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Les stéréotypes satiriques pour rire de l’ennemi

La stigmatisation est l’essence du genre satirique. Depuis l’origine de l’image reproductible et du goût de l’estampe, la caricature s’est imposée comme une charge politique, critique, souvent porteuse de messages ou de symboles complexes. Chaque crise internationale voit resurgir un terreau identitaire fournissant son lot d’images disqualifiantes et prétendant nier la possibilité même d’une altérité.

« En France, tout comme en Allemagne, la guerre mondiale fut perçue conjointement comme la mise en œuvre du « plan maléfique » de l’ennemi et comme l’accomplissement de l’histoire nationale1. »

Aller au bout de son « roman national », c’est affronter une ordalie relevant presque du divin. Cette vision eschatologique confond à plaisir les registres laïcs et religieux et reflète la tension du moment. La notion d’« ennemi héréditaire » suppose une rhétorique symbolique et visuelle cristallisant une myriade de motifs haineux sur plusieurs décennies. Pour autant, rien ne serait plus faux que de croire à un prétendu « sentiment de revanche » entretenu linéairement d’une guerre à l’autre (sinon dans les milieux strictement nationalistes). Entre 1870 et 1914, germanophobie, anglophobie et même américanophobie s’entremêlent selon des logiques et des itinéraires sinueux que leurs prosélytes eux-mêmes ont parfois peine à articuler, surtout lorsque domine l’antisémitisme.

En août 1914, le courant germanophobe connaît depuis plusieurs mois une évidente résurgence, laquelle trouve son origine immédiate dans la crise marocaine de 1911. Le discours anti-impérial de la doxa républicaine s’assortit des clichés xénophobes de nos cousins « bouffeurs de choucroute ». Les tropismes anciens du junker prussien, portant jugulaire et monocle, de l’intellectuel efféminé ou du barbare chevelu, occupent de nouveau les pages périodiques. Les poursuites alsaciennes récentes contre les dessinateurs Zislin d’abord, puis Hansi, ont encore accentué la hargne de leurs confrères français. Après avoir créé ou ressuscité certains stéréotypes anti-Allemands comme l’instituteur, le touriste ou le père de famille obèse, Hansi est passé de la critique de genre à la définition graphique de la prétendue « barbarie moderne ». Il croque l’Allemand campant en « horde » au bord du Rhin. Vêtu d’oripeaux moyenâgeux, celui-ci écrase et pille l’Alsace, équipé de haches et de casques à pointe. Il louche, vomit, hurle et se livre au fil des dessins à une pantomime inquiétante dominée par une violence bestiale de moins en moins contenue. Mais de nouvelles thématiques se font jour comme celle du « représentant de commerce », illustrant le triomphe de l’économie allemande depuis 1900.

Interdits de parution depuis l’été 1914, les journaux satiriques s’emploient en 1915 à donner des gages de leur ardeur patriotique aux autorités. L’image du « Boche » ridiculisé et dénigré jusqu’à son anéantissement métaphorique s’adresse à un public de l’arrière, chauffé à blanc par les nouvelles contradictoires arrivant du front depuis six mois. Six mois sans caricature. Cette année 1915 s’avère dès lors comme celle du paroxysme immédiat, la violence formelle se nourrissant des rumeurs provenant des territoires occupés par l’ennemi, des bobards colportés par des publicistes sans scrupules, des « rapports » ou « livres blancs » produits par l’ensemble des belligérants, afin de dénoncer les atrocités (réelles ou inventées) commises par l’ennemi2. Les dessinateurs se livrent à une surenchère quasiment sans entrave, déclinée sur une veine discriminante que l’on pourrait sommairement classer en trois registres distincts :

  • La résurgence de l’imagerie germanophobe de guerre, inscrite dans le souvenir de la défaite de 1870. Assez vivement ancrée dans la presse militaire ou la littérature populaire, cette veine est assez peu conséquente dans le corpus satirique.
  • La reprise des codes de disqualification graphique employés en temps de paix contre les Allemands, et durcis par la violence symbolique inhérente au conflit.
  • L’apparition de motifs inédits, destinés à assaillir l’image de l’ennemi jusqu’à lui dénier son caractère d’humanité et le réifier à l’extrême, afin de rendre « naturel » l’emploi d’une violence idoine, c’est-à-dire « totale ».

