Texte 6 - Alice Ferney, Dans la guerre (extrait 2)

Texte 6 - Alice Ferney, Dans la guerre (extrait 2)

Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Le mot « armistice » est le plus beau du monde, pensait Félicité. Mais une ombre étreignait son cœur généreux : comment partager la joie des autres quand ce jour de paix ne ramènera aucun soldat dans votre maison ? Jules était mort. Petit-Louis était mort. Il ne fallait pas l’oublier. Est-ce que les enfants n’allaient pas justement se mettre à réclamer leur père ? Cette possibilité l’inquiétait. Pauvres petits ! Elle n’attendait personne. On prévenait déjà que la démobilisation serait lente, qu’il faudrait être patient, que beaucoup de soldats étaient blessés… Félicité se désolait qu’aucune de ces exhortations ne la concernât. Patiente ! À la place des chanceuses, comme elle l’aurait été, croyait-elle. Les cloches sonnaient. On criait partout. Ils criaient parce que c’était fini comme ils avaient crié parce que ça commençait, remarquait Félicité. Il fallait de la bonté pour se réjouir avec la foule. Elle l’écrivait à Brêle qui, en Espagne, commençait à revivre. Son cœur là-bas recollait ses fragments, nourrissant une fringale de beauté avec le visage de Félicité. Quel prénom elle avait là ! pensait-il, plongé dans la belle eau de l’amour naissant. La vie et la mort se nouaient en une embrassade funeste au creux de lui-même. Une ouverture lumineuse s’était faite dans le sombre de la guerre, mais la mémoire ne s’effaçait pas devant l’avenir. Nous serons toujours des êtres d’après cette barbarie, écrivait Brêle, et vous verrez, bientôt on ne saura même plus pourquoi l’on s’est battus. D’ailleurs ça fait bien longtemps que personne ne le sait plus. On découvrira que tout ça n’a servi à rien.

Félicité se nourrissait de papier. Elle fouillait dans ce même vaisselier où quatre années plus tôt Jules avait cherché son livret. Les lettres qu’il avait écrites étaient toutes là. Maintenant que Julia était morte, il n’était plus nécessaire de les cacher. Qu’est-ce qui est nécessaire, d’ailleurs ? pensait Félicité. Ses yeux caressaient les mots de Jules. J’ai le moral, écrivait Jules. On les aura ! J’ai le moral et je t’aime. Dieu te garde, ma belle chérie. Comme elle avait pleuré en lisant ces lignes ! D’ailleurs, elle ne les lirait plus, car les larmes avaient tout effacé.

Alice Ferney, Dans la guerre (2003), Actes Sud, chapitre X, « Armistice », p. 479-480.