire Turmel[1] » qui nous est révélée par une lettre du député mis en cause dans des conditions qui, depuis le mois de juin, sont tenues secrètes — pour quelles raisons ? — par les possesseurs du secret ? Cela ne laisse pas de surprendre. Avec d'autres confrères, j'ai essayé de prévenir le public. La censure ne l'a pas permis. Pourquoi 7 Dira-t-on que M. Turmel ne s'était pas expliqué ? Comment est-il possible que, depuis le mois de juin, en une matière si grave, on ne lui ait pas demandé d'explication ? Ici, c'est à la Chambre, directement intéressée, de faire la pleine lumière. Toute mansuétude ne ferait que répandre l'universel soupçon sur le premier corps de l'Etat, dont les jugements seraient à jamais frappés de discrédit. Cela ne peut pas être. Cela ne sera pas.

 

[1] Louis Turmel était député des Côtes-du-Nord. Soupçonné de recevoir de l’argent allemand, il est arrêté et meut en prison.