Flétrir l’ennemi, asséner sa déchéance de l’humanité, cela revient à constituer une contre-définition de l’identité nationale, telle qu’on l’a esquissée dans le port-folio Images satiriques : allégories, charges et mises en cible des principaux acteurs du conflit.

Il faut encore la sceller dans le temps, ce qui explique cette obsession du jugement de l’ennemi au tribunal de l’Histoire que l’on pourrait a priori trouver surprenante en 1915. En 1919, la dimension morale du verdict sera assortie d’une préoccupation autrement sonnante, trébuchante et territoriale. Pour l’heure, l’enterrement des combattants dans les tranchées et l’enlisement du conflit se double de l’anéantissement progressif de l’ennemi représenté, tel que semble s’en régaler le public du « front arrière ».

« La caricature qui égratigne, conclut John Grand-Carteret, arme de rire, n’est pas la caricature qui étreint, qui assomme, arme de lutte et la caricature de guerre est une arme de combat destinée à battre en brèche l’ennemi au moyen du crayon : destinée à le tuer, à l’anéantir moralement3. »

1 Michael Jeismann, La Patrie de l’ennemi. La notion d’ennemi national et la représentation de la nation en Allemagne et en France de 1792 à 1918, Paris, CNRS Éditions, 1997, p. 293.

2 Voir Stéphane Audoin-Rouzeau, L’Enfant de l’ennemi. 1914-1918, Paris, Aubier, « Collection historique », 1995, p. 33-36. C’est ce qui explique que l’on a restreint les images présentées dans ce port-folio à l’année 1915.

3 John Grand-Carteret, Verdun, images de guerre, Paris 1917, p. 64.

Henriot (Henri Maigrot), « La première visite du commis voyageur allemand à Paris après la guerre », À la Baïonnette n°6, 27 février 1915, couverture.

Henriot (Henri Maigrot), « La première visite du commis voyageur allemand à Paris après la guerre », À la Baïonnette n°6, 27 février 1915, couverture.

Cette couverture d’Henriot rappelle qu’une des thématiques préférées des germanophobes d’avant-guerre pour stigmatiser l’efficacité allemande et sa réussite économique était de railler le « représentant de commerce ». Celui-ci était censé vendre de la « kamelote », première critique de la production industrielle en série. Ici, le cliché s’enrichit d’un amalgame avec l’espion. Le regard oblique, les lunettes fumées, le rare cheveu roux et l’ombre sur la porte, tout comme la posture sur ses gardes, sont autant de détails familiers aux yeux du public. Comme le commis voyageur, il s’introduit partout : en temps de guerre pour scruter et dénoncer, en temps de paix pour placer ses produits… Et préparer la prochaine guerre.

Charles Léandre, « Le repaire du monstre », À la baïonnette n°3, 22 juillet 1915, double page intérieure.

À l’opposé du commis voyageur et de son supposé « réalisme », la monstrification est l’un des biais favoris des satiristes pour disqualifier l’ennemi (voir portfolio « La presse satirique en guerre - Les principaux titres »). Entre orgie et bestialité primitive, les personnages se mélangent en une entité imprécise d’où émergent la figure du Kronprinz, la mort et de repoussantes Messaline dans des postures relevant de l’abject. L’une d’elle, fausse Athéna, porte un casque surmonté d’une chouette ridicule tandis qu’un démon à petites lunettes dépèce un corps, sur la droite. Il s’agit ici de brocarder la pensée allemande. Comme l’atteste l’ouverture de la grotte sur un paysage désolé, celle-ci ne produit que des ruines stériles. Pour reprendre la formule de deux spécialistes, le monstre traditionnel se situe à mi-chemin entre « le rire et l’effroi »(Cf. Sophie Harent, Martial Guédron, « Les Monstres entre le rire et l’effroi », in Sophie Harent, Martial Guédron (dir.), Rire avec les monstres, caricature, étrangeté et fantasmagorie, Nancy, Librairie des Musées, 2010, p. 9), soit exactement au cœur du dessin de Léandre.

