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Cinéma et presse satirique de guerre

Sans réécrire une histoire générale du cinéma, il n’est pas inutile de rappeler qu’en 1914, le septième art a déjà connu bien des vicissitudes qui lui ont valu d’être d’abord cantonné au statut peu enviable de divertissement de foire. En 1914, la tendance s’est inversée depuis quelques années, comme l’atteste l’ouverture à Paris, en 1911, d’une salle gigantesque, le Gaumont-Palace.

De façon significative, la première mention que lui accorde la presse satirique concerne non pas une projection mais bien le tournage d’un film, plus précisément une métaphore visuelle de la caméra en mitrailleuse dans Le Rire rouge. Une fois encore, notons qu’il y a eu très tôt une perception nouvelle du conflit comme une guerre de l’information, en particulier dans le domaine lié aux arts visuels. À l’instar des aviateurs, les opérateurs de prise de vue sont ciblés tour à tour comme des héros ou des m’as-tu-vu, pensant que les bombardements se décident en fonction de leurs déplacements sur le terrain. Déjà, l’authenticité de certaines images est remise en question. Des rumeurs se font jour quant à d’éventuelles reconstitutions de scènes de combat à des fins propagandistes. « Avant 1916, indique Laurent Véray, les cameramen ne peuvent se rendre en premières lignes. Pour pallier cette interdiction, ils ont recours à différents subterfuges. Le plus souvent, ils procèdent, avec la complicité des soldats, à des simulations de dangers ou d’attaques. […] Ce n’est que le 1er juillet 1916, au cours de l’offensive sur la Somme, que des cameramen ont le droit d’assister à une vraie attaque1. »

1916 correspond également à un basculement qui voit les dessins représentant les scènes d’assaut enregistrées par les opérateurs s’effacer progressivement au profit d’œuvres mettant en scène des projections de cinéma. Cette tendance se produit au moment où la proportion de motifs représentant la vie quotidienne de l’arrière augmente dans la presse satirique, en particulier dans La Baïonnette. Pour autant, ces caricatures sont loin d’être innocentes et problématisent souvent le rapport au réel, la spectacularisation du conflit et le simulacre de « vécu » qu’apporte l’image au regard de l’expérience authentique.

Mais le cinéma est aussi divertissement. Lui aussi se doit de faire rire, et le burlesque y est le roi de l’effet comique. Au début du conflit, les stars sont Mack Sennett et bientôt le jeune Charles Chaplin. L’étoile française est Charles Ernest René Petitdemange, dit Charles Prince, qui créé en 1910 le personnage de Rigadin. Mais vers 1915-1916, Charlot écrase tout, non dans ses courtes séquences de propagande pour les obligations de guerre à destination du public américain, ni dans Charlot Soldat (Shoulder Arms), film de 1918 qui ne sort en France qu’en 1919, mais dans les films comiques qu’il tourne pour la firme Essanay. La silhouette de Charlot tourne au phénomène culturel. Les produits dérivés s’arrachent à la devanture des kiosques lorsque le vagabond familier se retrouve dans des bandes dessinés, des chansons illustrées ou des images publicitaires.

Lorsque le numéro spécial de La Baïonnette dédié à Charlot sort, le 22 mars 1917, entièrement réalisé par Pierre Cami, il s’inscrit évidemment dans cet engouement ainsi que dans l’entrée en guerre des Américains. Mais le prétexte immédiat est ailleurs, encore une fois dans l’une de ces vraies-fausses dépêches d’agence dont les satiristes font leurs choux gras. L’une d’elle indique en effet qu’on aurait surpris Guillaume II à Postdam, en train de se livrer à une imitation de Charlot. Il n’en faut pas plus pour déchaîner l’imagination des dessinateurs qui tiennent là un bon filon, jouant à la fois sur l’air du temps et le décalage. Aussi futiles puissent-ils paraître en 1917, certains de ces dessins n’en sont pas moins prémonitoires, en particulier la vignette montrant le Kaiser en train d’échanger sa moustache contre celle de Charlot. Quelques années plus tard, il sera question d’un autre type de moustache lorsque Chaplin tournera The Great Dictator (1940).

