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Les trois temps de la mémoire postale de la Grande Guerre

Si la Grande guerre a constitué le premier support thématique de l’une des innovations majeures de l’histoire postale française, celle-ci dans un premier temps du moins sembla n’être qu’une expérience sans lendemain. En effet, exceptée la réimpression à l’identique de la série de timbres-poste dite « des Orphelins », d’abord avec un éventail chromatique légèrement modifié et une surcharge en 1922, puis de nouvelles valeurs faciales en 1926, la Première Guerre mondiale fut reléguée au second plan voire totalement éludée. De 1914 à 2014, elle a néanmoins constitué le thème central voire un simple arrière-plan pour plusieurs dizaines d’émissions de timbres-poste. Ces dernières ne représentent néanmoins qu’un infime pourcentage du nombre total de figurines émises en France métropolitaine depuis 1914 ; alors que d’autres thématiques, notamment touristiques, en concentrent à elles seules une part beaucoup plus conséquente. Toutefois, cela n’a pas empêché à la mémoire du conflit de se déployer en trois temps, comme trois étapes, de la construction du souvenir ou se succèdent les nations, les morts et les combattants.

À noter : les timbres sont visibles sur le site www.phil-ouest.com, mis en ligne avec l’accord de Phil@poste.

20ème anniversaire de l’armistice, 1938, 65 c. + 35 c. rouge carminé. Dessin et gravure : Georges Léo Degorce

20ème anniversaire de l’armistice, 1938, 65 c. + 35 c. rouge carminé. Dessin et gravure : Georges Léo Degorce.

Ce n’est qu’en 1936 et surtout en 1938 que cette thématique ressurgit dans l’horizon philatélique poussée sans doute par la montée des tensions sur la scène internationale. Toutefois, les différentes manifestations organisées à l’occasion du 11 novembre 1938 sur l’ensemble du territoire national et dont le timbre-poste constituait alors l’un des éléments incontournables se sont exonérés de toutes formes de démonstration martiale et d’agressivité belliqueuse. Aussi, aux véhicules militaires et aux soldats en armes furent préférés des portes drapeaux symbolisant la solidité des alliances entre les nations.

© L'Adresse Musée de La Poste, Paris / La Poste

40ème anniversaire de l’armistice, 1958, 15 f. vert et bleu. Dessin et gravure : Pierre Gandon.

Cette résurgence ne s’inscrivit pas cependant dans la durée car, à partir de 1941, la Grande guerre s’effaça de nouveau et ce passé immédiat fut même relégué au second plan par le temps présent et à la Première Guerre mondiale succéda bientôt la seconde. Entre les évocations martiales du conflit et la résistance intérieure, l’espace laissé à l’expression d’autres mémoires contemporaines s’en trouvait singulièrement réduit. Aucun timbre-poste ne vint ainsi marquer en 1948 le trentième anniversaire de l’armistice et il fallut attendre la décennie suivante pour qu’un timbre-poste lui soit spécifiquement dédié.  Les années 50 restèrent ainsi marquées par le martyrologue héritée de l’immédiate après-guerre. Mais le temps avait passé, et sur la terre meuble de ces tombes anonymes, une végétation touffue avait poussée, aussi luxuriante qu’annonciatrice d’oubli.

© L'Adresse Musée de La Poste, Paris / La Poste

50ème anniversaire de l’armistice, 1968, 25 c. carmin et bleu. Dessin et gravure : Pierre Gandon.

La disparition progressive de cette dimension morbide n’était toutefois que l’étape préparatoire à l’idéalisation du souvenir car, en 1968, ce réalisme aseptisé s’effaça au profit d’une approche allégorique renouvelée qui n’était désormais plus empruntée à d’autres champs chronologiques. De l’horreur des tranchées, il ne subsistait plus que cette vision évanescente d’une victoire ailée bleu horizon tenant dans chacune de ses mains une couronne de lauriers tressés. Nimbée d’une aura surnaturelle, elle flottait au dessus d’un Arc de triomphe à la base duquel jaillissait, à une hauteur plutôt inhabituelle, la flamme de la tombe du soldat inconnu.

© L'Adresse Musée de La Poste, Paris / La Poste

60ème anniversaire de l’armistice, 1978, 1,20 f. noir. Dessin et gravure : Georges Bétemps.

Les années 70 coïncidant avec le 50èmeanniversaire de l’armistice, semblèrent marquer la fin du temps présent. La figurine émise à cette occasion comportait en effet pour la première fois une dimension presque patrimoniale avec une représentation du wagon de Rethondes, tout du moins de sa réplique, l’original emporté en Allemagne après la signature de l’armistice le 22 juin 1940 ayant été incendié lors d’un bombardement en avril 1945.

