Texte 6 - Jean Echenoz, 14 (extrait 1)

Texte 6 - Jean Echenoz, 14 (extrait 1)

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C’était plutôt gai, ce défilé, chacun droit dans son uniforme s’efforçait de regarder droit devant lui. Le 93e a traversé l’avenue puis les grandes rues de la ville, au bord desquelles se massait la population qui ne lésinait pas sur les acclamations, les jets de fleurs et les encouragements. Charles s’était naturellement débrouillé pour occuper le premier rang de la troupe, Anthime suivant à mi-longueur du régiment entouré de Bossis toujours mal à l’aise dans son vêtement, d’Arcenel qui ne cessait de se plaindre de son derrière et de Padioleau dont la mère avait eu le temps de pincer la capote aux épaules et de raccourcir ses manches. Comme il marchait tout en blaguant à mi-voix avec les autres, tâchant cependant de mesurer fièrement son pas, Anthime a cru distinguer Blanche sur le trottoir gauche de l’avenue. Il a d’abord pensé que c’était une ressemblance et puis non, c’était elle, Blanche, habillée comme pour un jour de fête, jupe rose légère et corsage mauve de saison. Pour s’armer contre le soleil, elle avait déployé sur son corps un large parapluie noir pendant qu’on exsudait en cadence sous le képi neuf qui serrait dur les tempes, sous le sac sanglé selon les consignes et qui, ce premier jour, ne pesait pas encore trop sur les clavicules.

Comme il s’y attendait, Anthime a d’abord vu Blanche porter vers Charles un sourire fier de son maintien martial puis, comme il arrivait à sa hauteur, cette fois non sans surprise il a reçu d’elle une autre variété de sourire, plus grave et même, lui a-t-il semblé, un peu plus ému, soutenu, prononcé, va savoir au juste. Il n’a pas vu ni tenté de voir comment Charles, de toute façon de dos, répondait à ce sourire mais lui, Anthime, n’y a réagi que par un regard, le plus court et le plus long possible, se forçant à le charger du moins d’expression disponible tout en suggérant le maximum – nouvel exercice cette fois doublement antinomique et qui, tout en se contraignant à maintenir le pas, n’était pas une petite affaire. Puis après qu’on a dépassé Blanche, Anthime a préféré ne plus regarder les autres gens.

À la gare, tôt le matin du jour suivant, Blanche était encore là, sur le quai parmi la foule agitant de petits drapeaux, des garçons traçaient à la craie À Berlin sur les flancs de la motrice, quatre ou cinq cuivres déclinaient de leur mieux l’hymne national. Des chapeaux, des foulards, des bouquets, des mouchoirs s’agitaient en tous sens, des paniers de provisions passaient par les fenêtres des wagons, on serrait dans ses bras des enfants, des vieillards, des couples s’étreignaient, des larmes s’écrasaient sur les marchepieds – comme on peut le voir de nos jours à Paris sur la vaste fresque d’Albert Herter, dans le hall Alsace de la gare de l’Est. Mais dans l’ensemble tout le monde souriait avec confiance puisque tout cela serait à l’évidence très bref, on allait revenir vite – et, de loin, par-dessus l’épaule de Charles serrant Blanche dans ses bras, Anthime a vu celle-ci poser encore une fois ce même regard sur sa propre personne. Ensuite il a fallu monter dans le train et une semaine s’était juste écoulée depuis son petit tour à vélo que, parti de Nantes samedi à six heures du matin, Anthime est arrivé lundi dans les Ardennes en fin d’après-midi.

Jean Echenoz, 14 (2012), éditions de Minuit, chapitre 2, p.18 à 21.