1Laurent Véray, La Grande Guerre au cinéma. De la gloire à la mémoire, Paris, Ramsay, 2008, p. 24-25.

Alexandre Roubille, « Le cinéma autorisé sur le front », Le Rire rouge n°24, 1er mai 1915, p. 2

Alexandre Roubille, « Le cinéma autorisé sur le front », Le Rire rouge n°24, 1er mai 1915, p. 2.

L’importance du cinéma, c’est-à-dire la possibilité de témoigner du combat par des images prises (en théorie) sur le vif, n’a pas été ignorée des contemporains. En ce printemps 1915, une guerre médiatique se tient autour des exactions commises par chaque camp. Il s’agit donc de convaincre l’ennemi de menées illégales, au vu d’un « droit de la guerre » encore balbutiant mais surtout rendant illégitime son statut de « grande nation » une fois les hostilités achevées. L’existence de pays neutres confère une importance d’autant plus grande à ce « tribunal de l’opinion ». Il s’agit dès lors de prétendre détenir des images « objectives ». C’est le sens de ce dessin de Roubille, amalgamant la caméra à une mitrailleuse. Deux choses sont frappantes dans cette petite vignette : tout d’abord l’image revendiquée comme « arme » et non comme moyen de tenir l’arrière informé ou spectateur possible du théâtre des opérations. Ensuite le motif même pourrait, sans la légende, prêter à confusion. Gageons que pour dénoncer un « faux caméraman » ennemi se cachant derrière son appareil pour tuer des Français, Roubille ne s’y serait pas pris autrement si ce n’est de placer un symbole reconnaissable (aigle, croix noire) près de l’opérateur.

Georges Pavis, « Les “m’as-tu vu” du ciné : – Ça y est ! Ils bombardent avec des 380 ! Sûrement, ils ont dû m’apercevoir… », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, p. 775.

Très vite, le statut particulier des opérateurs de cinéma prête à sourire ou à railleries. Certes, comme on l’a vu, l’image est devenue un enjeu. Mais Georges Pavis se moque plutôt ici de la propension des capteurs d’images à se croire les prismes uniques de perception des combats, donc, par un glissement narcissique, les cibles principales. Ce « m’as-tu vu » ne marche pas sans courage au contact des obus, mais il ramène l’objet même du combat à sa propre personne. C’est le reproche fait au jeune cinéma, déjà, de fabriquer des « stars »…

Gilès, « Zut ! Si ça continue, je vais mal tourner ! », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, p. 778.

À l’opposé du motif précédent mais dans la prolongation de l’image n°1 de ce portfolio, cette vignette de La Baïonnette propose une vision héroïque de l’opérateur désarmé filmant le cœur des combats à ses risques et périls. Le jeu de mots sur la possibilité de « mal tourner » renforce encore l’impression de courage du sujet, car dénué de violence. Les balles sifflent autour de lui, ricochent sur son casque, ce qui est assez rare et témoigne de nouveau d’un « durcissement » de l’image satirique en 1917. L’homme est presque à découvert, si ce n’est l’arbrisseau ridicule devant lui, et n’est protégé que par sa caméra. Celle-ci n’est donc plus une arme, ce que renforce l’angle de trois-quarts face qui permet de distinguer l’objectif (à la différence de l’image n°1). Rappelons que si l’État impulse une politique de communication d’importance, envoyant des équipes de projectionnistes en camion dans les campagnes pour promouvoir une guerre « arrangée », les images prises sur le vif des combats demeurent rares car fort difficiles à prendre avec le matériel de l’époque.

Georges Pavis, « – C’qu’il y a de vexant, c’est que les gens qui vont voir ça au cinéma, croient que c’est “tourné” au bois de Vincennes ! », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, p. 781.

