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Manfred von Richthofen, vie et mort du Baron rouge

Funérailles de l'aviateur allemand baron de Richtofen, le 22 avril 1918 à Bertangles (80)
© La Contemporaine / BDIC
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Dans la Première Guerre mondiale, l'Allemand Manfred von Richthofen (1892 – 1918) incarne par excellence la figure de l’as de l’aviation. Totalisant le plus grand nombre de victoires jamais obtenues par un pilote, il devient lorsqu’il est lui-même abattu le 21 avril 1918, à un peu moins de 25 ans, un véritable mythe. Les sources dont on dispose pour documenter la vie et la mort du Baron rouge sont nombreuses et fort instructives. Tout aussi passionnante est son histoire post-mortem, dont nous livrerons ici quelques bribes, à partir d'archives conservées à la Contemporaine (ex-BDIC).

Les aviateurs, derniers chevaliers dans l’ère de la guerre moderne

On connait le statut spécifique qu’occupent les aviateurs dans la typologie des combattants de la Grande Guerre (lire l'article "La figure de l'aviateur" d'Eric Mahieu1). Dans la guerre de masse, industrielle et mécanique, où l’artillerie tient la plus belle place, ils apparaissent comme les héritiers des chevaliers du Moyen-Âge, avec lesquels ils présentent certaines lignes de continuité. Dans le cas de Richthofen par exemple, passionné de chasse et d’équitation, il n’est sans doute pas anodin que sa carrière militaire commence dans les Uhlans.

Lorsque Richthofen décolle ce 21 avril 1918 de Cappy à bord de son Fokker-Dr. I (Triplan) avec neuf autres pilotes, il ignore que ce combat aérien mené contre les Sopwith Camels de l’escadre 209 de la RAF sera son dernier. Les circonstances exactes de sa mort resteront longtemps mal élucidées et font pour certains, aujourd’hui encore, objet de polémique. Toutefois, il est désormais établi que Richthofen est mort, non pas dans un « corps à corps aérien » mais de façon bien moins chevaleresque, touché par le feu des tirs de trois artilleurs australiens2. Ce qui va concourir à nimber cette mort d’un halo de mystère est le fait que Richthofen ait réussi à poser sans encombre son appareil, juste avant de succomber. Patrick de Gmeline restitue de façon saisissante, dans un style romanesque, l’espèce d’effroi qui saisit l’équipe anglo-australienne, lorsqu’elle comprend que le pilote qui vient d’être abattu n’est autre que le fameux Baron rouge3.

Trêve et funérailles « internationales »

Manfred von Richthofen meurt derrière les lignes alliées à Vaux-sur-Somme, à quelque quinze kilomètres de sa base de départ. Il est enterré le 23 au cimetière de Bertangles, où les Australiens ont installé leur état-major. Les deux documents présentés ici rendent compte de la gravité du moment et de la solennité de la cérémonie. Il y a d’une part la photographie extraite du Fonds de la SPA (Section photographique des armées), en fait une photographie britannique (voir photo plus haut), comme en atteste la mention « British Official Photo » : elle témoigne de l’hommage rendu à l’ennemi. L’as des aviateurs allemands est inhumé avec les honneurs militaires requis par son rang et sa bravoure.

Le second document est tout aussi intéressant. Le Berliner illustrirte Zeitung célèbre dans son édition du 5 mai 1918 la mort du héros. La page de titre porte un dessin du célèbre artiste Fritz Koch-Gotha (1877-1956), qui appelle plusieurs commentaires. Le premier point qui interpelle le lecteur d’aujourd’hui, c’est l’idée qu’un aviateur allemand puisse rendre hommage à un de ses pairs en volant au-delà des lignes ennemies (le dessin porte la mention « sur la tombe de Richthofen »). En fait la chose était possible, suivant la pratique ritualisée des aviateurs, comme nous l’apprend Patrick de Gmeline4. La bande attachée à la couronne destinée au Baron rouge remémore les 80 victoires de l’aviateur.

Ce dessin est ensuite frappant par l’illusion réaliste qui s’en dégage. Il semble en effet tracé « sur le motif », ce qui n’a évidemment pas été le cas : l’artiste recompose ici une scène dont il n’a pu être témoin, et qui du reste est peut-être inventée de toutes pièces. Le reste du numéro5 mérite aussi d’être détaillé. On peut y lire une épitaphe du poète combattant (et nationaliste) Richard Dehmel (1863-1920), très en vogue à l’époque.

Enfin, on trouve un reportage général sur « l’aviateur et son chien » qui ne manque pas de piquant. L’auteur y vante en effet les mérites des chiens de race, les seuls jugés à mêmes d’être dignes des as de l’aviation ! Manfred von Richthofen possédait lui-même un dogue allemand comme il se doit, qui se prénommait Moritz.