Caran d’Ache (Emmanuel Poiré), « Une page d’album du Chat noir », Le Chat noir, SD (années 1886-1890), p. 3.

La caricature de l’officier allemand puise ses sources dans une iconographie déjà ancienne. Ce dessin de Caran d’Ache, paru dans Le Chat noir à la fin des années 1880, se moque de la pose avantageuse et des allures de bravache propres à l’aristocrate prussien, « droit dans ses bottes » (sabre disproportionné, cigare, monocle, couvre-chef dessinant vaguement une tête de mort). Ce dessin s’inscrit dans la campagne nationaliste et germanophobe qui accompagne l’ascension sans lendemain du général Boulanger. Loin d’être linéaire, le sentiment national revanchard et antiallemand connaît des à-coups entre 1870 et 1914, au gré des crises internationales, sans jamais disparaître complètement.

Ricardo Flores, « Faces boches : les brutes asphyxiantes de l’humanité », À la Baïonnette n°14, 7 octobre 1915, p. 213.

Cette illustration de Ricardo Flores doit être confrontée avec la précédente. Si, ici, la pose est moins matamore (elle le reste dans de nombreux autres dessins) et le cigare absent, il n’en demeure pas moins certains stéréotypes déjà évoqués : la pose des personnages, tout en raideur inhumaine, les couvre-chefs extravagants (classique de la caricature germanophobe dans laquelle Eisenstein, fin connaisseur de Daumier et du dessin français, puisera pour son futur film Alexandre Nevski en 1938), le monocle, la tête de mort, les bottes vernies… Tout comme chez Caran d’Ache, les visages sont croqués selon différentes inclinaisons, comme on le ferait pour la description anthropométrique d’une figure criminelle. Seul élément de liaison avec l’homme de troupe, le casque à pointe qui connaît une apothéose satirique sur laquelle on reviendra plus loin.

Charles Huart, « Nos prisonniers », La Baïonnette n°23, 9 décembre 1915, couverture / Louis Forton, Almanach de L’Épatant, 1915, couverture.

Nous retrouvons ici cette obsession anthropométrique dans ce double portrait satirique du simple soldat allemand. La face exagérément grossie, sans corps, relève déjà de la charge graphique, l’effet de loupe proposant au lecteur de railler la barbe de plusieurs jours, le nez difforme ou épaté, le front bas, les yeux rapprochés. Ici, les yeux et la bouche diffèrent, tout comme le public auquel ces deux dessins sont destinés. Les yeux plissés, sournois, la bouche serrée évoquent la brute pour le lecteur adulte, là où le sourire béat sur quelques dents survivantes et les yeux écarquillés suggèrent l’idiot du village pour un public enfantin. D’une vue à l’autre, la violence est évacuée. Mais de la répulsion au rire, il n’y a qu’une mince frontière sous des signatures qui sont communes à la presse satirique et enfantine. La haine formelle de l’autre, de l’ennemi, est donc une éducation de l’œil sur le long terme.

Henriot (Henri Maigrot), « Le pas de l’oie. Comment le lieutenant von Ganschritt apprend à ses soldats le pas de parade », À la Baïonnette n°2, 30 janvier 1915, couverture.

Les clichés identifiés dans les images précédentes n’empêchent pas le burlesque de garder ses droits. Cette savoureuse couverture d’Henriot puise dans les codes antimilitaristes chers à Georges Courteline autour de 1900 : l’officier est un lourdaud ventru, ridiculement cambré à rebours de la courbure de son sabre. Le drapeau transforme classiquement l’aigle en volatile déplumé. Là où l’œuvre s’enrichit d’une force nouvelle, c’est dans la trouvaille visuelle qui consiste à imaginer ce dispositif complexe suspendant le pas uniforme du régiment à celui d’un moineau : d’un bref coup d’œil, l’ennemi apparaît inoffensif, tandis qu’est raillée la fameuse discipline allemande, ici aveugle et mimétique. Se profile dans ce dessin les premières traces, non plus de réalisme ou de monstrification, mais de déshumanisation de l’ennemi.