La rumeur de scènes cinématographiques « arrangées » commençant à parcourir l’opinion au bout de trois ans de guerre, les dessinateurs (souvent amis des opérateurs) s’efforcent parfois de rectifier le tir. Ici, Georges Pavis souligne un peu plus le courage de l’homme à la caméra et fustige les soi-disant crédules qui doutent des images. C’est justement tout l’intérêt de ce dessin que d’indiquer une suspicion attachée à l’image mobile, et ce dès ses débuts. Peut-être d’ailleurs celle-ci s’estompera-t-elle lorsque le cinéma se sera imposé dans les années 1930 comme le grand média de masses.

André Hellé, « Les cosaques à Trébizonde : « Une victoire russe !!! Mais pas du tout… : ce sera une victoire turque en faisant marcher le film à l’envers. », Le Rire rouge n°77, 6 mai 1916, p. 6.

De la même façon que l’on connaît la possibilité de tourner de faux combats, les contemporains perçoivent les trucages possibles : évidemment, ceux-ci ne peuvent que provenir de l’ennemi, ici la fameuse agence d’informations « Wolf » qui se propose de changer l’interprétation des images en les faisant aller d’avant en arrière. Ce comique de l’absurde fait rire, mais témoigne aussi des tensions autour d’images potentiellement manipulées. Le théâtre des opérations n’est pas sans évoquer ici les fameuses ombres chinoises de l’ancien cabaret Le Chat noir.

Gus Bofa, « Cinéma de guerre : Il n’y a rien à faire, vous êtes “tournés” ! », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, couverture.

Difficile à manier au cœur du champ de bataille, la caméra se révèle en revanche un outil exceptionnel pour fixer la reddition éventuelle de soldats ennemis. Déjà taxé de se rendre pour un oui ou pour un non et de s’écrouler à genoux les bras levés pour n’importe quel prétexte (voir portfolio « Les stéréotypes satiriques pour rire de l’ennemi »), l’ennemi est ici doublement scruté par l’objectif et le dessinateur dans une pose qui finit par devenir familière au lecteur-spectateur. Si la posture évoque la capitulation individuelle, la tenue dépenaillée ou les visages hâves évoquent plutôt des forçats en rupture de ban. Enfin, la disproportion simiesque des membres renvoie à la bestialisation de l’ennemi déjà évoquée (voir portfolio « Les stéréotypes satiriques pour rire de l’ennemi »).

Notons la couleur d’ensemble, d’un jaune-brun des plus lugubre, typique de la tonalité satirique de cette fin d’année 1917 (voir le portfolio « La vie du front vue par la presse satirique »).

Marcel Capy, « Poilus de cinéma : – Voyez si la direction a bien fait les choses ! Afin que vous tourniez avec plus de conviction, elle s’est assuré le concours de la maison Richer pour la scène des gaz asphyxiants. », Le Rire rouge n°62, 22 janvier 1916, dos.

La possibilité de scènes reconstituées artificiellement devant des caméras n’échappe pas aux contemporains : ainsi cette pochade de Marcel Capy qui montre des soldats-figurants (ou des vrais ?) se bouchant le nez dans un faux boyau alors qu’une vapeur malodorante vient d’être lâchée pour augmenter l’effet de réel.

Gus Bofa, « Les amateurs de spectacle : – Vivement qu’on revienne, pour aller voir ça au cinéma !… », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, dos.

Le propre des grands dessinateurs est de porter une thématique à son paroxysme, ici l’effet de sidération. Ancien rédacteur en chef du Rire, Gus Bofa est l’un des rares artistes à imposer aussi ses propres légendes. Nous notons ici l’ambiance funèbre attachée à la fin d’année 1917, l’explosion rougeâtre dans le lointain ainsi que la mention aux gaz sur la gauche. Mais ce qui frappe, c’est la désespérance qui émane du dessin, en cohérence avec son commentaire. Le soldat contemple, impuissant, un phénomène inhumain dont l’ampleur le fascine, l’horrifie et le dépasse, non sans revêtir du même coup une force à valeur esthétique dont s’empareront bientôt les futuristes. Le champ n’est plus seulement celui de la bataille, car il n’y a plus d’ennemi, mais appartient totalement à la guerre qui broie la nature comme les êtres. Cette « caricature » de Bofa pose de façon limpide l’enjeu de réalité lié aux images et à la fascination qu’elles inspirent. Le spectacle projeté dans les salles obscures livrera une version contraire du combat (voir image n°20).