Dernière demeure introuvable

Non moins intéressante que sa vie d’aviateur est l’histoire post-mortem de Richthofen. Prise dans les aléas de l’histoire, sa dépouille semble en effet frappée de dromomanie aiguë. Elle connaitra ainsi bon nombre de pérégrinations entre 1921 et 1975. Le premier transfert a lieu du cimetière de Bertangles au cimetière militaire allemand de Fricourt dans la Somme. En 1925, le corps est rapatrié en Allemagne à la demande de la famille pour y être enterré simplement au Invaliden-Friedhof de Berlin. Pendant la période nazie, les restes du pilote ne changent pas de place, mais la tombe est reconfigurée dans un style monumental : Richthofen est plus que jamais instrumentalisé à des fins de propagande guerrière.

Un ultime transfert a lieu après 1945 : en 1975, l’Invaliden-Friedhof, l’un des plus anciens cimetières de Berlin, est en effet affecté par un projet d’élargissement du « no man’s land » dans la zone frontalière Berlin est / Berlin ouest conduit par les autorités de RDA. Cette modification impliquant la disparition de la tombe de Richthofen, la dépouille du pilote fait un dernier voyage jusqu’à Wiesbaden, en Allemagne de l’ouest, où se situe le caveau familial...6

Le Baron rouge vu par lui-même

Le personnage du Baron rouge a donné lieu à maintes créations de l’esprit, qu’il s’agisse de livres, de biographies, de bandes dessinées, de films ou encore de jeux vidéo7. Manfred von Richthofen a été lui-même l’auteur d’un ouvrage de commande paru en 1917 chez Ullstein sous le titre Der rote Kampfflieger (dans la collection des « Kriegsbücher »). Ce texte a connu un succès considérable. Après sa mort, le cadet de Richthofen, Bolko, a assuré la pérennité du destin glorieux de son frère en enrichissant le texte au fil des retirages.

La contemporaine (ex-BDIC) a le privilège de détenir deux éditions successives du livre, parues dans un laps de temps très court, puisque toutes deux datées de l’année 1933. Ces deux éditions donnent une idée de l’ascension vertigineuse des tirages : 526 000 exemplaires jusqu’en 1933, puis 690 000 exemplaires (1e tirage de 1933), et 946 000 exemplaires (2e tirages de 1933) ! Le livre est agrémenté d’une préface de Hermann von Göring qui curieusement manque dans la plus tardive des deux éditions8. S’agit-il d’une omission volontaire, d’une simple erreur éditoriale, il est difficile de se prononcer sur ce point. Surtout, la confrontation de ces deux éditions nous permet d’être témoin du processus express d’aryanisation des éditions Ullstein, devenues dans la seconde version la « Deutscher Verlag »9…               

 

[1] Voir aussi La Grande Guerre des aviateurs, Livres EMCC, Ministère de la Défense, musée de l’Air et de l’Espace, Lyon, 2014. 
[2] Patrick De Gmeline, Baron rouge et cigogne blanche, Presses de la Cité, 2011, p. 296-298.
[3] Ibidem, p. 297.
[4] Dans son ouvrage, le passage concerne plutôt le survol de l’enterrement d’un ennemi : « Une autre coutume, à laquelle il [Richthofen] sacrifie régulièrement, consiste pour le pilote vainqueur, à survoler à basse altitude l’enterrement ou la tombe de l’adversaire abattu, pour y lancer une couronne de fleurs avec une bande sur laquelle est écrite, en lettres d’argent, une phrase d’honneur pour le disparu. On le sait tellement dans chaque camp, qu’on entend presque le ronflement du moteur, le survol très bas. Et personne, naturellement ne s’aviserait de tirer ou de décoller pour combattre », Ibidem, p. 121.
[5] L'intégralité du numéro est à retrouver en meilleure définition en ligne sur  l’Argonnaute (bibliothèque numérique de La contemporaine)

[6] Voir le site très complet  frontflieger.de
[7] Patrick de Gmeline en donne une liste partielle dans son livre, Ibidem, p. 471-478.
[8] Ce dernier a pris la succession de Richthofen à la tête de son escadrille. Dans sa préface Göring mentionne que l’ouvrage est republié à l’occasion du 15e anniversaire de la disparition de Manfred von Richthofen, ce qui donne un élément de datation supplémentaire pour cette première édition de 1933 (21 avril). 
[9] Comme pour mieux souligner ironiquement la nullité juridique d’une telle  aryanisation, les deux éditions portent sur la page suivante la mention demeurée identique « Copyright 1933 by Ullstein Verlag A.G, Berlin ».