Transcription de la table ronde « À la recherche de la mémoire perdue»

Transcription de la table ronde « À la recherche de la mémoire perdue»

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Cette table ronde a eu lieu  le samedi 17 novembre 2012 lors des Rendez-Vous mit der Geschichte. Modérée par Sébastien Bertrand, conseiller pour l’action culturelle et pédagogique franco-allemande de la Mission du Centenaire, elle réunissait les historiens français et allemand Élise Julien et Justus H. Ulbricht.

Sébastien Bertrand : Comment avez-vous été conduits à vous intéresser à la Première Guerre mondiale ?

Élise Julien : Je suis arrivée à la Première Guerre mondiale après un détour, et curieusement un détour par l’Allemagne. Ma première expérience de recherche remonte à la maîtrise (à une époque ancienne, antérieure à l’introduction des masters…). Je m’intéressais alors aux relations franco-allemandes dans le secteur français de Berlin après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette thématique de recherche me permettait d’analyser les représentations réciproques des Français et des Allemands dans un contexte particulier. Elle me fournissait également l’occasion de découvrir la vie quotidienne dans une « autre » capitale européenne : j’étais née et avais grandi à Paris, je ne me trouvais pas perdue à Berlin. De cette expérience est née une interrogation sur la spécificité des capitales. C’est avec elle que j’ai commencé une étude comparative qui m’a conduite de l’après-Seconde Guerre mondiale à l’après-Première Guerre mondiale. Le premier conflit mondial du XXe siècle représentait une rupture profonde, une large mobilisation, et finalement un poste d’observation de premier choix pour analyser les évolutions et les réorientations politiques, sociales et culturelles de l’après-guerre. Je n’ai depuis plus « quitté » cette guerre.

Justus Ulbricht : Pour ma part, cette Première Guerre mondiale a été abordée à maintes reprises par mes professeurs tout au long de mes études, ce qui m’a motivé à l’étudier plus en profondeur. Mais d’un point de vue personnel, mon père et mon grand-père ont constitué mes motivations intimes, comme en témoigne mes travaux sur les mouvements de jeunesse allemands (die deutsche Jugendbewegung) qui m’ont amené à travailler ce thème sous un angle différent que les thèses plus traditionnelles. J’ai pu étudier par exemple l’oeuvre du poète Walter Flex (1887-1917), dont les étudiants viennent justement de lire quelques extraits.

SB : Comment décrire et interpréter le souvenir de la guerre en France depuis 1918 ?

EJ : Quelques jalons pour une réponse :

L’expérience de la guerre.Certes, les belligérants, notamment la France et l’Allemagne, connaissent certains points communs pendant la Première Guerre mondiale et des deux côtés, la conviction profonde de la victoire aide à affronter la mort et à mobiliser les populations. Néanmoins, la France présente des spécificités importantes. D’abord, la France est un pays républicain depuis plusieurs décennies, avec un régime bien enraciné. Dans l’ensemble, les Français ont tendance à se concevoir comme les promoteurs du progrès et de la démocratie dans le monde, en même temps que les victimes de l’agressivité allemande. L’expérience de l’occupation renforce le sentiment d’une guerre défensive et celui d’une cruauté spécifiquement allemande. Les Français se sentent donc légitimes pour mener le combat de la « civilisation » contre la « barbarie » allemande. Dans les faits, l’Allemagne est pour eux l’ennemi unique. Enfin, la fin de la guerre apporte à la France la victoire tant attendue.

La victoire permet une politique mémorielle de continuité.Les hommages nationaux se multiplient au sortir de la guerre, de même que les décorations, les plaques commémoratives et les livres d’or. Surtout, on légifère sur la commémoration des morts de la guerre : une loi d’octobre 1919 décide l’édification d’un monument national et la mise en place d’un jour de commémoration annuelle. La « Grande Guerre », comme on l’a désignée pendant le conflit, est une expression qui s’inscrit durablement dans les esprits et dans la loi. On débat beaucoup, mais la victoire facilite le développement d’un consensus minimal dans la forme et le contenu des commémorations. Avec la tombe du Soldat inconnu sous l’Arc de triomphe, la France est de fait dotée dès 1920 d’un lieu de mémoire national de la guerre. Quant au 11 novembre, il devient une commémoration annuelle officielle en 1922.