Georges Delaw, « – Il est évident que ces pitreries du cinéma sont intolérables en un pareil moment. Nous avons besoin de spectacles moraux et réconfortants… – Une séance à la Chambre, par exemple ! », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, double page intérieure.

La comparaison entre la scène comique et la Chambre des députés est un classique de l’antiparlementarisme émanant toujours un peu de l’univers satirique. De même, la protestation de cet énième « Père La Pudeur » appelant à un retour à l’ordre moral est-elle familière au lecteur. Ce qui fait sens dans cette image de Delaw, c’est l’idée que le pessimisme ambiant ne vient pas de la guerre en elle-même ni des difficultés de la vie quotidienne, mais de l’élite compassée, comme avant le début du conflit. Il y a donc ici une continuité avec l’humour d’avant-guerre, adapté au goût du jour. L’opposition entre les couleurs vives de l’affiche et l’aspect terne des personnages est parlante. La star française du cinéma comique des années 1910, c’est Rigadin. De son vrai nom Charles Ernest René Petitdemange, il prend le pseudonyme de Charles Prince et débute au cinéma en 1908 où il rencontre vite son metteur en scène attitré, Georges Monca. Ensemble, ils créent le personnage cinématographique de Rigadin en 1910, dont le comique quelque peu simpliste ne dépassera pas les années 1920. Après l’affiche de théâtre sous le Second Empire et l’affiche publicitaire à la Belle Époque, on voit l’affiche cinématographique s’imposer peu à peu comme un élément esthétique déterminant dans l’espace public.

La Baïonnette n°116, 20 septembre 1917, p. 596. (en haut) Marcel Jeanjean, « – Penses-tu  que j’vais y aller ! Les tirs de barrage, ça m’a toujours fait roupiller… », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, p. 780. (en bas) Luc By (294e d’infanterie), « – Et nous qui venions à Panam pour rigoler !! ».

La mise en spectacle de la guerre entend diminuer la distance entre l’arrière et le front. Cela reste bien sûr un vœu pieux. Ce qui relève de la sidération pour les civils, mais demeure du divertissement devient rengaine insupportable pour le permissionnaire qui souhaite s’évader du conflit. Le bonheur de ces vignettes satiriques est de montrer la double dimension édificatrice et triviale de la guerre confondue en une seule. De toute évidence, la mise en images de la guerre (vraies ou fausses qu’importe) forme dispositif et c’est cet ensemble iconographique qui fait sens. De nos jours encore, peut-être tombe-t-on encore dans le travers de tronçonner l’étude des images par support, séparant dès lors les films, les photos, les dessins réalistes, les cartes postales, les affiches, les caricatures… Notons ici l’omniprésence d’un dessin à l’autre du couple de poilus parlant près d’un flux de personnes s’engouffrant dans la salle obscure pour contempler les « tirs de barrage », « les plus sanglants épisodes », « 30 jours dans une sape » ou « la vierge du sous-marin, grand drame d’amour et d’eau fraîche » (en haut à droite)… Guerre des tranchées à gauche, guerre maritime à droite et public au milieu.

A. Barrère, « Les films du “Rire” : J’en ai assez de ma nourrice ! (Scène burlesque joué par le Kronprinz et von Haeseler) », Le Rire rouge n°79, 20 mai 1916, dos.

Preuve supplémentaire du succès du cinéma burlesque sur les écrans parisiens, ce dos du Rire rouge qui brocarde les dirigeants ennemis en pastichant une scène d’enfance capricieuse. Le trait est dynamique, l’humour visuel attendu. Le titre et la mise en page laisse espérer une série iconographique hebdomadaire comme les affectionne le journal, mais il n’y aura qu’une ou deux autres images de ce type, sous le même intitulé « Les films du “Rire” ».