Henriot (Henri Maigrot), « Les capacités des Junkers sont indiscutables : ils peuvent contenir jusqu’à 5 bouteilles de vin chacun… », La Baïonnette n°14, 7 octobre 1915, p. 212.

L’un des objectifs des satiristes va être de démolir la prétendue raideur des officiers prussiens qu’ils ont eux-mêmes contribué à mythifier. Les corps se désarticulent sous l’effet de l’alcool, participant à cette impression de consomption générale imprimé par les ruines fumantes devant lesquelles ils zigzaguent. Pillard, destructeur, le Junker (noble propriétaire terrien en Prusse) est également ivrogne. Ce petit dessin doit être regardé avec deux éléments à l’esprit : les Français se souviennent tous du désastre mythique de l’armée prussienne en 1792 à Valmy, lorsque les fameux grenadiers de Frédéric II détalèrent devant le peuple français en armes. La légende veut que les soldats aient autant été vaincus par le vin de Champagne que par les volontaires de la Patrie en danger. En outre, ce dessin est publié alors qu’une vigoureuse campagne antialcoolique vient de déclarer l’absinthe illégale en France.

Ray Ordner, « Une levée en masse sur laquelle les Allemands ne comptaient pas », À la Baïonnette n°18, 22 mai 1915, couverture.

Le mythe de l’ennemi déserteur, dès le premier feu, imprègne fortement l’univers satirique du début de la guerre. Après la rumeur des balles allemandes qui ne blessent pas vraiment, voici la couardise d’un ennemi, incapable d’affronter le combat. Cette posture de l’Allemand les bras levés, fusils à terre, les yeux écarquillés, revient à longueur de pages et concerne aussi bien le combattant solitaire que des escouades entières. La supplique « Kamarade ! » ou « Kamerad ! » relève de l’antienne et est supposée constituer le terme par lequel l’ennemi se rend au vainqueur. L’uniformité du geste collectif renvoie au dessin n°5 et à ce supposé mimétisme allemand que les artistes opposent à la liberté individuelle du citoyen patriote en France. Cette thématique, omniprésente en 1915, perd peu à peu de son intensité au fur et à mesure que la guerre de position s’enlise.

Hermann Paul, « Sur le front », La Baïonnette n°18, 4 novembre 1915, p. 275.

Après s’être moqué de la lâcheté de l’adversaire, il s’agit désormais de dénoncer sa sournoiserie. L’Allemand campé par Hermann Paul a disposé un mannequin les bras levé en signe de cesser le feu comme un leurre, et se prépare à ajuster le candide soldat français victime du subterfuge. La déclinaison du même thème que le dessin précédent et l’inflexion visant à représenter l’ennemi non plus seulement lâche mais perfide traduit bien l’évolution de l’année 1915, du triomphalisme de mai à l’amertume de novembre. Ce motif illustre également la guerre de communication à laquelle se livrent les différents camps en direction de l’opinion publique et des pays neutres, reposant sur la notion de « guerre légale » et sur l’accusation de guerre illégale envers le camp adverse (exécutions de prisonniers, emploi de gaz, exactions sur les populations civiles, etc.). Abondamment commenté durant le conflit et aux lendemains de l’armistice, cet affrontement de communiqués n’a pas encore trouvé en France son historien de référence.

Manuel Gracia, « L’Attila moderne », À la Baïonnette n°13, 17 avril 1915, dos.