Deux acteurs sont particulièrement importants dans ce domaine ; d’une part l’Etat et d’autre part les associations d’Anciens combattants.L’Etat légifère et encourage : il décide des grandes orientations de la politique mémorielle, il accorde des subventions aux communes qui érigent un monument ; il est omniprésent dans les commémorations. Néanmoins, il doit négocier avec la société civile, et notamment avec les associations d’Anciens combattants. Il existe en France des associations différentes (par leur genèse, leur orientation politique et leur composition sociale), mais on peut légitimement parler d’un « mouvement combattant ». Ce mouvement regroupe 3 millions de membres à la fin des années 20 et il constitue un véritable groupe de pression. Ce sont ces Anciens combattants qui exigent une commémoration de la guerre à la date du 11 novembre, alors que l’Etat préférait une commémoration à la Toussaint pour ne pas avoir à créer un jour férié. Ce sont eux qui font vivre le monument national en venant chaque soir rallumer la flamme du souvenir sur la tombe du Soldat inconnu.

Le contenu des commémorations est marqué par le deuil.Les fêtes de la victoire s’ouvrent par une veillée funèbre auprès d’un cénotaphe installé près de l’Arc de triomphe. Le monument national abrite une tombe. Le Soldat inconnu doit permettre aux familles qui n’ont pas accès au corps de leur proche d’accomplir leur deuil par procuration. Quant au 11 novembre, il est moins la célébration de la victoire que la commémoration de l’armistice, quand les armes se sont tues. La fixation des commémorations sur le 11 novembre permet le développement et l’enracinement d’un culte original et laïc des morts de la guerre. Ce culte est fondé sur des rites partagés dans la France entière et répétés chaque année, dans les cimetières et auprès des monuments aux morts.

La continuité avec les années de guerre n’a cependant qu’un temps.Une fois retombé l’enthousiasme de la victoire, un renversement progressif s’opère en effet qui remet en cause le sens donné à la guerre pendant le conflit. Cette remise en question découle de la prise de conscience de l’extrême affaiblissement matériel et moral du pays. Au plan matériel, il faut reconstruire, il faut remettre en marche l’économie de paix, il faut aussi faire naître et former de nouvelles générations, qui puissent remplacer celles qui ont été décimées. La victoire militaire, qui pouvait dans un premier temps renforcer le sentiment national, se heurte bientôt à ce qui est une sorte d’épuisement général et qui mène directement à une condamnation de la guerre. Pour l’immense majorité de la population, la guerre est une œuvre de destruction qui ne doit plus se reproduire. Au plan moral, les Français continuent de croire à la mission civilisatrice de leur pays, mais cette mission ne doit plus à l’avenir passer par la guerre. L’échec de l’ordre instauré à Versailles provoque une désillusion : les résultats obtenus ne semblent pas à la hauteur des efforts consentis. Face à une paix décevante, le sacrifice consenti perd de son sens et l’engagement militaire est remis en cause.
En France, après le soulagement, c’est donc le deuil et la désillusion qui dominent. On assiste dans l’ensemble à une réorientation pacifiste de la société. La « Grande Guerre » est aussi couramment désignée comme « la der des ders ».

JU : Le cas de l’Allemagne est totalement différent, car cette guerre s’est terminée pour elle par une défaite. De ce fait, sont souvent associés au souvenir de cette guerre des sentiments tels que la honte, la faute et l’humiliation. Avec un régime politique flambant neuf en 1918, le sujet reste stigmatisé par les élites culturelles et politiques de la nation. La République de Weimar préfère d’ailleurs oublier cet événement dramatique.

Tout au contraire, avec le IIIe Reich, sous l’impulsion d’Hitler et de son parti national-socialiste, la commémoration de la «Grande Guerre» sera reprise massivement, comme le prouve l’édification du plus grand monument aux morts de cette guerre, le mémorial de Tannenberg (Tannenberg-Denkmal), qui vise à commémorer la bataille de Tannenberg de 1914 où les Allemands ont vaincu les Russes. Le leitmotiv de la propagande nazie est de jouer sur la victimisation du peuple allemand avec le Traité de Versailles, c’est à dire sur la perte de territoires (notamment l’Alsace et la Lorraine, conquises par la « victorieuse armée allemande » en 1870-1871), les pertes matérielles et financières ainsi que l’interdiction à la nation allemande d’avoir une armée digne. Le mot d’ordre de la propagande nazie était de restaurer la gloire allemande d’antan.