Gottlieb von Haeseler est un général en retraite de l’armée allemande qui tient un rôle de conseil et de stratège auprès de l’empereur Guillaume II et de son fils.

Cami, « Charlot correspondant de guerre », La Baïonnette n°90, 22 mars 1917, couverture.

La légende veut que Charles Chaplin, à peine arrivé à Paris après la guerre, se soit informé de la santé de Pierre-Henri Cami dont il aurait souvent loué les qualités d’humoriste. Mobilisé dans les Chasseurs Alpins (25e bataillon) en 1914, Cami fournit la presse parisienne en bulletins d’humeur et entretient une correspondance régulière avec Chaplin. Ce numéro de La Baïonnette « spécial Charlot » reflète le prodigieux succès du vagabond cinématographique sur les écrans français. Le cocasse est qu’il ne mentionne absolument pas le travail de propagande auquel se livre au même moment l’acteur anglais de l’autre côté de l’Atlantique, en faveur des « Liberty Bonds ».

Cami, « Vous ignoriez qu’elle était postiche ! », La Baïonnette n°90, 22 mars 1917, p. 187.

Cami, « Charlot : – Boum ! Voilà !!! », La Baïonnette n°90, 22 mars 1917, p. 188-189.

La confrontation graphique entre Charlot et Guillaume II reprend les codes du burlesque sur scène comme au cinéma. Le Kaiser est un clown livide qui se voit enfoncer son casque à pointe à l’envers dans le crâne, selon une antienne archi exploitée par les dessinateurs (voir portfolio « La presse satirique en guerre - Les principaux titres », image n°2). L’élément de nouveauté réside dans l’intervention nonchalante de Charlot qui renouvelle quelque peu un comique bien éculé. Le clou du numéro réside en fait dans la double page intérieure et dans la dernière page qui mélange les images des deux personnages antinomiques à des fins de caricature (voir image suivante).

La Baïonnette n°90, 22 mars 1917, dos. (à droite) Cami, « Sa dernière crise : Pris d’un accès subit, nous disent les journaux / Le Kaiser à Postdam, imiterait Charlot ! / Il a pris son maillet, ses souliers, son chapeau / Et Bethmann, épaté, trouve qu’il est beau ! / Il imite Charlot ! On a dû le doucher / Il ne s’aperçoit pas, dans sa crise hystérique / Que ce maillet devient, entre ses mains tragiques / Le maillet sanglant du boucher ! », La Baïonnette n°90, 22 mars 1917, double page intérieure.  (à gauche) Cami, « Jalousie ! : Ne jalousez pas Charlot, Sire ! / Votre orgueil peut se rassurer ! / Jamais CHARLOT ne fera rire / Autant que vous fîtes pleurer ! ».

Ce numéro spécial consacré à Charlot, s’il profite de la notoriété du vagabond de cinéma, s’appuie en fait sur une dépêche colportée par les agences de presse : elle indique qu’on aurait surpris Guillaume II, à Postdam, en train de se livrer à une imitation de Charlot. Il n’en faut pas plus pour déchaîner l’imagination de Cami, lequel décline sur l’ensemble du journal une confrontation qui joue sur l’effet de décalage. Au-delà du pastiche, le dessinateur finit par amalgamer les deux figures. Il campe tout d’abord un « Kaiser-Charlot » clownesque, coiffé d’un casque à pointe et maculé de sang. Le choix chromatique altère les couleurs vives dans le but de rendre inquiétantes les teintes positives du bouffon, malaise accentué par le rictus facial et le visage verdâtre. Le jeu sur le chapeau melon/casque à pointe, et la sempiternelle moustache, vient parachever l’ensemble. Cette image est encore accentuée par le dos du journal qui présente une curieuse mise en abîme du journal. La tonalité de couleur est inversée, le blanc du manteau se détachant sur fond rouge au contraire du motif précédent. Le bras trop court du Kaiser renvoie à sa célèbre infirmité (voir portfolio n°1 qui comporte déjà cette image). La couverture du périodique se revendique alors comme le baromètre du rire « sain » face à la barbarie ricanante satiriquement exhibée par son dos illustré. L’ensemble forme un dispositif redoutable d’efficacité qui fait de ce numéro de La Baïonnette l’un des plus célèbres de la production satirique de guerre.

