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Auguste Renault, dernier Poilu mort sur le front ouest

Détail de la fiche matricule du soldat Auguste Renault
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Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Selon une enquête menée par René Richard et l’association Bretagne 14-18, suite à l’hypothèse énoncée par une classe de lycéens belges, le soldat Auguste Renault, originaire de Saint-Trimoël dans les Côtes d’Armor, serait le tout dernier Français mort sur le champ de bataille du front Ouest de la Première Guerre mondiale.

Jean Renault se maria trois fois. Trois fois, il se retrouva veuf. A l'éclatement de la Grande Guerre, ce laboureur breton élevait seul ses six fils, à Saint-Trimoël, dans les Côtes d'Armor. Tous les six seront mobilisés ; trois y laisseront leur vie, dont Auguste, qui serait mort à quelques poignées de secondes de la fin du conflit. 

Sixième des fils de Jean Renault, Auguste fut incorporé au 411e Régiment d’Infanterie à partir du 10 janvier 1916. Le 11 novembre 1918, jour où fut signé l’Armistice, son régiment avait mené bataille dans la matinée, à Robechies, en Belgique. C’est là qu’Auguste Renault serait mort, précisément à 10h58, si l’on en croit les informations de sa fiche matricule. Une heure précise qui figure également sur l’acte de décès transmis à la mairie de Saint-Trimoël le 16 novembre 1919. Une telle précision dans l’heure du décès était rare à l’époque, habituellement l’officier d’état-civil se contentait de ne faire figurer que la date de la mort sur les documents officiels. 

Au cimetière militaire de Dinant, en Belgique, la tombe du soldat Renault indique en revanche “Mort pour la France le 11.11.1914”, mais il s’agit là vraisemblablement d’une erreur de transcription, ce cimetière étant majoritairement occupé par ailleurs par des soldats décédés en 1914.

“Si Auguste Renault a bien été tué à 10h58 le 11 novembre 1918, soit quelques minutes après Augustin Trébuchon, il serait probablement, dans l’état actuel de nos connaissances, le dernier mort au combat de l’armée française pendant la Grande Guerre” avance René Richard, président de l’association Bretagne 14-18.

Cette hypothèse, des élèves du lycée Adolphe Sax de Dinant en Belgique l’avaient déjà formulée dans le cadre d’un travail en classe sur la Grande Guerre réalisé avec leur professeur d’histoire Michel Henrion.  Ayant pris connaissance de ce travail pédagogique, René Richard a voulu mener l’investigation plus loin, en effectuant d’autres recherches archivistiques afin de savoir si oui ou non Auguste Renault a bel et bien été “tué à l’ennemi”, le 11 novembre 1918 à 10h58.

Malheureusement, le Journal des Marches et Opérations (J.M.O.) du 411e régiment a disparu, mais d’autres documents retrouvés aux Archives départementales des Côtes d’Armor, ainsi qu’à la mairie de Saint-Trimoël, sont venus renforcer la crédibilité de la découverte. Et apporter des révélations inattendues.

L’historique du 411e régiment d’infanterie

René Richard a notamment mis la main sur un document très précieux, un historique du 411e R.I. rédigé après la guerre par des survivants du régiment. La journée du 11 novembre 1918 est particulièrement bien détaillée, en particulier les circonstances de la mort d’Auguste Renault :

« Le 11 novembre 1918, à 5 heures 25, le 411e RI. est toujours au contact de l’ennemi dans le Bois de Neumont, à la Tourette, à l’ouest du Bois de la Postière et à l’est de la cote 235. La 123e D.I. a donné l’ordre au 6e R.I. de prendre ses dispositions pour dépasser le 411e R.I. à 7 heures 30.
A 7 heures 15, le P.C du régiment reçoit de la Division un message téléphoné annonçant que les “hostilités seront arrêtées sur tout le front à 11 heures (heure française).”
Il s’agit, dès cet instant, pour nous qui sommes en première ligne, de libérer entièrement le sol national dans notre zone et de pousser le plus loin possible en Belgique pour prendre sous notre contrôle au moins la route de Chimay à Mons et à Charleroi, libérant en même temps les deux villages belges les plus proches : Bailièvre et Robechies.

“Nous avions dépassé le premier village belge (Bailièvre) et nous croyions bien avoir fini la guerre ; mais le colonel commandant l’Infanterie Divisionnaire est venu nous dire de continuer, que le 6e R.I. ne devait pas nous dépasser et que nous avions encore le temps d’aller jusqu’à Robechies. Nous sommes donc repartis de plus belle et, à 11 heures moins 10, nous étions dans ce deuxième village belge. C’est là que ma section a reçu l’ordre de faire une patrouille de liaison avec les Chasseurs à pied qui devaient se trouver à notre droite. Nous les avons en effet, rejoints à 5 ou 400 mètres de là.