Pour reprendre les propos de ma collègue ; en Allemagne, ni l’État, ni les structures de vétérans n’ont joué de rôle immédiat après la fin de la Première Guerre mondiale. Contrairement à la France, les associations de vétérans avaient une organisation fédérale, il n’existait donc pas d’unité d’action et le nombre de membres était également très faible par rapport à la France.

SB : Y a-t-il des signes d’initiatives ou même d’une politique franco-allemande de mémoire ?

JU : Tout d’abord, avec l’occupation du territoire allemand, il n’a pas toujours été évident de commémorer la Première Guerre tout comme la Seconde Guerre mondiale. Non seulement les tentatives de commémoration étaient réprimées, mais en plus elles étaient très faibles au regard de l’importance démographique de la population allemande. Comme je l’ai précédemment expliqué, le souvenir de la Guerre est entaché de honte et de culpabilité. Mais progressivement, bien après le second conflit majeur du XXe siècle, le peuple allemand essaye de tisser des liens avec les autres nations européennes. Cette initiative a été encouragée timidement par l’État allemand. Je pense qu’il y a encore des efforts à faire pour que l’on puisse parler d’une politique de commémoration «internationale». Cette critique réside sur le fait que chaque État, chaque nation à un rapport différent à la guerre. Mais dans le cas de l’Allemagne, on ne peut pas parler de conscience collective comme pour la France, ce qui rend une collaboration internationale plus difficile.

EJ : Il ne faut pas oublier que la Première Guerre mondiale a été un affrontement de nations, ce qui explique que la commémoration en soit avant tout nationale. Dans l’entre-deux-guerres, les initiatives franco-allemandes de commémoration sont difficiles et elles ne sont pas le fait de l’Etat. En outre, le fait que des commémorations françaises et allemandes puissent avoir lieu à Verdun, lieu d’une bataille éminemment franco-allemande, ne signifie pas que ces commémorations aient été communes. Au niveau des Etats, la possibilité de commémorations communes n’a pu se produire qu’après la Seconde Guerre mondiale, notamment à partir des années 1960 dans un contexte qui est avant tout marqué par le rapprochement franco-allemand et/ou par la construction européenne.

De ce point de vue, la rencontre Kohl/Mitterrand et la poignée de mains devant l’ossuaire de Douaumont le 22 septembre 1984 est tout à fait symptomatique à la fois d’un double passé personnel et d’un contexte politique propice. Notons néanmoins que Verdun n’a pas la même signification pour les Français (une bataille défensive, une participation massive des poilus du fait du tourniquet instauré par Pétain) que pour les Allemands (pour lesquels il faudrait chercher un équivalent du côté de la Somme).
Les initiatives récentes de commémorations franco-allemandes de la guerre se sont faites à l’initiative française, avec un succès variable (Angela Merkel en Pologne le 11 novembre 2008, à Paris le 11 novembre 2009…)

SB : Que peut-on dire sur la mémoire de la guerre aujourd’hui en France ?

JU : La priorité ne réside pas selon moi sur la mémoire de la guerre en France, mais sur une coopération internationale entres les historiens, les musées et les universités afin d’acquérir un plus grand savoir sur la Première Guerre mondiale. Il faut que ces acteurs culturels et historiques puissent tisser des liens leurs permettant de sauvegarder la mémoire de cette guerre qui s’efface progressivement. Dans l’université de Magdeburg, j’anime un projet qui s’intitule Heimat im Krieg (le pays natal en guerre) où les étudiants de plusieurs nationalités s’intéressent et travaillent autour de cette problématique. Cela renforce la portée internationale de cette guerre, ce traumatisme subi collectivement par des peuples aux cultures différentes.