Apparemment naïf, ce dessin d’un humoriste habitué aux pages du gentil Pêle-Mêle d’avant-guerre repose sur le saisissant effet de contraste entre la légèreté du trait, de la couleur et la représentation effective. S’inspirant du dessinateur Hansi, Gracia croque l’Allemand en barbare envahisseur, Vandale ou Hun. L’attirail constitué par la massue, la peau de bête et la corne s’oppose aux petites lunettes de l’intellectuel et à l’entonnoir servant de couvre-chef. Le havresac et le petit charriot aux couleurs allemandes renvoient à la fois au pillard, déjà évoqué, et à la guerre chimique suggérée par les flacons d’arnica et d’éther. Mais il faut s’attarder sur l’image pour découvrir, collés au grill que porte sur son dos le personnage, deux moineaux et deux bébés morts collés au métal et arborés comme des trophées de chasse. Ce décalage morbide est symptomatique de l’humour de guerre dont font preuve les satiristes et dont semble raffoler le public.

Lucien Métivet, « Le soldat du Kaiser : …propret, coquet, discret, sobre chaste et bon enfant. », Le Rire rouge n°18, 20 mars 1915, couverture.

Cette couverture du Rire rouge pousse à l’extrême la caricature du soldat ennemi au point que le bas du motif, la femme à demi dénudée traînée par les cheveux et l’enfant piétiné, auraient pu la placer dans le portfolio « Les atrocités allemandes vues par la presse satirique ». D’un thème à l’autre, la frontière n’est pas si importante. Sur fond de ruines crépusculaire, le soudard est représenté en pillard. Le positionnement du corps, les membres, tout évoque une sorte d’ogre, impression renforcée par le chapelet de saucisses lui dégoulinant de la bouche. Il s’agit ici du simple soldat, dans le traitement facial duquel nous retrouvons la vision de pleine face, à connotation anthropométrique, déjà observée dans le dessin n°4. La distorsion avec le corps – il marche de profil – renforce l’impression de brutalité bestiale. La dominante rougeâtre renchérit, une fois de plus, la noirceur du propos. En insert, une dépêche prétendument tirée de la Gazette de Francfort dépeint le soldat allemand comme un modèle comportemental, ce qui formule à nouveau cette cruauté spécifique fondée sur le décalage.

Leonetto Cappiello, « Choux et cochon !!! », La Baïonnette n°19, 11 novembre 1915, double page intérieure.

Cette charge de Cappiello renvoie à la caricature classique de l’Allemand buveur de bière et « bouffeur de choucroute ». Il est indispensable de regarder l’ensemble des images disposées dans ce portfolio, non comme une suite de nouveautés graphiques, mais comme une superposition de motifs à la fois très classiques ou plus innovants, finissant par faire cohérence, c’est-à-dire parvenant à une dégradation « totale » de l’ennemi. La mauvaise éducation, la bestialisation (noter les doigts roses et poilus comme ceux d’un porc), l’amalgame du sujet avec l’animal qu’il dévore compte parmi les tropismes les plus usités de la satire. La couleur rouge-sang du fond de l’image n’est pas indifférente.

Lucien Métivet, « L’idéalisme boche. Le pon fieux Tieu… Le foilà ! », La Baïonnette n°19, 11 novembre 1915, p. 300.

Déjà entrevue dans cette galerie iconographique, voici la caricature de l’intellectuel allemand. L’intention est ici de dénigrer l’ennemi en tant que détenteur d’un passé artistique, littéraire et philosophique prestigieux. Le lettré germanique se résume, pour Métivet, à un bourgeois ventru, rougeaud, les traits convulsés d’une fureur inspirée par un dérèglement supposé intrinsèquement cérébral, auquel font écho les yeux froncés de Kant et de Leibnitz, en médaillon. L’élévation philosophique est assimilée à la chope de bière, au chapelet de saucisses, mais surtout à une variation sur le thème de la brutalité. Ici, la « vraie nature » intrinsèque du « Boche » surgit par-delà le pseudo raffinement de sa pensée. Un tel procédé de dénigrement était déjà présent dans l’antisémitisme à l’œuvre durant l’affaire Dreyfus où « le » juif était exhibé comme incapable de réfréner sa « vérité biologique », camouflée par un vernis d’éducation. Ce thème de la « Kultur », à savoir cette fausse culture allemande fondée sur une barbarie essentialisant l’ennemi, est récurrent, au point d’être souvent évoquée par la seule lettre « K ».