Notre artillerie a envoyé une rafale de 75 qui est tombée à environ 200 mètres derrière nous. Nous avons lancé aussitôt une fusée à 6 étoiles blanches pour faire allonger le tir, suivant le code du moment et là, un obus de la rafale suivante a percuté sur le bord de la route et a tué mon camarade Auguste Renault qui était je crois, au 411e depuis le début (Soldat Pierre Colart, 6e compagnie Marabout).

Il était exactement 11 heures et une légende a survécu suivant laquelle il s’agissait d’une “salve d’honneur” tirée sur l’ordre d’un commandant de batterie inconscient des conséquences de son geste. Il semble, d’après le témoignage précédent, que c’était un tir d’appui, bien inutile, du reste. [...] »

A la suite de ces témoignages, le document retrouvé par René Richard liste les morts récents au combat, ainsi que les blessés et les intoxiqués. On y apprend qu’entre le 21 octobre et le 11 novembre 1918, le régiment a perdu 28 tués - 18 le 4 novembre, 2 le 5 novembre et “le soldat Auguste Renault (6e compagnie), le 11 novembre”.

Sur ce document, l’heure de la mort d’Auguste Renault n’est donc pas remise en cause, et elle est même portée à 11h. En revanche, le témoignage du soldat Colard attribue sans détour le décès de son ami breton à une erreur de tir “d’appui” de l’artillerie française, qui pensait toujours soutenir une attaque de l’infanterie, ordonnée par le commandant de l’I.D - un défaut de communication malheureusement fréquent tout au long de la Grande Guerre, et qui provoqua la mort accidentelle de milliers de soldats.

« Le dernier soldat français mort sur le champ de bataille en 14-18 fut victime d’un obus envoyé par une batterie française, conclut René Richard, nullement informée de l’arrêt des combats à Robechies. Auguste Renault est “Mort pour la France”, tué par ses propres amis. »

Le témoignage du soldat Fanch Eliès

Dans le dossier de recherche effectué par René Richard et déposé à la BNF, une autre source est évoquée, le témoignage de guerre de Fanch Eliès ou Abeozen, intitulé Dremm an Akkou. Traduit du breton en français par Gabriel Le Mer, ce livre réédité en 2014 aux éditions Al Liamm de Dirinon (29) raconte les deux derniers jours du premier conflit mondial au sein du 411e R.I. Un récit quelque peu romancé, mais qui relate avec authenticité les faits majeurs de ces 48 dernières heures de la Grande Guerre. Les véritables noms des soldats ont été remplacés par l’auteur, mais il y a de grandes chances pour que le protagoniste Postec corresponde à Auguste Renault. En effet, le 11 novembre 1918, le régiment n’essuya qu’une seule perte, et ce fut Auguste Renault.

« Onze heures moins cinq.

“Allo les enfants ! dit le capitaine à ses artilleurs en position sur la hauteur près de Trélon, tirons les derniers coups de canon de la guerre ! Les fantassins sont à Robechies ou à proximité. Nous allons donc tirer à un kilomètre cinq cent plus loin [...]. Il n’y a par là, ni maison, ni cabane, ni personne, nous discernerions sûrement sa tête… Feu !”

Quatre détonations, et sitôt après quatre obus explosent au-dessus du petit bois. L’un d’eux est tombé à côté de Postec [Auguste Renault]. Ses camarades ne sont que légèrement atteints, lui par contre est tué sur le coup.

Le colonel commandant l’infanterie divisionnaire avait omis de prévenir l’artillerie qu’il envoyait des soldats au-delà du village.  »

Ces quelques documents retrouvés et rassemblés par René Richard tendent donc à confirmer la mort du soldat Auguste Renault, quelques instants avant l’entrée en vigueur de l’Armistice du 11 novembre 1918. 

Si Auguste Renault est bel et bien le dernier soldat mort pour la France, le Lozérien Augustin Trébuchon resterait quant à lui, à moins d’une nouvelle découverte, toujours le dernier Poilu mort sur le territoire français, à Vrigne-Meuse dans les Ardennes.

Cette découverte s’ajoute à la longue liste des trouvailles archivistiques réalisées tout au long de ce Centenaire de la Grande Guerre, et vient rappeler que même 100 ans après, le premier conflit mondial comporte toujours ses zones d’ombre et son lot d’incertitudes. Que Renault soit ou non le tout dernier soldat français mort à la guerre, cela ne change en rien le devoir de mémoire porté aux millions de soldats qui ont versé leur sang dans ce terrible conflit ; chaque soldat mort pour la France est une tragédie en soi, indépendamment des circonstances particulières qui entourent chaque décès.