EJ : On a pu constater ces derniers jours (novembre 2012) que la présence de la guerre en France est toute autre que celle que l’on peut (difficilement) observer en Allemagne. La place de la guerre en ces jours de novembre s’explique en partie par le fait que l’on commémore en France la fin de la guerre. Ce n’est pas le cas en Allemagne, où il a toujours été difficile de commémorer la défaite et la révolution, où dans l’entre-deux-guerres cette commémoration ne s’est pas fixée sur une date consensuelle. En France, le 11 novembre s’ouvre sur une cérémonie à l’Arc de Triomphe, sur la tombe du Soldat inconnu, et se décline autour des nombreux monuments aux morts locaux du pays, ainsi que dans les cimetières. Cela dit, la « Grande Guerre » n’est pas seulement présente dans l’espace public en novembre.
La guerre s’inscrit dans les familles et dans les lieux. De nombreuses personnes recherchent les traces de leurs ancêtres à la guerre. Cet intérêt généalogiste s’exprime dans les services d’archives et sur les lieux de l’ancien front. Il trouve le soutien de nombreuses associations, qui agissent aussi pour la mise en valeur du patrimoine de la guerre, pour l’entretien des anciennes zones de front, pour la promotion de l’histoire locale, etc. Il est vrai que la France accueille pour cela sur son territoire suffisamment de zones de l’ancien front…
La guerre est présente dans l’art: dans les livres et les romans (depuis la guerre, mais aussi dans les productions contemporaines), dans la BD (Tardi depuis les années 1970 et bien d’autres après lui), au théâtre (sur la base souvent de témoignages ou de correspondances), dans les films (derniers gros succès : Un long dimanche de fiançailles et Joyeux Noël) ; mais aussi dans la sculpture (avec des œuvres de Christian Capie et de Haïm Kern près de Craonne), ou encore dans la musique pop et rock (voir les travaux de Nicolas Offenstadt). Une foule d’expositions est également dédiée à la guerre…
La guerre est un grand sujet historiographique, qui inspire l’histoire universitaire autant que « populaire ». Dans ce contexte, de nombreux musées ont ouverts, depuis les petits musées d’histoire locale jusqu’au musée de l’Historial de la Grande Guerre ou à celui de Meaux.
La guerre est bien sûr très présente dans la politique, on l’a évoqué à travers Verdun. En 1998, une polémique a éclaté au sujet de la possibilité de réintégrer dans la mémoire collective, voire de réhabiliter les fusillés pour l’exemple. La question est moins polémique aujourd’hui, mais la place de la guerre n’a pas pour autant reflué.
On se rend finalement compte de la place de la guerre en France par l’intérêt qui a été porté aux derniers poilus. Lazare Ponticelli est décédé le 12 mars 2008, il a reçu des funérailles nationales, alors que le dernier Feldgraue venait de décéder dans l’indifférence générale…

SB : Quelle est votre position sur le Centenaire et sa dimension franco-allemande ?

EJ : Les anniversaires décennaux ont déjà montré en France leur puissance… avec nombre de commémorations assurées par les pouvoirs publics ou les Anciens combattants, mais aussi nombre de colloques, de publications, de documentaires, etc. (cf. rapport Becker pour 2008). Le centenaire sera très probablement plus important encore. Avec de nouveaux contenus ? Difficile encore de le savoir !
On peut facilement remarquer que l’initiative reste française, malgré quelques collègues internationaux (y compris allemands) au sein du Conseil scientifique de la Mission du Centenaire. Il n’y a pas d’initiative équivalente en Allemagne. Si les Allemands nous rejoignent, leurs raisons ont sans doute autant à voir avec l’agenda politique qu’avec la signification de cette guerre pour la société allemande.
S’il était possible d’émettre un vœu, il serait que le Centenaire ne soit pas seulement l’occasion d’initier des commémorations, mais qu’il soit aussi l’occasion d’initier de nouvelles recherches. Les sociétés n’ont pas seulement besoin de commémorer collectivement le passé, elles ont besoin de le comprendre de manière critique. Pour cela, elles ont besoin d’histoire – et d’historiens qui aient les moyens de travailler dans le cadre de coopérations internationales, en particulier franco-allemandes !

JU : En effet, il faut donner à ce centenaire une portée européenne, car l’Europe est le principal territoire touché par cette guerre. Des pays comme la Pologne doivent participer à ce travail scientifique et politique.
Mais ce centenaire est aussi l’occasion de passer le savoir entre les générations. Ce moment unique doit provoquer un enthousiasme général pour prendre conscience qu’aujourd’hui l’Europe vit en paix, et non provoquer des lamentations.
Mais finalement, ce centenaire doit aussi être l’occasion de se rappeler qu’aujourd’hui encore, des soldats de toutes nationalités tombent dans certains pays pour sauvegarder la paix et éloigner la perspective d’un conflit international, afin de conserver les acquis suite aux deux traumatismes du XXe siècle.