Abel Faivre, « Dans les ruines : Ce n’est que ça ! », Le Rire rouge n°27, 22 mai 1915, couverture.

Comme une suite du dessin précédent, cette couverture d’Abel Faivre brocarde la grande bourgeoise allemande, en visite (!) dans les ruines une fois les combats suspendus. La stature et l’air hommasse de la dame sont autant de dénis de féminité, ce qui emprunte à la fois au vieux fond germanophobe et à la caricature sociale. Les lunettes à manche sont le pendant du monocle des officiers et visent à biaiser le regard de l’ennemi, dont les yeux n’apparaissent jamais « franchement », si ce n’est chez l’homme de troupe. La coupe et la couleur de la capote, le calot confèrent au personnage une nuance militaire. La légende surenchérit le mépris affiché de cette visiteuse pour des ruines que son insensibilité minimise, à moins que Faivre ne souhaite ainsi la représenter « dans son élément naturel ».

Leonetto Cappiello, « La Kultur au jardin d’acclimatation, en 1956. », À la Baïonnette n°4, 29 juillet 1915, double page intérieure.

Enième digression sur la « kultur », cette double-page détachable de Cappiello marque l’aboutissement de la bestialisation et de l’avilissement de l’adversaire. L’uchronie de la date implique une fois de plus la préoccupation de dénoncer l’ennemi bien au-delà du temps immédiat, d’inscrire son infamie au rang de la postérité. À la mi-1915, le terme de « Boche » est durablement ancré dans le vocabulaire commun. Le thème de la mise en cage est également un tropisme de la caricature, le supplice étant le plus souvent appliqué à Guillaume II et/ou à son fils.

Clérice, « Bochonnerie. Ah ! Les salauds ! Ils n’ont donc plus de chiffons de papier !… », L’Anti-Boche illustré n°1, 20 février 1915, couverture.

Dans cette couverture de Clérice, il ne demeure plus de l’ennemi que des déjections. L’auteur entend ainsi surenchérir sur les dévastations matérielles imputées à l’Allemand, en insistant sur leur aspect gratuit. Voler est une chose, vandaliser correspond à un degré de répulsion supplémentaire, surtout sur ce qui relève de la scatologie. De plus, le motif ajoute un niveau à l’entreprise de déshumanisation de l’adversaire, entreprise au fil des dessins successifs sans qu’il semble y avoir eu de concertation préalable entre les dessinateurs, ou de demandes étatiques. Ces œuvres sont d’abord destinées au public qui les consomme et semble en redemander.

Albert Guillaume, « Épiphanie. Le roi boit !… », Le Rire rouge n°8, 9 janvier 1915, couverture.

De l’ennemi ne demeure que le couvre-chef, ce fameux casque à pointe, assaisonné à toutes les sauces. Au feu de l’Allemand répond l’inondation du désastre censé noyer l’ennemi comme pour inaugurer une ère et une terre nettoyées à la suite du reflux. La tête de mort est le dernier souvenir de l’adversaire dont l’ornement devient, par un retournement, l’ultime manifestation de sa présence terrestre. Sous le bandeau « Rire rouge », la thématique mortuaire nimbe la couverture d’une ambiance des plus macabres dont on peine à croire qu’elle ait pu réellement déclencher les rires. Plus que d’humour, il s’agit plutôt ici d’exorciser les peurs collectives traversant la société civile de l’arrière.

Henri Gazan, « Les “rampards” de Bochland : Avec une habile reptation, on arrive à n’offrir à l’ennemi que des cibles presque nulles. », Le Rire rouge n°27, 22 mai 1915, dos.

