Texte 6 - Laurent Gaudé, Cris (extrait)

Texte 6 - Laurent Gaudé, Cris (extrait)

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JULES

Je cours maintenant. Je sais où je vais. J’ai compris ce que voulait le gazé. Je voudrais lui dire qu’il peut se rassurer. J’ai enfin compris ce qu’ils veulent, tous ceux qui me parlent à voix basse. Je vais me mettre à l’œuvre.

Arrivé à l’entrée du village, je me suis arrêté. Je ne ferai pas deux fois la même erreur. Je n’entrerai pas. Je ne dirai pas un mot. Je veux juste leur laisser une trace de mon passage. Qu’ils sachent à leur tour qui est le gazé. Je me suis agenouillé par terre et j’ai commencé mon travail. Je ne ménage pas ma peine. La nuit tombe doucement. Personne ne viendra me déranger. Je travaille sans relâche. Prenant à pleines mains la terre. Je dois avoir fini avant que le jour se lève. J’ai toute la nuit pour moi. Toute la nuit pour lui donner corps. Je ne sens pas le froid. J’ai fait un gros tas de terre. D’un mètre, presque. Je le modèle maintenant. La terre me glisse entre les doigts. Je la lisse. Je l’enfonce. Le lui donne le visage du gazé. Mes mains ne s’arrêtent pas de glisser d’un bout à l’autre de ce grand corps de boue informe. Je ne pousserai plus aucun cri. Les hommes du village sont sourds et je n’ai pas la force qu’il faudrait. Mais lorsqu’ils se réveilleront demain, ils verront, là, à la sortie du village, sur le bord de la route, mon golem de terre qui les regarde sans parler. Je le finis maintenant. C’est un tronc qui sort de terre. S’appuyant de toute la force de ses bras sans que l’on sache si c’est pour s’extraire de la boue ou pour ne pas y être absorbé. Il a la tête dressée vers le ciel. Bouche grande ouverte pour laisser sortir son cri de noyé. Calme-toi, le gazé, je te fais une stèle à ta taille. Pour que tu ne sois pas oublié. Tu peux te taire maintenant et mourir, car, par cette statue embourbée dans la terre, tu cries à jamais.

J’ai travaillé toute la nuit. Lorsque le soleil s’est levé, la statue a commencé à se réchauffer lentement. Je l’ai regardée un peu sécher. Je l’ai vue durcir et changer de couleur. Mais je ne me suis pas attardé. Je ne voulais pas risquer que l’on me voie. Je la laisse derrière moi, témoin de mon passage. Je n’entends plus le gazé. Sa voix s’est tue en mon esprit. Comme s’il avait accepté de glisser en terre et de ne plus respirer. Mais j’en entends d’autres. Oui. Une autre voix a pris la place de la sienne. Je l’écoute. Je la laisse parler. Il me faut chercher un autre village. Pour y planter une autre statue. Je ne rentre par à Paris. Je couvrirai le pays de mes pas.

Tous les carrefours. Toutes les places. Le long des routes. À l’entrée des villages. Partout. Je ferai naître des statues immobiles. Elles montreront leurs silhouettes décharnées. Le dos voûté. Les mains nouées. Ouvrant de grands yeux sur le monde qu’elles quittent. Pleurant de toute leur bouche leurs années de vie et leurs souvenirs passés. Je ne parlerai plus. La pluie de pierres m’a fait taire à jamais. Mais un à un, je vais modeler cette colonne d’ombres. Je les disperse dans les campagnes. C’est mon armée. L’armée qui revient du front et demande où est la vie passée. Je ne parlerai plus. Je vais travailler. J’ai des routes entières à peupler. À chaque statue que je finis, la voix qui me hante se tait. Ils savent maintenant que je suis les mains de la terre et qu’ils ne mourront pas sans que je leur donne un visage. Ils savent maintenant qu’ils n’ont pas besoin de cri pour être entendus. Une à une les voix s’apaisent. Mais il en revient toujours. C’est une vague immense que rien ne peut endiguer. Je leur ferai à tous une stèle vagabonde. Je donne vie, un par un, à un peuple pétrifié. J’offre aux regards ces visages de cratère et ces corps tailladés. Les hommes découvrent au coin des rues ces grands amas venus d’une terre où l’on meurt. Ils déposent à leur pied des couronnes de fleurs ou des larmes de pitié. Et mes frères des tranchées savent qu’il est ici des statues qui fixent le monde de toute leur douleur. Bouche bée.

Laurent Gaudé, Cris (2001), Actes Sud, réédition Le livre de poche, p. 179 à 182.