Marcel Capy, « Au cinéma : – C’est ta poire ! ta poire ! c’est ta poire qu’il nous faut ! (Bis) (air connu) », La Baïonnette n°170, 3 octobre 1918, p. 637.

La conjugaison de la force satirique avec l’impact cinématographique aboutit forcément à un paroxysme de la mise en cible. Cette image est passionnante en ce qu’elle pose la question de sa propre part d’excès : sommes-nous ici dans l’exagération inhérente à la caricature ? Des séances de cinéma ont-elles pu susciter ce type de déchaînements collectifs ? Le traitement graphique du Kaiser « en poire » renvoie à un tropisme célèbre de l’histoire du trait satirique (Charles Philippon en 1831), ce qui témoigne donc d’un transfert de l’impact visuel de la charge depuis le fronton des kiosques (images fixes) jusqu’aux salles obscures (images animées).

Pière Colombier, « Allons voyons, Mademoiselle, c’est pas une raison parce que vous êtes un aviateur pour mal tourner… », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, p. 778.

Si l’opérateur devient une « star » (voir l’image n°2 de ce portfolio), le phénomène est évidemment encore amplifié pour les acteurs qui parviennent rapidement au statut de « vedettes ». Cette vignette montre que la gloire ne touche pas seulement les comiques burlesques comme Rigadin, Charlot ou Max Linder (dont les affiches sont ici placardées sur le mur). Outre l’éternel jeu de mots sur « mal tourner », nous avons ici le reflet du succès foudroyant des mélodrames de guerre, avec leurs personnages d’infirmières éplorées et d’aviateurs blessés à l’épaule qui vivent une idylle forcément sans lendemain avant le retour au front.

Leroy, « – Nous n’avons pas eu les atrocités des Allemands, mais nous avons le Cinéma !… », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, p. 780.

Un dessin de plus pour railler l’effet de réalité revendiqué par le cinéma. Le permissionnaire n’est pas ici figuré de façon très expressive et on ne sait si les propos de la midinette sont ironiques. Mais c’est le programme qui témoigne de l’éternel reproche fait à l’image animée de flatter les plus bas instincts tout en pervertissant les esprits les plus faibles. La guerre n’est plus qu’un prétexte à une surenchère qui se mesure en nombre de « cas de folie ». Cette critique envers un cinéma qu’on ne qualifie pas encore d’« horreur », de « gore » ou de « trash » aura de beaux jours devant elle.

Pierre Falké, « – Le cher enfant a vu des choses terribles !!… – À Verdun ? – Non, au cinéma !… », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, p. 772.

Toujours la même moquerie de ce « réel imaginaire » transmis par le cinéma. Ce dessin a pour originalité de ne pas railler la projection pour elle-même mais de montrer cet intérieur de « profiteurs de guerre », manifestement assez riche pour que le rejeton (camouflé par un vrai uniforme) soit suffisamment « planqué » pour ne connaître du front que les images cinématographiques. Ces caricatures témoignent bien de l’amertume montante en 1917.

Chas Laborde, « – Vous en avez de la chance, vous autres, de vivre des moments pareils ! », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, p. 773.