Encore plus loin que l’unique évocation du casque à pointe en train de couler, ces « rampards » correspondent au stade ultime de la déshumanisation où l’ennemi n’est plus figuré que par son arrière-train. L’anamorphose des membres, l’absence de visage, la posture disqualifiante, tout y est rassemblé pour faire de l’adversaire une sorte d’animal ridicule, plus ou moins répugnant dans sa reptation aveugle et collective. La surexposition des postérieurs, l’ornement d’un « cœur de cible » sur certains d’entre eux, renforcent encore l’amalgame entre l’« autre » adverse et l’animal nuisible, appelant par nature à toutes les atteintes et violations physiques imaginables. Au loin, le village en flammes vient restreindre le côté burlesque du motif, consacrant le « Boche » comme une entité informe mais menaçante dont la chasse et l’extermination apparaissent comme les seules issues possibles.

André Hellé, « Le châtiment », À la baïonnette n°3, 22 juillet 1915, dos.

En surplus du lent processus de déshumanisation de l’ennemi, il s’agit tout de même de donner au public la pâture du coupable incarné. Le portfolio « Images satiriques : allégories, charges et mises en cible des principaux acteurs du conflit » a déjà permis de se faire une idée des charges graphiques contre le Kaiser ou le Kronprinz. Cette image d’André Hellé est passionnante en ce qu’elle reprend de l’effet de décalage (bourreau médiéval opposé aux instruments modernes de châtiment) tout en y ajoutant une réflexion sur la surenchère ambiante. C’est ce dernier élément qui corrèle ce dessin au portfolio. Comment punir Guillaume II, se demande l’artiste, en proportion des horreurs qu’on lui impute ? La déclinaison des supplices allant du plus despotique (pal, garrot) au plus démocratiquement « évolué » (guillotine, chaise électrique) se termine en un pilori inédit qui voit le tyran forcé de regarder non plus son « peuple » soumis mais ses « compatriotes » lire et prendre conscience de la culpabilité collective, et ce dans la durée. Tout l’argumentaire moral de Clemenceau et du camp français, visant à écraser l’ennemi lors du futur traité de Versailles, est déjà ici en germe.

Adolphe Willette, « Jugé par l’Histoire : Tous, en chœur : “Hé, salaud !” », Le Rire rouge n°18, 20 mars 1915, double page intérieure.

Toujours une méditation sur la postérité du conflit, son inscription dans le temps et l’enregistrement par la grande Histoire de l’inhumanité du kaiser. Non plus représenté de dos et à hauteur d’homme devant son peuple libéré du joug, comme le faisait Hellé, il est ici croqué par Willette en plongée, depuis le ciel, conspué par les grands conquérants de l’Histoire. Nous retrouvons donc la préoccupation, déjà évoquée, de la responsabilité, au-delà de la dénonciation des abominations imputées à l’ennemi.

Pour information, Le roi d’Yvetot est le titre d’une ancienne chanson de Béranger et d’un opéra en vogue dans les années 1840 (signé Adolphe Adam), mettant en scène un monarque ridicule. « Faustin Soulouque » fut le premier empereur d’Haïti de 1849 à 1859.

Charles Léandre, « Leurs ventres », La Baïonnette n°19, 11 novembre 1915, couverture.

Cette dernière image est produite en fin de portfolio comme faisant fonction de synthèse : renvoyant à la galerie au portfolio « Images satiriques : allégories, charges et mises en cible des principaux acteurs du conflit », cette monstrueuse Germania aux seins cloutés comme une cuirasse médiévale rassemble, en son ventre disproportionné, le produit des pillages (horloge), la guerre chimique (« gaz asphyxiants »), la propagande fallacieuse de la fameuse « Agence Wolf » (voir l’image d’Épinal du dessinateur O’Galop – « chiffons de papier »), la « bière » et « choucroute » propre à la gloutonnerie de l’ennemi, l’« or » ou le « cuivre », symboles de sa puissance industrielle que vantent les commis voyageurs en temps de paix, l’omniprésente « kultur » allemande (« falot de la kultur »), les petites lunettes de l’intellectuel et la torche du destructeur absolu. Sa « féminité » rappelle celle du personnage de l’image n°14. Ce dessin fait pendant à l’« Antre du monstre », du même Léandre, présenté en début de portfolio. Ce dernier fut sans doute le caricaturiste « chargeur » – c’est-à-dire adepte de la charge graphique ad hominem – le plus doué de la Belle Époque, et devint, avec Raemekers, Poulbot, Métivet ou Willette, l’un des propagandistes les plus en vogue durant le conflit.