© L'Adresse Musée de La Poste, Paris / La Poste

70ème anniversaire de l’armistice, 1988, 2 f. 20 c. bleu et noir. Dessin : Michel Durand-Mégret - Gravure : Pierre Albuisson.

Après cette première tentative expérimentale, que n’auraient pas renié les tenants de l’histoire bataille, ce fut au tour des combattants de sortir de l’ombre. D’abord en 1986, à travers une allégorie souffrante et surtout en 1988 à travers une figurine ou ils semblent émerger des brumes de la mémoire collective.

© L'Adresse Musée de La Poste, Paris / La Poste

80ème anniversaire de l’armistice, 1998, 3 f. multicolore. Dessin : Raymond Moretti - Mise en page : Charles Bridoux.

La mémoire des représentations du conflit n’est cependant pas linéaire, car lors du 80ème anniversaire de l’armistice, intervient une sorte de résurgence de ce printemps des nations à travers une composition de drapeaux brisés des différents pays belligérants. Cette approche empreinte de vexillologie ne constituaient pas une première et la disparition de François Mitterrand, grand artisan du rapprochement avec l’Allemagne, et dont la lutte contre la balkanisation de l’Europe avait constitué l’un des axes forts de sa politique étrangère n’y peut-être pas étrangère.

© L'Adresse Musée de La Poste, Paris / La Poste

90ème anniversaire de l’armistice, 2008, 0,55 €. Multicolore. Dessin : Patrice Serres - Gravure : André Lavergne.

Lors du 90ème anniversaire de l’armistice, le combattant n’est plus un ectoplasme mais c’est entouré des siens qu’il célèbre la fin du conflit. Toutefois, c’est à l’année du centenaire qu’il reviendra de confirmer ou non ce qui peut s’apparenter à l’esquisse d’une tendance. Il est probable même qu’elle posera quelques-unes des bases essentielles des représentations de ce conflit pour les années à venir, d’autant que leur pérennité paraît singulièrement menacée. En effet, des voix demandant la suppression du 11 Novembre comme jour chômé se sont élevées récemment. Les arguments invoqués s’interrogent sur l’opportunité de maintenir une telle commémoration dans le contexte politique européen, alors qu’il ne reste plus de rescapés à honorer d’une ultime décoration. Toutefois, limiter ainsi la portée symbolique réelle aux seuls anciens combattants paraît plutôt réducteur, tout particulièrement dans ce contexte global d’hypertrophie mémorielle commun aux sociétés occidentales contemporaines. Au demeurant, une telle proposition masque mal, derrière une générosité de façade, des arrière-pensées économiques à très court terme peu glorieuses faisant peu de cas, tant de la vie humaine, que de la détresse morale et sociales de ces familles qui mirent bien souvent près de deux générations à effacer les stigmates du conflit. Un jour chômé ne conditionne certes pas le souvenir. Mais il donne l’opportunité, en arrêtant le cours ordinaire de la vie, et pour qui le souhaite, de s’interroger sur le passé afin d’envisager sur quelles bases il est possible de construire l’avenir.

© L'Adresse Musée de La Poste, Paris / La Poste
  • 20ème anniversaire de l’armistice, 1938, 65 c. + 35 c. rouge carminé. Dessin et gravure : Georges Léo Degorce
  • 40ème anniversaire de l’armistice, 1958, 15 f. vert et bleu. Dessin et gravure : Pierre Gandon
  • 50ème anniversaire de l’armistice, 1968, 25 c. carmin et bleu. Dessin et gravure : Pierre Gandon
  • 60ème anniversaire de l’armistice, 1978, 1,20 f. noir. Dessin et gravure : Georges Bétemps
  • 70ème anniversaire de l’armistice, 1988, 2 f. 20 c. bleu et noir. Dessin : Michel Durand-Mégret - Gravure : Pierre Albuisson
  • 80ème anniversaire de l’armistice, 1998, 3 f. multicolore. Dessin : Raymond Moretti - Mise en page : Charles Bridoux
  • 90ème anniversaire de l’armistice, 2008, 0,55 €. Multicolore. Dessin : Patrice Serres - Gravure : André Lavergne
informations
Auteur
  • Grégory Aupiais
    Ingénieur d'études - université Paris Diderot/Paris 7
sources
Musée de La Poste
Diaporama (série d'images thématique)