Ce dessin de Chas Laborde constitue une réplique à celui de son ami et futur collègue du « Salon de l’Araignée » Gus Bofa (voir image n°8 de ce portfolio). Enthousiasmé par cette guerre romanesque et magnifiée qui se déploie à l’écran, le vieil homme se retourne vers les permissionnaires pour leur faire part de son regret de n’être pas des leurs. On peut voir une part de caricature dans ce motif, dénonçant l’ampleur du « bourrage de crânes », l’incommunicabilité progressive entre les militaires et les civils ou le patriotisme béat des « vieilles badernes ». Le message se veut également critique sur une guerre de divertissement qui travestit la réalité, sans que Laborde n’aille au bout d’un propos qui le porterait à brocarder la presse qui le publie. N’oublions pas non plus la part d’authenticité inscrite dans cette illustration. Un vieil homme non mobilisé pourrait fort bien avoir cette réaction de regret en toute sincérité. Les carnets du dessinateur Willette, trop âgé pour servir sous les drapeaux, sont ainsi émaillés de cette amertume inconsciente.

  • Alexandre Roubille, « Le cinéma autorisé sur le front », Le Rire rouge n°24, 1er mai 1915, p. 2
  • Georges Pavis, « Les “m’as-tu vu” du ciné : – Ça y est ! Ils bombardent avec des 380 ! Sûrement, ils ont dû m’apercevoir… », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, p. 775.
  • Gilès, « Zut ! Si ça continue, je vais mal tourner ! », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, p. 778.
  • Georges Pavis, « – C’qu’il y a de vexant, c’est que les gens qui vont voir ça au cinéma, croient que c’est “tourné” au bois de Vincennes ! », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, p. 781.
  • André Hellé, « Les cosaques à Trébizonde : « Une victoire russe !!! Mais pas du tout… : ce sera une victoire turque en faisant marcher le film à l’envers. », Le Rire rouge n°77, 6 mai 1916, p. 6.
  • Gus Bofa, « Cinéma de guerre : Il n’y a rien à faire, vous êtes “tournés” ! », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, couverture.
  • Marcel Capy, « Poilus de cinéma : – Voyez si la direction a bien fait les choses ! Afin que vous tourniez avec plus de conviction, elle s’est assuré le concours de la maison Richer pour la scène des gaz asphyxiants. », Le Rire rouge n°62, 22 janvier 1916, dos.
  • Gus Bofa, « Les amateurs de spectacle : – Vivement qu’on revienne, pour aller voir ça au cinéma !… », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, dos.
  • Georges Delaw, « – Il est évident que ces pitreries du cinéma sont intolérables en un pareil moment. Nous avons besoin de spectacles moraux et réconfortants… – Une séance à la Chambre, par exemple ! », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, double page intérieure.
  • La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, p. 780.
  • A. Barrère, « Les films du “Rire” : J’en ai assez de ma nourrice ! (Scène burlesque joué par le Kronprinz et von Haeseler) », Le Rire rouge n°79, 20 mai 1916, dos.
  • Cami, « Charlot correspondant de guerre », La Baïonnette n°90, 22 mars 1917, couverture.
  • Cami, « Vous ignoriez qu’elle était postiche ! », La Baïonnette n°90, 22 mars 1917, p. 187.
  • Cami, « Charlot : – Boum ! Voilà !!! », La Baïonnette n°90, 22 mars 1917, p. 188-189.
  • La Baïonnette n°90, 22 mars 1917, dos.
  • Marcel Capy, « Au cinéma : – C’est ta poire ! ta poire ! c’est ta poire qu’il nous faut ! (Bis) (air connu) », La Baïonnette n°170, 3 octobre 1918, p. 637.
  • Pière Colombier, « Allons voyons, Mademoiselle, c’est pas une raison parce que vous êtes un aviateur pour mal tourner… », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, p. 778.
  • Leroy, « – Nous n’avons pas eu les atrocités des Allemands, mais nous avons le Cinéma !… », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, p. 780.
  • Pierre Falké, « – Le cher enfant a vu des choses terribles !!… – À Verdun ? – Non, au cinéma !… », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, p. 772.
  • Chas Laborde, « – Vous en avez de la chance, vous autres, de vivre des moments pareils ! », La Baïonnette n°127, 6 décembre 1917, p. 773.
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Auteur
  • Laurent Bihl
    Historien - enseignant au lycée Paul Eluard à Saint Denis
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