  • Henriot (Henri Maigrot), « La première visite du commis voyageur allemand à Paris après la guerre », À la Baïonnette n°6, 27 février 1915, couverture.
  • Charles Léandre, « Le repaire du monstre », À la baïonnette n°3, 22 juillet 1915, double page intérieure.
  • Caran d’Ache (Emmanuel Poiré), « Une page d’album du Chat noir », Le Chat noir, SD (années 1886-1890), p. 3.
  • Ricardo Flores, « Faces boches : les brutes asphyxiantes de l’humanité », À la Baïonnette n°14, 7 octobre 1915, p. 213.
  • Charles Huart, « Nos prisonniers », La Baïonnette n°23, 9 décembre 1915, couverture / Louis Forton, Almanach de L’Épatant, 1915, couverture.
  • Henriot (Henri Maigrot), « Le pas de l’oie. Comment le lieutenant von Ganschritt apprend à ses soldats le pas de parade », À la Baïonnette n°2, 30 janvier 1915, couverture.
  • Henriot (Henri Maigrot), « Les capacités des Junkers sont indiscutables : ils peuvent contenir jusqu’à 5 bouteilles de vin chacun… », La Baïonnette n°14, 7 octobre 1915, p. 212.
  • Ray Ordner, « Une levée en masse sur laquelle les Allemands ne comptaient pas », À la Baïonnette n°18, 22 mai 1915, couverture.
  • Hermann Paul, « Sur le front », La Baïonnette n°18, 4 novembre 1915, p. 275.
  • Manuel Gracia, « L’Attila moderne », À la Baïonnette n°13, 17 avril 1915, dos.
  • Lucien Métivet, « Le soldat du Kaiser : …propret, coquet, discret, sobre chaste et bon enfant. », Le Rire rouge n°18, 20 mars 1915, couverture.
  • Leonetto Cappiello, « Choux et cochon !!! », La Baïonnette n°19, 11 novembre 1915, double page intérieure.
  • Lucien Métivet, « L’idéalisme boche. Le pon fieux Tieu… Le foilà ! », La Baïonnette n°19, 11 novembre 1915, p. 300.
  • Abel Faivre, « Dans les ruines : Ce n’est que ça ! », Le Rire rouge n°27, 22 mai 1915, couverture.
  • Leonetto Cappiello, « La Kultur au jardin d’acclimatation, en 1956. », À la Baïonnette n°4, 29 juillet 1915, double page intérieure.
  • Clérice, « Bochonnerie. Ah ! Les salauds ! Ils n’ont donc plus de chiffons de papier !… », L’Anti-Boche illustré n°1, 20 février 1915, couverture.
  • Albert Guillaume, « Épiphanie. Le roi boit !… », Le Rire rouge n°8, 9 janvier 1915, couverture.
  • Henri Gazan, « Les “rampards” de Bochland : Avec une habile reptation, on arrive à n’offrir à l’ennemi que des cibles presque nulles. », Le Rire rouge n°27, 22 mai 1915, dos.
  • André Hellé, « Le châtiment », À la baïonnette n°3, 22 juillet 1915, dos.
  • Adolphe Willette, « Jugé par l’Histoire : Tous, en chœur : “Hé, salaud !” », Le Rire rouge n°18, 20 mars 1915, double page intérieure.
  • Charles Léandre, « Leurs ventres », La Baïonnette n°19, 11 novembre 1915, couverture.
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Auteur
  • Laurent Bihl
    Historien - enseignant au lycée Paul Eluard à Saint Denis
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